Légende : « Le dragon du Marchix »
Au 18e siècle, le curé René Lebreton de Gaubert publiait son ouvrage Manuel ou livre contenant différentes prières, instructions, la vie et les litanies de saint Similien (Vatar, Nantes, 1773). Il y fait mention de l’origine de la fondation de la chapelle de Miséricorde liée à la légende d’un dragon terrorisant le Marchix. Cette histoire serait inspirée du Nouveau Testament et des Cavaliers de l’Apocalypse.
La fondation de la chapelle de Notre-Dame-de-Miséricorde
L’auteur fait remonter la fondation de cette chapelle au « 8e siècle ou environ » du temps où une vaste et épaisse forêt arrosée par la Chézine occupait, du côté nord, les environs de Nantes jusqu’à Sautron. Cependant plusieurs auteurs comme Meuret, Guépin ou Mellinet se réfèrent à l’année 1026 pour la fondation de la chapelle en se basant sur une inscription relevée par Pierre-Nicolas Fournier sur une pierre calcaire. Il est tout de même important de noter que l’archiviste Stéphane Praud de la Nicollière ou encore Paul de Berthou, suspectaient l’exactitude et la véracité des propos de Fournier sur d’autres sujets : « cette inscription comme tant d’autres est de l’imagination de Fournier ».
La chapelle de Notre-Dame-de-Miséricorde se situait à l’emplacement de l’actuel angle formé par les rues du Bourget et de Miséricorde, près du cimetière éponyme. Elle est démolie vers 1809.
« Une bête féroce d’une forme extraordinaire »
René Lebreton de Gaubert évoque dans sa légende « une bête féroce d’une forme extraordinaire, et que l’on croit cependant tenir un peu de celle du crocodile » qui « dévora pendant deux ou trois ans un nombre infini de Voyageurs et d’Habitants de Nantes ». De nombreuses personnes sortirent souvent de la ville pour chasser le monstre, mais certains chasseurs devinrent la proie du dragon.
Les Nantais eurent donc recours à la protection de la Sainte Vierge et firent le vœu de bâtir une chapelle dédiée à Notre-Dame-de-Miséricorde aussitôt « qu’on aurait mis à mort cette bête redoutable ». Trois seigneurs de Nantes « se firent décerner l’honneur d’aller seuls dans la Forêt chercher la bête, et se préparèrent, avec des dispositions chrétiennes, à la combattre ». À l’entrée de la forêt, le seigneur monté sur son cheval noir se fit attaquer et dévorer par la bête qui courut se jeter aux pieds des autres seigneurs qui mirent à mort le dragon. Ce passage inspira des rimes écrites en inscription gothique qui accompagnaient un vitrail de la chapelle (qui était situé à gauche en rentrant, du côté de l’évangile) représentant « cette bête morte, près d’elle un homme dévoré, et devant elle [...] un évêque debout » :
« Un Roi dessus un blanc Cheval,
Tire l’arc pour faire mal.
Un autre sur un Cheval Roux,
Tire l’épée tout en courroux.
L’autre sur un Cheval noir,
Vit la mort et l’infernal manoir. »
Ces vers font curieusement penser à des inscriptions présentes sur un vitrail de l’église Saint-Martin-ès-Vignes à Troyes :
« Ce roi sur un cheval blanc avec l’arc poursuit,
Sur un roux ce second avec l’éspée avance,
Ce tiers dessus un noir brandit une balance,
Puis la mort sur un pâle a l’Enfer qui le suit... »
Détail d’un vitrail de l’Église de Saint-Martin-ès-Vignes à Troyes
Date du document : 2020
À Chavanges, dans l’Aube, le bas du vitrail représentant les Cavaliers de l’Apocalypse présente ce texte :
« Un Roi assis sur cheval blanc.
Avec son arc grand combat livre
Un autre sur roux étant.
Epée en main veut tout poursuivre
Monte sur un noir le troisième.
Une balance d’or brandit
Sur un cheval pâle de même.
Vient la mort et l’enfer la suit. »
Ces vers sont présentés sous une verrière de la Chartreuse de Gosnay dans le Pas-de-Calais :
« Un peu après, un blan cheval se montre
Sur quy estoit un homme couronné.
Tenant un arc et grand pouvoir démonstre
Avoir, et quand l’animal eut sommé,
J’en vey venir un grand rouge attourné,
Lequel tenoit un dart et faisoit grand effort ;
Puis un aultre à l’instant s’avance
Sur un morreau, portoit une ballance ?
Et le suivoit un aultre morne et pale,
Chevauchant Mort qui sur tout a puissance,
Que Enfer suyvoit, chaut, picquant, puant et sale. »
L’attribution de ces couleurs correspond au symbolisme des Cavaliers de l’Apocalypse (à l’origine au nombre de quatre) dont voici plusieurs extraits :
« Je regardai donc, et je vis un cheval blanc, et celui qui était monté dessus avait un arc, et on lui donna une couronne, et il partit en vainqueur, pour remporter la victoire. […]
Et il sortit un autre cheval qui était roux ; et celui qui le montait reçut le pouvoir de bannir la paix de la terre, et de faire que les hommes se tuassent les uns les autres ; et on lui donna une grande épée. [...]
Et je regardai, et je vis paraître un cheval de couleur pâle ; et celui qui était monté dessus se nommait la Mort, et l’Enfer le suivait ; et le pouvoir leur fut donné sur la quatrième partie de la terre, pour faire mourir les hommes par l’épée, par la famine, par la mortalité, et par les bêtes sauvages de la terre. »
D’après la légende du « dragon du Marchix », une fois le dragon terrassé l’heureuse nouvelle se répandit dans la ville et les Nantais vinrent dans la forêt ainsi que l’évêque de Nantes qui, après avoir posé la première pierre de la chapelle, fit couper la tête du monstre. Il en fit extraire la mâchoire inférieure pour la faire revêtir d’une boîte d’argent et la déposer dans le trésor de la cathédrale, « où on la voit encore » selon René Lebreton de Gaubert en 1773.
Une légende inventée ?
Dans l’ouvrage La Paroisse et le quartier de Saint-Similien de Nantes publié en 1866 par Renoul, il est mentionné que Bizeul prétend que « cette tradition du dragon est de pure invention et qu’elle n’est qu’une rêverie du curé Lebreton de Gaubert ». Mellinet, lui, estime que le dragon est une allégorie du mal, du démon. Une autre analyse fait un lien avec la vie de saint Guénolé qui fut mordu par un serpent, ou bien encore des trois premiers versets du chapitre six de l’Apocalypse selon saint Jean mentionné plus haut. Cette tradition populaire Guépin ne la contestait « en aucune façon », il a d’ailleurs connu des vieillards qui en 1837 se souvenait avoir vu dans la cathédrale « une statue de pierre représentant le dragon de Miséricorde, tué par l’un des chevaliers qui en triomphèrent » mais il ajoute que ces personnes se sont mépris sur le sujet et que la sculpture personnifiait le triomphe du bien sur le mal. Notons que, dans la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Nantes, la tombe de Jacques 1er de Guérande (évêque en 1264) représentait un dragon placé sous les pieds de l’évêque. L’histoire de ce dragon terrassé rappelle également l’histoire de Paul Aurélien, premier évêque du diocèse de Léon, en Bretagne, qui est aussi appelé Paul de Léon. Son attribut ordinaire est lié à la légende du dragon de l’île de Batz, représenté sur un vitrail de la cathédrale de Saint-Pol-de-Léon.
Les dragons du diocèse de Nantes
Si Nantes possède son dragon, d’autres lieux du diocèse n’échappent pas à cette tradition. Ainsi, une légende mentionne saint Lyphard, qui au 6e siècle « habitait au nord de la Brière » tandis qu’un « dragon monstrueux désolait la contrée ». Après avoir dévoré sept jeunes filles, le dragon réclama la fille du saint. Lyphard aurait saisi son épée et, « pour en éprouver la trempe, il asséna sur une grosse pierre un coup si fort que le rocher se fendit », puis, il trancha la tête du dragon. Cette légende donne ainsi son nom au mégalithe de « la Pierre fendue ». Au Cellier, un dragon aurait été terrassé par saint Méen, cette histoire aurait donné son nom au « Rocher du dragon de Saint-Méen ».
Vitrail du transept droit de l’Église Saint-Similien réalisé par Claudius Lavergne en 1887
Date du document : 25/03/2019
Aujourd’hui, dans l’actuelle église néo-gothique Saint-Similien, le souvenir de cette légende est immortalisé dans un beau vitrail, œuvre du peintre verrier Claudius Lavergne, qui représente le dragon et les 3 chevaliers. Si le vitrail de Miséricorde a créé la légende, c’est la légende qui dessina le vitrail de Saint-Similien que nous connaissons aujourd’hui.
Kevin Morice
Archives de Nantes
2026
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Ressources Archives de Nantes
BGin16°17 : LEBRETON DE GAUBERT René, Manuel ou livre contenant différentes prières, instructions, la vie et les litanies de Saint-Similien avec des notes historiques sur l’Eglise de ce Saint et la station solennelle de la Chapelle Notre-Dame, Vatar, Nantes, 1773.
155Z7 : Rues de Nantes, manuscrit de Paul de Berthou d’après les notes de Jules Forest.
Bibliographie
« Apocalypse », Nouveau Testament, chapitre 6, 1-8, traduction révisée par Jean-Frédéric Ostervald.
BIZEUL (de Blain), Des Nannètes aux époques celtique et romaine, Ière partie, Nantes, 1856.
DE LA NICOLLIÈRE Stéphane, Armorial des évêques de Nantes, Nantes, 1868.
Feuillets mensuels de la Société Nantaise de Préhistoire, n° 202, décembre 1979.
RENOUL J.-C., La Paroisse et le quartier de Saint-Similien, Nantes, 1866.
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Kevin Morice
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