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École élémentaire Ledru-Rollin et école maternelle Sarah Bernhardt Août-septembre 1944 : la municipalité de Nantes à la Libération

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École Mutuelle de Nantes


L’École Mutuelle – libre, laïque et gratuite – ouverte à Nantes en 1818 a fonctionné selon la méthode mutuelle jusque dans les années 1930. Une exception en Europe où l’enseignement simultané s’est imposé partout dès le milieu du 19e siècle.

La société d’encouragement pour l’instruction mutuelle élémentaire

L’association philanthropique est fondée par Thomas Dobrée et quelques amis en 1817 pour ouvrir et entretenir une école mutuelle à Nantes. Les fondateurs lancent une souscription qui est assez rapidement couverte par plusieurs centaines de Nantais qui achètent une ou plusieurs actions d’une valeur de 100 francs or. Chaque action donne le droit d’envoyer chaque année un enfant pauvre de la ville de recevoir une instruction primaire. À partir des années 1830, l’école est ouverte sans restriction et gratuitement à tous les garçons présentés par leurs parents. Le capital collecté est si important qu’il permet d’acheter un local ainsi que des rentes sur l’État dont les intérêts annuels vont couvrir le salaire d’un maître, les fournitures distribuées gratuitement et tout l’entretien d’une école ! La municipalité a aidé au démarrage de l’école en versant une petite subvention. Mais dès le milieu des années 1840, la société de l’école mutuelle y a mis fin. Elle n’a jamais plus reçu d’aide publique jusqu’à la Seconde Guerre mondiale et n’a donc guère laissé de traces dans les Archives.

Qu’est-ce que l’enseignement mutuel ?

En fait au début du 19e siècle il y avait trois méthodes d’enseignement :
• La plus courante, la méthode individuelle proche du préceptorat, était la plus lente et la plus chère. On la trouvait dans ce qu’on appelle les « petites écoles ».
• Dans les villes, dès le 17e-18e siècle, les congrégations religieuses ont cherché des méthodes pour enseigner à de plus grands nombres d’élèves. Les Frères des Écoles chrétiennes imposaient aux financeurs (paroisses, villes, bienfaiteurs, philanthropes etc.) un minimum de trois classes donc de trois frères, avec souvent un quatrième chargé de l’intendance en plus. On comprend pourquoi les autorités françaises (et européennes) ont rapidement soutenu l’enseignement mutuel, beaucoup moins cher. Une autre raison a joué dans la vogue de l’enseignement mutuel au début du 19e siècle : l’anticléricalisme des élites, volontiers voltairiennes ou protestantes comme Thomas Dobrée à Nantes.
• À Nantes, en même temps (il n’y a pas six mois d’écart) que se crée la Société d’encouragement pour l’instruction mutuelle, la bourgeoisie catholique crée la Société de la Providence qui a pour objectif de multiplier les écoles des frères.

L’école mutuelle (monitorial school en anglais) applique une pédagogie particulière, développée en Angleterre par Messieurs Bell et Lancaster, et adaptée à la France par la Société pour l’instruction élémentaire. Une méthode très différente de la méthode simultanée qu’appliquent au même moment, les Frères des écoles chrétiennes (Jean-Baptiste de La Salle).

Le système mutuel a un gros avantage, il permet d’enseigner au moindre coût : un seul maître pour plusieurs centaines d’élèves et un temps d’apprentissage plus court. On assure que l’on peut ainsi apprendre à lire, écrire et effectuer les quatre opérations arithmétiques en trois années maximum ! La recette repose sur une discipline de type militaire où les apprenants se déplacent par groupes de 9 à 10, de bancs où se font les exercices à des tableaux muraux pour les leçons. Le maître, placé sur une haute estrade, chronomètre les courtes séquences d’apprentissage encadrées par des moniteurs, des élèves plus avancés qui sont formés quotidiennement à transmettre les leçons du jour. La Société pour l’instruction élémentaire aide les maîtres en leur fournissant des manuels décrivant en détail démarche et progression.

La méthode mutuelle est assez rapidement abandonnée car elle a aussi de gros défauts : elle ne permet d’acquérir que des connaissances simples et se révèle inefficace dans les apprentissages qui font appel à la réflexion.

L’école mutuelle, rue du Chapeau-Rouge

L’école mutuelle de Nantes ouvre en juin 1818, rue du Chapeau-Rouge dans un ancien théâtre (à l’emplacement actuel du magasin « Crazy republic » qui était, il y a 50 ans, le cinéma « le Club »). Elle peut recevoir 500 élèves. Les premiers maîtres envoyés par la société pour l’instruction élémentaire ne restent pas longtemps en place, il faut donc attendre 1824 pour que l’école connaisse le succès. Le Nantais Jean Mandart, formé à l’école mutuelle d’Angers, dirige l’école de 1824 à 1852 et parvient à y accueillir en moyenne 400 garçons. Les dernières années, il se fait aider par un adjoint, ce qui laisse penser qu’il aménage le mode mutuel en y introduisant une « dose » de simultané. Ses successeurs, F. Biron (1852-1861) puis J. Létourneau (1861-1875), se font aider par plusieurs adjoints, une pratique qui impose d’abandonner la grande salle bruyante du Chapeau-Rouge.

L’école mutuelle, rue de la Bastille

L’école mutuelle se déplace en 1868 rue de la Bastille au n° 32, dans des bâtiments spécialement conçus pour elle. L’espace dédié à l’enseignement se compose de deux grandes salles carrées de 169 mètres carrés séparées par un espace vitré rectangulaire de 85 mètres carrés. Cette configuration permet au maître-directeur de former des moniteurs en ayant un regard sur les activités de ses adjoints lorsqu’ils enseignent selon le mode mutuel ou dirigent des activités pratiques. La superficie de l’ensemble (423 mètres carrés) est comparable à la superficie du théâtre du Chapeau-Rouge (390 mètres carrés), on y attend donc le même nombre d’élèves. La vente des anciens bâtiments, au cœur du centre commercial, a largement financé le transfert rue de la Bastille. Un déplacement qui s’explique aussi par la nécessité de faire face à la concurrence des écoles qui se multiplient en centre-ville : école des frères des rues Talensac, de la Rosière et Lafayette, écoles communales des rues des Arts (Jean-Jaurès), du Boccage, Noire etc.

La ruine de la société d’encouragement pour l’instruction mutuelle élémentaire

375 élèves en 1871, 283 en 1908, l’école mutuelle, dirigée par Henri Briton de 1875 à 1912,  recule lentement mais régulièrement devant la poussée de l’enseignement communal, laïque et gratuit. Après-guerre l’effectif s’effondre, moins de 50 élèves en 1940 ! Un déclin qui s’explique par les difficultés de la Société d’encouragement pour l’instruction mutuelle élémentaire, ruinée comme tous les rentiers par les conséquences monétaires et économiques de la Première Guerre mondiale. Ses économies placées en franc-or fondent avec les dévaluations, le franc 1928 ne valant plus que 20 % du franc 1914, le franc 1939 5,5 % seulement ! Les loyers payés par les occupants des immeubles rue du Chapeau-Rouge et rue du Calvaire sont bloqués par l’État pendant la guerre et ne sont pas revalorisés ensuite ! La Société d’encouragement vend dès 1920 ses propriétés pour éponger ses dettes, une spirale suicidaire car elle se prive ainsi de sa dernière source de revenus.

L’école mutuelle des années 1930-1943, une école presque paroissiale

L’école qui s’intitule toujours fièrement école mutuelle et du Lancastre semble perdre son originalité avec le départ en retraite d’Anatole Vovard en 1930, le dernier maître formé à la méthode mutuelle. De 1930 à 1943, l’école mutuelle ne se distingue plus guère des écoles paroissiales voisines. Le catéchisme y est toujours enseigné en respect des statuts de 1818. Les gestionnaires qui ont du mal à trouver des enseignants acceptant de bas salaires, choisissent d’anciens frères « sécularisés »… À l’époque de Vichy, les services diocésains chargés par le préfet de répartir les subventions de l’État aux écoles privées, placent l’école mutuelle parmi les écoles de la paroisse Saint-Similien… Les bombardements de septembre 1943 portent un coup fatal à l’école de la rue de la Bastille : ses bâtiments ne sont pas touchés mais les derniers élèves doivent, comme tous les jeunes de moins de 14 ans, quitter la ville. À l’automne 1944, lorsque les cours reprennent, il n’y a plus aucun maître pour les accueillir, les frères sécularisés ayant fait le choix de se rapprocher de leur congrégation à nouveau autorisée à enseigner.

L’école mutuelle, des bâtiments de secours

Les locaux sont, dans un premier temps, attribués à l’école Saint-Nicolas détruite lors des bombardements. Après 1956,  ils sont utilisés par des écoles chrétiennes en pleine croissance : Saint-Similien jusqu’en 1969, Françoise d’Amboise jusqu’en 1976. La congrégation des Dominicaines du Saint-Esprit de Pontcallec y ouvre ensuite l’école Sainte-Catherine-de-Sienne, une école de jeunes filles, non mixte et hors-contrat, qui quitte les lieux pour s’installer rue du Fort (Saint-Joseph-de-Porterie) en 2018. Depuis cette date, le promoteur Nexity et le cabinet Block architectes ont remplacé les vieux bâtiments du 32 rue de la Bastille par un immeuble qui ouvre aussi rue du Docteur Brindeau.

François Macé
2023



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En savoir plus

Bibliographie

Chalopin Michel, Nicolas Gilbert (dir.), L'Enseignement mutuel en Bretagne. Quand les écoliers bretons faisaient la classe, PUR Rennes, 2011

Macé François, L’École mutuelle de Nantes 1818-1943, L’expérience oubliée d’une école privée, gratuite, ni laïque, ni congréganiste, Publication à compte d’auteur, 2022, 68 pages

Souchet Jean-Luc, La mutuelle du Lancastre, 100 ans d’histoire, éd. Mutuelles de Loire-Atlantique, 1998, 7 pages

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Enseignement privé École

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Rédaction d'article :

François Macé

Anecdote :

François Macé

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