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11 novembre 1918 : l'armistice de la Première Guerre mondiale à Nantes


À 11 heures, le 11e jour du 11e mois de l'année 1918, après plus de 51 mois de guerre, la France et l'Allemagne cessent les combats. À Nantes comme ailleurs la population exprime sa joie de voir la fin du conflit.

Les circonstances de fin de la Première Guerre mondiale

La rupture se produit au cours de l'été 1918. L'armée allemande est contrainte de se replier devant l'offensive générale des alliés. L'Allemagne n'est plus en mesure de résister, ni matériellement ni moralement, d'autant que la Bulgarie et les empires ottoman et austro-hongrois déposent les armes entre la fin du mois de septembre et le début du mois de novembre. En outre, l'empire allemand s'effondre politiquement. Guillaume II abdique et se réfugie en Hollande. Le nouveau régime républicain des sociaux-démocrates entame des pourparlers avec le général Foch, commandant en chef des armées alliées.

À Nantes, on suit dans la fièvre ces événements porteurs d'espoir. La fin victorieuse de la guerre tant de fois annoncée à la veille de grandes offensives est accueillie dans une explosion de joie qui se prolonge des jours, voire des semaines, par des fêtes officielles et des manifestations festives plus ou moins improvisées. Elles en disent long sur la fierté de la victoire et surtout sur l'immense soulagement qui met un terme à l'hécatombe, à l'angoisse, à l'espoir du retour prochain de celui qui mettait sa vie en jeu dans les tranchées. Mais l'armistice signé à Rethondes ce 11 novembre n'efface pas le deuil de ceux qui en ce jour de victoire continuent de vivre dans le souvenir de celui (de ceux) qui ne reviendra pas. L'armistice célèbre t-il donc la victoire ou la fin d'un long cauchemar ?

3-10 novembre : la victoire avant la victoire

Le 3 novembre, le général Coutenceau, commandant le XIe corps d'armée, offre un dîner de fête dans les salons de l'hôtel de Bretagne, pour souhaiter la bienvenue aux officiers américains d'une division récemment arrivée à Nantes. Mais, la présence du préfet, du maire Paul Bellamy, de diplomates de pays alliés, incite les journaux nantais à qualifier ce dîner de « fête de la victoire ». La semaine suivante, les Nantais sont informés des déplacements de la délégation allemande mandatée pour négocier les conditions de l'armistice. Les lecteurs apprennent qu'elle arrive au quartier général de Foch le 8 novembre. Immédiatement, la presse annonce la signature d'un armistice imaginaire. La fausse nouvelle se répand à Paris et en province. À Nantes on se réjouit, mais les journaux locaux démentent l'information. L'adjoint au maire, Gaston Veil, fait placarder sur les murs une affiche invitant les Nantais à faire preuve de sang-froid. Cet appel ne freine pas la circulation de rumeurs jusqu'au lundi matin 11 novembre. La signature de l'armistice était annoncée pour le dimanche soir. Des milliers de personnes attendaient devant les rédactions des journaux l'affichage de la dépêche annonçant la fin des hostilités.

11 et 12 novembre : l'explosion libératrice

L'agence Havas, ayant reçu la dépêche officielle un peu avant 11h30, téléphonait aux journaux l'heureuse nouvelle. Immédiatement, une copie du télégramme est affichée rue de Gorges. Des placards fleurissent dans les principales rues du centre-ville. Le Populaire sort une édition spéciale à 12h05. La grande nouvelle se répand dans toute la ville. Les Nantais sortent massivement dans les rues. On court aux nouvelles, on s'aborde, on s'embrasse. À midi, à la demande du maire, les cloches de toutes les églises retentissent et les carillons se mêlent aux sirènes des vapeurs sur la Loire ou à celles des usines. La foule en délire entonne La Marseillaise et La Madelon. Très vite, le répertoire s'enrichit de chants populaires tels Fallait pas qu'y aille, Conspuez Guillaume, Ah! Mesdames voilà du bon fromage. Les magasins et les usines donnent immédiatement congé à leur personnel. Le gouvernement déclare fériée la journée du mardi 12 novembre. Vers 12h30, des soldats alliés, porteurs de drapeaux français et américains, sillonnent les rues du centre en criant des hourras et en tapant frénétiquement sur des plats et des casseroles. Vers 16h, place Royale, deux marins alliés escaladent les vasques de la fontaine pour accrocher des drapeaux dans la main gauche de la statue de la Loire. La scène déclenche des cris de joie et des applaudissements nourris. Les drapeaux français et alliés apparaissent aux fenêtres. Ainsi, la longue façade du quai de la Fosse ressemble à une vague mouvante sous la masse des drapeaux agités par le vent. Profitant de la situation, les commerçants augmentent les prix. On achète les trois couleurs et surtout on n'hésite pas à les dérober. Quelques jours plus tard, on constate que plusieurs centaines de drapeaux ont été subtilisés.

La réaction des prisonniers allemands

Vers 17h, deux camions américains transportant des prisonniers allemands vers leur lieu de travail passent au milieu de la foule en liesse sur le quai de la Fosse. Les Nantais présents regardent passer les camions en se gardant de tout geste d'hostilité. Au camp de Roche-Maurice, les prisonniers prennent connaissance de la signature de l'armistice et beaucoup d'entre eux se mettent à pleurer selon un journaliste du Populaire.

De 17h à 21h, des centaines de jeunes de 15 à 18 ans parcourent les rues du centre-ville en chantant l'hymne national. Une foule de plus en plus dense converge vers les places Graslin, Royale et du Commerce, interrompant la circulation des tramways. Les cafés et les salles de spectacle pris d'assaut, tel le théâtre de l'Apollo, restent ouverts jusqu'à une heure tardive. Entre 20h et 21h, un concert improvisé a lieu sur les marches du théâtre Graslin. Le chanteur belge, Bouxmann, entonne La Marseillaise et La Brabançonne pour rendre hommage à sa patrie d'origine et à celle d'adoption. La foule présente réclame sans cesse ces hymnes nationaux et reprend en chœur le refrain de La Marseillaise. Une musique noire américaine prend le relais de Bouxmann.

Le lendemain, 12 novembre décrété jour férié, la fête se prolonge toute la journée. Les défilé de musiciens et de chanteurs entravent une nouvelle fois la circulation dans la soirée. Une retraite aux flambeaux militaire clôt les deux jours de festivités.

17 et 24 novembre : de nouvelles célébrations

Les célébrations des 17 et 14 novembre sont précédées d'importantes décisions prises par le conseil municipal, notamment le 14 novembre. Ainsi, le lycée de Nantes portera le nom du ministre de la Guerre et président du Conseil Clemenceau. De plus, trois rue de Nantes reçoivent les noms des maréchaux Foch, Joffre et à nouveau de Clemenceau. La décision officielle de changement de nom des voies publiques en l'honneur des artisans de la victoire est adopté le 30 décembre 1918 par le conseil municipal.

Le dimanche 17 novembre, la victoire est célébrée à la cathédrale Saint-Pierre par un Te Deum. La cérémonie est présidée par monseigneur Le Fer de la Motte en présence de nombreuses personnalités dont le maire, Paul Bellamy. À l'issue de la messe, l'évêque s'écrie : « Vive Dieu qui aime les Francs ! » puis il est reconduit à l'évêché en procession solennelle.

Une semaine plus tard, le dimanche 24 novembre, une nouvelle cérémonie est organisée en l'honneur de l'Alsace-Lorraine devant le Palais de Justice. La foule est massée rue Lafayette. Le temps est exécrable. Il pleut sans discontinuer. Les autorités militaires et politiques sont présentes mais la personnalité qui attire les regards du public est un ancien commandant du XIe corps d'armée, alsacien d'origine, le général Zimmer. Il lui revient l'honneur d'enlever au drapeau tricolore sa parure de deuil, le crêpe de l'association des Alsaciens-Lorrains qui depuis 47 ans enserrait les trois couleurs. La foule applaudit. Les musiciens du 65e régiment d’infanterie exécutent La Marseillaise et le God save the king. Une musique militaire américaine fait retentir son propre hymne national. Les troupes françaises et américaines défilent en direction de la rue des Arts (actuelle rue Jean-Jaurès) puis se dirigent vers le centre-ville. Le défilé s'achève place Louis XVI (actuelle place du Maréchal-Foch).

L'armistice endeuillé

La joie délirante qui s'étend en vagues déferlantes dans les rues de Nantes à l'annonce de l'armistice célèbre, certes, la victoire sur l'Allemagne. Elle exprime surtout un immense soulagement libérateur d'un cauchemar de 51 mois qui se solde par la perte de près de 6000 soldats nantais qu'on continue d'enterrer en ce mois de novembre. Ils s'ajoutent aux centaines de victimes de la grippe espagnole. Un décès sur deux est dû au fléau en octobre et la liste s'allonge encore à la veille de l'armistice. L'historien Jean-Jacques Becker peut affirmer, à juste titre, que le 11 novembre « les cloches de la victoire se mêlent souvent au glas des morts ». Pour de nombreuses familles c'est un jour de deuil d'autant plus douloureux qu'il souligne l'absence du mort au champ d'honneur, celui proclame-t-on à qui on doit la victoire.

N'est-ce pas le cas, par exemple de la famille de l'aviateur Michel Coiffard dont on apprend le décès le premier novembre ? L'aviateur aux nombreuses victoires, gravement blessé en combat aérien, meurt le 28 octobre, exactement deux semaines avant l'armistice. Le 2 décembre 1918, les fêtes de l'armistice sont achevées. Le deuil familial peut alors prendre place dans l'église de Vertou où l'on célèbre un service funèbre. Des personnalités viennent rendre hommage au commandant d'escadrille titulaire d'une trentaine de victoires. Entourant la famille, elles se recueillent devant le catafalque dressé à l'entrée de l'église et sur lequel est déposé un grand drapeau tricolore.

La presse nantaise n'élude pas la question du deuil. Le 11 novembre, le Phare de la Loire prend la mesure du cauchemar en rappelant ces quatre années « de ruines, de deuils, de misères accumulées ». Cette journée, conclut le journal, traduit « le sentiment de délivrance chez tous ».

L'Express du 15 novembre n'oublie pas dans un billet intitulé « Joies et deuils », ceux qui n'ont pas le cœur à la fête dont la vie a été fracassée par la guerre : « Nous comprenons que les cris d'allégresse de la foule ont dû retentir douloureusement dans les cœurs ».

Pour les Nantais, endeuillés ou non, la date du 11 novembre 1918 est avant tout celle de la fin du cauchemar interminable dont ils viennent d'être délivrés. La vie d'avant guerre, la vie du temps de paix, la vie rêvée qui s'estompait dans la longue durée des souffrances banalisées s'inscrit tout à coup dans un quotidien oublié qu'il faut redécouvrir. Gaston Veil peut alors écrire dans Le Populaire du 12 novembre : « Nous allons vivre notre vraie vie […] nous allons pouvoir penser à autre chose qu'à des massacres ! ». C'est bien un formidable soulagement qui transporte les Nantais à l'annonce de l'armistice. Un vaste horizon de paix retrouvée se dessine enfin. La grande guerre est donc, on n'en doute pas à Nantes comme ailleurs, « la der des ders ».

Yves Jaouen
2023



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