La maison ouvrière des Batignolles
Première Guerre mondiale

Seconde guerre mondiale

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Dans l’album des images de la Seconde Guerre mondiale, Nantes occupe une place de choix. Compagnon de la Libération, distinction qu’elle partage seulement avec quatre autres communes, elle fait figure de ville résistante. Les Cinquante otages et les bombardements meurtriers de septembre 1943 en font une ville martyre. Cette double représentation, qui schématise et réduit la complexité des années 1939-1945, a sa propre histoire, celle d’une construction mémorielle qui rend acceptable une période où les Nantais ne s’aimaient pas.

Foyer du soldat allemand, 3 rue Racine

Foyer du soldat allemand, 3 rue Racine

Date du document : Années 1940

Affiche municipale du 28 septembre 1941

Affiche municipale du 28 septembre 1941

Date du document : 09-1941

Les Illusions Perdues

La première illusion perdue est l’annonce de la guerre le 3 septembre 1939. Moins d’un an auparavant, le 11 Novembre 1938, Léon Jost, président du Comité d’entente des anciens combattants prononçait devant le monument aux morts le « serment de Verdun » : « Au nom des morts unis dans la paix éternelle, les anciens combattants affirment leur volonté de travailler pour la paix des vivants.» En septembre 1939, il accompagne à la gare son fils de vingt ans mobilisé. Au début de novembre 1940, il reçoit sa première lettre, il est prisonnier de guerre en Allemagne, comme 16 300 hommes de la Loire-Inférieure. L’armée française n’a pas résisté six semaines à l’offensive allemande.

Obsèques du lieutenant-colonel Karl Hotz

Obsèques du lieutenant-colonel Karl Hotz

Date du document : 24-10-1941

Les Allemands sont à Nantes le 19 juin 1940. La débâcle a conduit dans la ville des milliers de soldats perdus, précédés dès la « drôle de guerre » par des civils réfugiés de l’Est et du Nord de la France, près de 250 000 pour le département. À ce grand désordre s’oppose l’ordre militaire et policier que les Allemands mettent en scène en installant leurs services au cœur historique de la ville, place du Maréchal Foch et rue du Roi Albert. Nantes est à l’heure allemande ; les autorités françaises locales sont réduites à des tâches d’exécution, mais sont rendues responsables du respect des consignes et des restrictions imposées par l’occupant ; ainsi, en août 1940, la ville doit payer une amende de deux millions de francs pour des fils électriques coupés.

Dessin sur carton, <i>La queue à Nantes pendant l'Occupation</i>

Dessin sur carton, La queue à Nantes pendant l'Occupation

Date du document : Années 1940

Dès les débuts de l’Occupation, la liberté de circuler est supprimée, le couvre-feu imposé, la censure règne et les prélèvements de l’armée allemande accentuent pénurie et rationnement. L’administration est mise au pas ; au début du mois d’août 1940, le préfet Leroy, jugé trop républicain par Vichy, est révoqué. La mise à l’écart du maire Auguste Pageot, élu en 1935, se fait sur un prétexte : son refus de prêter une voiture à un officier allemand. Brièvement emprisonné, il est contraint à la démission, puis doit gagner la zone libre à la fin décembre 1940. En fait, bien que Pageot ait voté les pleins pouvoirs à Pétain, il est considéré par le Feldkommandant Karl Hotz comme un adversaire politique, « du parti de la gauche de la France derrière lequel se cachent très vraisemblablement les juifs ». En mars 1941, Vichy nomme à la tête de la municipalité Gaétan Rondeau, ancien secrétaire général de la mairie, qui réunit le Conseil municipal pour rendre hommage au maréchal Pétain, « glorieux défenseur de Verdun, vivant symbole de l’unité française », et lui exprimer sa confiance « pour relever le pays de ses ruines, réaliser la concorde et l’union de tous les citoyens et conduire vers ses destinées notre France éternelle ». 
 
Cette profession de foi n’est pas partagée par tous les Nantais. Dès juin 1940, les premiers signes de résistance apparaissent : des fils électriques coupés, des affiches lacérées. Le 11 novembre 1940, des lycéens manifestent devant les Tables mémoriales. Certaines actions sont plus structurées, comme l’organisation, sous la houlette d’anciens combattants réunis par Léon Jost, de l’évasion de prisonniers de guerre avant leur transfert en Allemagne, comme la destruction de quarante camions allemands en septembre par des membres du réseau Bocq-Adam, ou le lancement d’une grenade dans le Foyer du soldat allemand par Marin Poirier le 26 décembre. 

L’impact de ces premières actions sur l’opinion est difficile à cerner. Mais le préfet, tous les mois, rend compte au ministre de l’Intérieur de son appréciation de l’état d’esprit de la population. En novembre 1940, il note que « la personnalité de Pétain est unanimement respectée », que les rapports avec les Allemands sont sous le signe de la « correction », même si « une bonne partie de la population reste favorable aux Anglais et à l’ex-général de Gaulle, surtout dans la jeunesse scolaire ». Un an plus tard, le rapport du préfet est bien différent ; il observe un « arrêt des progrès de la politique de collaboration pour l’instant ». Ce changement est la conséquence directe de l’exécution le 22 octobre 1941 des quarante-huit otages, deux jours après l’attentat commis par trois jeunes communistes contre Hotz : « La population a d’autant moins compris ces mesures de représailles qu’elle avait désapprouvé unanimement le geste criminel et qu’elle l’attribuait à des éléments communistes étrangers à la ville et au département. » 

Octobre 1941 marque bien une rupture. Les trois résistants communistes ont contribué à ruiner l’illusion de la « correction » allemande. Désormais, l’attitude à l’égard de l’occupant ne peut plus se fonder sur une illusion mais sur un choix. 

Le chagrin

Dès avant la mise à mort d’anciens combattants invalides, tel Léon Jost au Bêle, ou de très jeunes hommes comme Guy Môquet dans la carrière de Châteaubriant, des Nantais peuvent connaître la vraie nature du régime avec lequel collabore Vichy. Ainsi ceux qui travaillent à la préfecture et effectuent en octobre 1940 le recensement des 716 juifs de la ville. C’est à partir de ce fichier que le Feldkommandant fait fermer, dès novembre, vingt-sept des quarante-huit entreprises ou magasins, déclenchant, selon le préfet, « une certaine réprobation quand elle a touché des commerçants anciens combattants et réputés honnêtes ». Fuyant la persécution, les juifs ne sont plus que 142 en juin 1942. La Semaine religieuse du diocèse de Nantes, l’organe de l’évêché, rappelle à plusieurs reprises l’interdiction faite aux paroisses de délivrer des certificats de baptême ou de mariage destinés à des dossiers « prouvant les origines aryennes ». Trois rafles, en 1942 et 1944, conduisent les juifs de Nantes vers l’anéantissement. Les candidats au rachat de leurs biens sont nombreux. 

Carte d'idendité de prisonnier

Carte d'idendité de prisonnier

Date du document : Années 1940

Cet opportunisme économique est une des formes de la collaboration, dont la figure ostentatoire est l’homme d’affaires Jean Le Guillou, qui arrondit sa fortune en faisant travailler pour les Allemands les neuf cents salariés de ses entreprises de travaux publics. Ses revenus considérables lui permettent de mener grand train et de préparer sa fuite en juin 1944. La seconde forme de collaboration se nourrit de motifs politiques et se pare de l’idée vertueuse du sacrifice à l’image du maréchal Pétain. Gaétan Rondeau, puis Henry Orrion, son successeur à la tête de la municipalité en octobre 1942, en sont les représentants. Hostiles au Front populaire, ils défendent les valeurs de la « révolution nationale ». C’est la distance à l’égard de l’occupant qui les sépare des « collaborationnistes » qui, eux, partagent peu ou prou certaines thèses du Troisième Reich. Nantes offre presque toute la palette de ces groupuscules à l’audience restreinte. La singularité nantaise s’exprime moins dans les trois cents adhérents de 1941 d’un Parti national breton que dans l’importance du groupe Collaboration de l’écrivain Alphonse de Châteaubriant. En 1942, il regroupe 997 adhérents qui en font un des plus importants de France, capable de rassembler deux mille participants pour une conférence sur l’Europe de l’ordre nouveau allemand. 

L’espoir 

L’espoir de la libération n’a jamais quitté les quelques Nantais entrés très précocement en Résistance, mais il perdure aussi au-delà de ce groupe restreint. Le préfet note avec récurrence l’intérêt porté à la « propagande anglaise », l’écoute très importante de Radio-Londres. En mai 1942, il déplore que les Nantais ne condamnent pas les bombardements des sites industriels par les avions anglais ; il voit dans cette attitude compréhensive « la nouvelle manifestation d’une opinion savamment entretenue dans l’erreur et qui, devant la période douloureuse que nous vivons, semble avoir perdu tout bon sens ». Le 1er juillet 1942, le préfet Dupard écrit que « l’ensemble de la population espère toujours la libération de notre pays par les forces anglo-américaines ». 

Cet espoir semble mis en cause par les bombardements américains des 16 et 23 septembre 1943 qui font près de 1 500 morts, 2 500 blessés, laissent 10 000 familles sans logis. Si une majorité condamne ces opérations qui visaient la gare et le port au service du Reich, le préfet Bonnefoy remarque dans son rapport du 4 janvier 1944 qu’assez vite l’espoir du dénouement renaît : « La population nantaise, à la suite des bombardements des 16 et 23 septembre s’était montrée beaucoup moins favorable aux Anglo-Américains. Depuis lors, elle leur a, en majorité, redonné sa confiance et sa sympathie.» 

Les résistants, qui luttent contre l’occupant par patriotisme et antifascisme, ne connaissent pas les doutes de l’opinion attentiste, malgré la violence de la répression. Au début de l’année 1941, le groupe de Léon Jost est arrêté, puis les 26 membres du réseau Nemrod d’Honoré d’Estienne d’Orves. Le 29 août 1941, Marin Poirier, l’ancien combattant de 1914, est le premier fusillé nantais. L’exécution des quarante-huit otages en octobre ne freine pas une Résistance devenue plus visible, au sein de laquelle les communistes jouent un rôle central avec les FTP. En juillet 1942, le préfet estime qu’un sabotage a lieu en moyenne tous les jours. La répression allemande s’accentue encore et se met en scène à l’occasion du procès en janvier 1943 de quarante-deux, puis en août de seize FTP. L’action armée cesse, alors que les mouvements de résistance non communistes rejoignent l’Armée secrète du général Audibert, partisan d’attendre les Américains. Au début de l’année 1944, l’Armée secrète est décimée à son tour. Au moment du débarquement, les FTP reprennent pied dans Nantes. La ville est libérée par les Américains le 12 août, mais les Allemands occupent la rive sud jusqu’au 28 août. 

L’épuration, dans une ville où la collaboration a pris ses aises pendant quatre ans, est limitée. Pour l’ensemble du département, les estimations de l’épuration « sauvage » varient de dix à soixante-dix victimes alors que la Loire-Inférieure compte 15 110 morts pour toute la guerre. Dans le cadre de l’épuration légale, 2 248 procès sont ouverts contre des collaborateurs, quarante peines de mort sont prononcées, mais elles ne sont pas toutes appliquées, comme la plupart des autres peines. 

Une mémoire doloriste

Le 15 août 1944, Ouest-France titre «La délivrance de Nantes la Martyre ». C’est autour de cette image, qui associe résistance et sacrifice, que se construit la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Le 18 juin 1990, Jean-Marc Ayrault évoque « Nantes la résistante, Nantes la tolérante qui a puisé la force et le courage de ne pas céder ». La pérennité de cette représentation révèle les enjeux politiques de l’après-guerre. 

De 1945 au début des années 1950, la ville est saisie d’une fièvre commémorative : seize des vingt-sept rues dénommées portent des noms de résistants, six plaques commémoratives sont posées. Tous les acteurs cherchent à bénéficier de l’image de la ville « réfractaire ». La recomposition très précoce des droites, comme l’illustre l’élection d’Henry Orrion à la mairie en 1947, renforce la tendance au « résistancialisme », c’est-à-dire au mythe d’une Résistance majoritaire. Henry Orrion aurait été un bouclier qui a protégé les Nantais, il est « le maire des bombardements », et peut ainsi recevoir le général de Gaulle à deux reprises. Seuls les communistes, isolés par la Guerre froide, rappellent le passé d’Henry Orrion et plus tard celui d’André Morice.

Le port de Nantes

Le port de Nantes

Date du document : 08-1944

Tickets de rationnement

Tickets de rationnement

Date du document : 1947

Dans ce cadre politique et symbolique, les Cinquante otages occupent une place centrale. Alors que le PCF commémore les « vingt-sept de Châteaubriant », la mémoire officielle nantaise met en avant le martyre, le sacrifice, la solidarité de la population unie autour de ses édiles et de son évêque en octobre 1941, comme elle le fut deux ans plus tard au moment des bombardements. La prégnance du lieu de mémoire  « Cinquante otages » cristallise, condense la période 1939-1945 ; il contribue à une occultation de la collaboration, voire des autres actions de résistance. C’est en 2001 seulement que l’acte de résistance de Gilbert Brustlein, auteur du coup de feu contre Hotz, est officiellement reconnu ; la participation active des républicains espagnols à la Résistance sort de l’ombre en 2005 à l’occasion du retour de mémoire sur le procès des Quarante-Deux. Au cœur de Nantes, le monument des Cinquante otages devient le totem de la Seconde Guerre mondiale ; sa signification englobante est matérialisée par l’adjonction de plaques et statue rappelant la déportation des juifs, la Résistance intérieure, la France libre et De Gaulle. 

Extrait du Dictionnaire de Nantes
2018
(droits d'auteur réservés)

En savoir plus

Bibliographie

Belser, Christophe, Bloyet, Dominique, Nantes et la Loire-Inférieure : les années noires, Patrimoines médias, Prahecq, 2014

Bloyet, Dominique, Nantes dans la guerre, 1939-1945, Sutton, St-Cyr-sur-Loire, 2006 

Chantepie, Franck, Nantes et la Loire-Inférieure dans la guerre 1940-1944 : la vie quotidienne sous l’Occupation, Horvath, Le Coteau, 1987

Gualdé, Krystel, Guyvarc'h, Didier (éd.), En guerres : 1914-1918, 1939-1945, Nantes et Saint-Nazaire, Ed. du château des ducs de Bretagne-Musée d'histoire de Nantes, Nantes, 2013

Roy, Bernard, Les grandes heures de Nantes et de Saint-Nazaire, 1939-1945, Paris, 1961

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Rédaction d'article :

Didier Guyvarc’h

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