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Colin Parc de Procé

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Vie théâtrale à Nantes en 1903-1904


Comment s’organisait la vie théâtrale au début du 20e siècle ? À travers l’étude des documents d’époque conservés aux Archives de Nantes, nous pouvons en apprendre beaucoup sur le fonctionnement de ces lieux de spectacle, les personnes qui y travaillent, la programmation ou encore le prix des places. Cet article présente un exemple tiré de la consultation des archives des théâtres Graslin et de la Renaissance datant de la saison théâtrale de 1903-1904.

Les candidatures au poste de directeur des Théâtres de Nantes

Les premières candidatures au poste de direction des théâtres nantais conservées aux Archives de Nantes pour la saison 1903-1904 datent du 3 décembre 1902, huit mois avant la prise de fonction effective prévue en juillet 1903. Les candidats sont nombreux et d’origines différentes. Ils ont souvent déjà de l’expérience en matière de direction d’un théâtre. Parmi les candidats, on compte :
• Salvator Montapert, directeur du Casino de Fouras (Charente-Inférieure),
• Raoul Louar, directeur des Théâtres municipaux de Reims,
• Emmanuel Lespinasse, en fonction à Reims pendant les saisons d’hiver et à Bruxelles pour les saisons d’été,
• André Tapponnier, premier chef d’orchestre du théâtre de Montpellier,
• Émile Huguet et Lucien Sabin-Bressy, directeurs du Grand Théâtre de Genève,
• Emmanuel Pontet alors directeur du théâtre de Grenoble.

C’est finalement ce dernier qui est retenu afin de remplacer Henri Villefranck en poste depuis 1899. Pontet devient officiellement directeur et administrateur des théâtres municipaux de Nantes à partir du 16 juillet 1903 jusqu’au 15 juillet 1904. La saison théâtrale s’ouvre le 6 octobre 1903 ; son programme est imprimé et annoncé dans les journaux.

Les professionnels du spectacle

Sa fonction engage Pontet à concevoir la programmation théâtrale de l’année 1903-1904, et à recruter les membres d’une équipe importante nécessaire au bon fonctionnement du théâtre. Cette liste est ensuite soumise à la validation de Paul-Émile Sarradin, maire de Nantes.

Dix employés sont responsables du domaine administratif. Ils occupent les fonctions de :
• Régisseur général d’Opéra,
• Administrateur de la Comédie,
• Régisseur général de Drame.

Les régisseurs généraux d’Opéra et de Drame coordonnent l'ensemble des régies spécifiques à leur établissement ; ils ont également un rôle administratif et supervisent les relations entre leurs techniciens et les équipes de création (acteurs, musiciens, chanteurs). L’administrateur de la Comédie est un responsable administratif ; il doit gérer les budgets et la trésorerie, ainsi que le personnel de son établissement.

Sont aussi compris dans cette catégorie :
• Les deux chefs d’orchestre,
• Le chef machiniste,
• Le peintre-décorateur,
• Les régisseurs de théâtre et des chœurs,
• Le secrétaire général.

Viennent ensuite les huit attachés à la vie théâtrale :
• Un contrôleur général : membre de la police, il a également un rôle administratif. Il participe à la conception, à la réalisation et à l'évaluation de la sécurité lors des représentations théâtrales et est responsable d’un corps d’agents de police.
• Un coiffeur,
• Deux costumiers,
• Un souffleur,
• Un chef électricien,
• Une préposée à la location.

L’orchestre, composé de deux répétiteurs et de 51 musiciens, et les artistes :
• 24 chanteur·se·s,
• Un maître de ballet,
• 15 danseuses et coryphées pour les ballets et les divertissements,
• 17 acteurs et 17 actrices de comédie, drame lyrique et vaudeville complètent ce tableau.

Peu sont originaires de Nantes, car le monde du théâtre nécessite une grande mobilité : ils viennent de Nancy, Bordeaux, Lyon, Marseille, Rouen, et même de Bruxelles, Liège, Naples, Rome, Alger ou de la Nouvelle-Orléans.

Le financement des théâtres

Grâce au cahier des clauses et conditions lié à l’exploitation théâtrale et conservé aux Archives de Nantes, nous pouvons nous faire une idée du budget que la Ville destinait à ses théâtres. La Ville s’engage à verser au directeur 100 000 francs-or de l’époque pour couvrir la campagne entière, soit environ 426 895 euros selon le site de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee). 52 500 anciens francs (environ 224 120,06 euros) sont alloués pour payer l’ensemble de l’orchestre. Le reste du budget est réparti comme suit :
• La création et la restauration des décors de théâtre (3000 francs soit 12 807 euros environ),
• Le salaire du contrôleur-inspecteur municipal,
• Les salaires des concierges des deux théâtres,
• Le salaire du chef machiniste à hauteur de 30 représentations par mois, au-delà desquelles il sera payé par le directeur à raison de 10 francs par représentation, soit environ 42,69 euros.

Le prix des places

Le théâtre Graslin propose au public des abonnements au mois ou à l’année, mais il est aussi possible d’acheter des places de manière plus occasionnelle aux Bureaux, lieux à guichets où l’on peut acheter des billets de spectacles pour les Théâtres de la Renaissance et Graslin :

Places_Graslin_avec_abonnement.jpg
Places_Graslin_sans_abonnement.jpg

Les raisons suivantes peuvent expliquer l’importante différence de prix entre ces deux catégories : les abonnements donnent accès au gala et aux bals masqués organisés pendant la saison théâtrale. Ils permettent également d’obtenir des places de manière prioritaire par rapport aux non-abonnées. Ainsi, même lorsqu’un spectacle est très demandé, l’abonné est sûr d’obtenir une place, tandis que les autres peuvent se voir refuser l’accès du théâtre si la salle est comble.

Un « droit des pauvres » de 35 francs (149,41 euros), impôt prélevé en faveur de l’Assistance Publique, est déduit de la recette de chaque représentation, et 100 francs (426,90 euros) pour chaque bal.

La programmation de la saison théâtrale 1903-1904

À l’époque, les spectacles duraient en moyenne trois heures ; un rapport de police était rédigé pour chaque représentation, notant les éventuels incidents qui pouvaient survenir. On apprend ainsi que le 17 novembre 1903, lors d’une représentation des Huguenots, un mécanisme déficient a fait tomber l’acteur qui devait entrer en scène sur un char, « détériorant son épée et son costume » dans sa chute, et sabotant par la même occasion, l’effet du tableau de l’Acte III.

Beaucoup des pièces et opéras du répertoire de la saison 1903-1904 sont des reprises : La Flûte enchantée, Guillaume Tell, Faust, Hamlet, Samson et Dalila. Mais il y a aussi des créations nantaises comme Sapho, Les Saltimbanques, Messaline, qui remportent parfois un franc succès, et acquièrent une notoriété dans d’autres grandes villes comme Paris ou Marseille. C’est le cas de Messaline, écrite par Armand Silvestre et Morand et jouée 20 fois sur les scènes nantaises jusqu’au 27 mars 1904.

À l’occasion de la création de Messaline, tous les décors de la pièce sont conçus sur mesure par le peintre-décorateur Émile-Joseph Guillot, qui travaille pour les théâtres de Nantes entre 1900 et 1930. Nous avons la chance de pouvoir les voir, puisque les Archives de Nantes en conservent des reproductions sur plaques de verre.

On ne donne pas que des pièces de théâtre ou des opéras sur les scènes nantaises : à l’occasion de leur tournée Olympia, le Cirque de Bordeaux écrit au maire de Nantes pour lui demander, prospectus publicitaire à l’appui, d’installer son attraction « Looping the Loop » à Nantes. Dans un courrier daté du 18 août 1903, il se renseigne sur les lieux susceptibles d’être loués afin d’accueillir sa vaste installation pour une « huitaine » de jours.

Réception des spectacles dans la presse

La critique théâtrale est souvent élogieuse dans la Presse nantaise de l’époque. Des journaux d’actualités comme Le Populaire, L’Union bretonne ou le Nouvelliste de l’Ouest consacrent généralement une rubrique « Théâtres » afin de rendre compte des pièces jouées et informer des spectacles à venir. Ces courtes rubriques traitent du sujet des pièces jouées, saluent les qualités des comédien·ne·s ou la pertinence des mises en scène. Elles mettent aussi en avant la diversité de la programmation théâtrale de Pontet et rapportent les évènements liés à la vie artistique de l’époque : la venue à Nantes d’une chanteuse, d’une troupe de théâtre célèbre, d’une actrice de la Comédie-Française, etc.

La presse régionale ne manque pas de vanter également l’ingéniosité des créations nantaises telles que Messaline, La Bohème ou L’Affaire Marcheton.

Les théâtres nantais tiennent donc une place importante dans la vie citadine au début du 20e siècle. Lieux de culture et de divertissements, ils rassemblent des représentations artistiques diverses, un public aisé et bourgeois aussi bien que populaire, et attirent des artistes originaires de toute l’Europe.

Coline Minel
2023

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