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Nous ne savons pas avec certitude quand le cépage de muscadet fait son apparition en Pays nantais, ni même si l’acclimatation du melon de bourgogne – son nom scientifique – doit quelque chose aux « abbayes bourguignonnes » ou si ce n’est là qu’argument publicitaire tardif.

Couverture d’un livret édité par le Comité interprofessionnel des vins d’origine du Pays nantais

Couverture d’un livret édité par le Comité interprofessionnel des vins d’origine du Pays nantais

Date du document :

Les rares sources un peu précises évoquent des « vignes blanches », dont les cépages sont souvent mélangés dans une même parcelle. Les uniques indices avérés sont la mention en 1615, dans le journal de l’Angevin Jean Louvet, de « vignes appelées bourgogne » en Pays nantais, et un bail de 1635 par lequel Jean Goullet, le propriétaire de l’Oiselinière en Gorges, impose à ses vignerons de planter en « vigne blanche de muscadet ». L’expansion du melon vient ensuite d’un processus économique et culturel : la forte demande en vins mutés et en eaux-de-vie qui émane des commerçants hollandais.

Il n’est donc plus nécessaire aujourd’hui de lier les origines du muscadet aux ravages de l’hiver de 1709, une reconstitution qui apparaît pour la première fois sous la plume de Joseph de Camiran dans un ouvrage publié en 1937. Ce propriétaire terrien, bientôt responsable au sein des organisations professionnelles, donnait ainsi une sorte d’aura historique au vignoble, dans le but peut-être de permettre un classement en appellation d’origine contrôlée. Un peu de vernis historique donne à ce vin le lustre qui lui manque, alors même qu’il est classé en AOC en même temps que les plus illustres des vignobles français : Châteauneuf-du-Pape, la Bourgogne ou le Bordelais. Naissent ainsi deux AOC sous-régionales en 1936, le Sèvre-et-Maine et les coteaux-de-la-Loire, incluses dans l’aire de production générique de l’AOC muscadet.

Il faut voir dans ce processus le début d’une longue quête identitaire qui se poursuit encore de nos jours ; elle vise à donner au muscadet ses lettres de noblesse, notamment en resserrant les liens, fort distendus, qui associent la ville de Nantes et son vin. Elle commence par la redécouverte par les élites nantaises, notamment à Paris, de la gastronomie régionale et de ce vin. L’association Le muscadet réunit dans les salons de l’hôtel Lutétia, après la Première Guerre mondiale, les « talents » issus de l’agglomération ; ce sont des artistes, des journalistes, des hommes de loi, de grands commis de l’État ou responsables politiques, des hommes d’affaires et des patrons de l’industrie. Ils ont pour nom Gabriel Guist’hau, Armand Delhoumeau, ou encore la famille Lefèvre-Utile. À cet égard, le rôle d’Aristide Briand, plusieurs fois président du Conseil dans le premier tiers du 20e siècle, et parmi les fondateurs de l’association, reste à mesurer. Il a très probablement pesé de tout son poids pour favoriser la création de l’AOC muscadet. Cette quête se poursuit encore aujourd’hui, notamment par l’intérêt porté sur l’association mets-vins, et la publication de livres de gastronomie régionale avec la complicité de chefs reconnus.

La mue du muscadet

Ceci s’accompagne, pour le vignoble nantais, d’une mue sans précédent, loin d’être terminée : de producteur de vins peu considérés et consommés dans des cafés, il se tourne vers une meilleure qualité, avec notamment la mise en exergue de « villages ». Ce que les viticulteurs appellent les « crus communaux » vise à remédier à une structuration du vignoble qui s’est trop longtemps appuyée sur la seule utilisation d’une technique, l’élevage des vins « sur lie ». Officialisée en 1978, elle avait pour principal objectif de garantir au producteur que la valeur ajoutée du vin demeure à la propriété, et ne soit pas accaparée par le négoce. Aussi est-il délibérément choisi de faire du muscadet un vin vif et sec, consommé dans l’année. Mais sa banalisation – avec davantage de muscadet sur lie que de muscadet générique proposé à la vente et l’absence de véritable sélection des parcelles viticoles – les limites des AOC couvraient peu ou prou tout l’espace des communes à l’exception des zones les plus humides –, nuisent à l’image du vignoble. Avec l’évolution des techniques, le négoce et la grande distribution font de ce vin une entrée de gamme trop peu valorisée. C’est l’échec de la structuration par une technique vinicole. Les viticulteurs entrent alors dans une course en avant pour produire davantage de volumes en mécanisant leurs exploitations. Un cercle vicieux s’instaure : la qualité des vins pâtit de rendements trop élevés, l’image du muscadet est écornée, les prix sont faibles, les volumes augmentent pour dégager des marges. L’économie du vignoble devient particulièrement sujette aux crises : les gels de 1991 et de 2008 entraînent une complète déstabilisation du marché des vins.

Fête du Muscadet, place Graslin

Fête du Muscadet, place Graslin

Date du document : 13-05-2000

Une démarche salutaire se fait donc jour pour essayer de contrecarrer la forte banalisation des vins, qui passe par la création en 1994 de l’AOC côtes-de-Grand-Lieu, et par la redélimitation du Sèvre-et-Maine. Elle se concrétise par la naissance de trois premières « adjonctions de dénomination géographique » – elles seront bientôt six ou sept – reconnues par l’INAO en 2011. Elles résultent d’un travail de longue haleine, initié il y a une vingtaine d’années par une poignée de viticulteurs, cherchant à davantage circonscrire des terrains de qualité. Un cahier des charges plus restrictif, à la vigne comme au chai, et la sélection de parcelles hautement qualitatives, permettent à près d’une centaine de viticulteurs de s’engager dans une démarche de vins à forte typicité. Des vins aptes à vieillir plusieurs années et à accompagner une gastronomie élaborée.
Le muscadet devient un vin de terroir.

Extrait du Dictionnaire de Nantes
2018
(droits d’auteur réservés)

En savoir plus

Bibliographie


Beloeil, Dominique, Entre Sèvre et Maine... histoire d'un vignoble : ses origines et ses caractéristiques : les grandes évolutions du 20e siècle, Opéra, Nantes, 1995

Labbé, Yves, « Les hommes du Muscadet : une mutation réussie : le vignoble nantais », ArMen, n°1, février 1986, p. 4-19

« Nantes et le Muscadet : la fin du dédain » (dossier), Place publique Nantes Saint-Nazaire, n°34, juillet-août 2012, p. 4-87

Saindrenan, Guy, La vigne et le vin en Bretagne : chronique des vignobles armoricains : origines, activité, disparitions et réussites, du Finistère au Pays nantais, Coop Breizh, Spézet, 2011

Schirmer, Raphaël, Muscadet : histoire et géographie du vignoble nantais, Presses universitaires de Bordeau, Pessac, 2010

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Rédaction d'article :

Raphaël Schirmer

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