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Le dessous des sols : fouille archéologique au 98-101 rue Gambetta Eugène Cornu (1903-1987)

2022

Janvier 1936 : inondations à Nantes


Vingt-six ans après les inondations de 1910 et ses conséquences désastreuses, le traumatisme est toujours vif chez les Nantais. En ce début d’année 1936, ils doivent une nouvelle fois faire face au courroux de la Loire et de ses affluents lors d’une crue qui sera l’une des plus marquantes de leur histoire.

Une météo capricieuse

La crue de Nantes de 1936 débute dans le courant du mois de décembre 1935. Elle prend davantage d’ampleur à la fin du mois, en particulier dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier. Il ne s’agit pas d’un phénomène isolé : d’importantes crues sont également observées sur l’ensemble du territoire français. Plusieurs causes peuvent expliquer cette situation. En premier lieu, la pluie tombe en continue depuis le 23 décembre. Cette pluviométrie aggrave un contexte déjà exceptionnel, puisque selon l’observatoire météorologique de Nantes situé au Petit-Port, le niveau de précipitation enregistré depuis le mois d’août est record. En outre, des températures anormalement douces pour la saison sont relevées ; ce phénomène accélère la fonte des neiges en montagne, ce qui alimente en eau les fleuves et rivières.

Une ville paralysée

Dès les premiers jours de janvier, le service des Ponts et Chaussées intervient sur la digue routière de la Divatte pour la protéger et la renforcer. Les ravages causés par la rupture de la digue lors des inondations de 1910 sont encore dans tous les esprits. En quelques heures, elle avait détruit des fermes et noyé des troupeaux entiers, plongeant de nombreuses familles vivant du travail de leurs terres dans la misère.

À Nantes, l’eau a gagné de nombreuses rues. Les habitants sont contraints de s’y déplacer sur des appontements installés par la municipalité ou en bateau. Le quai Malakoff et le quartier Roche-Maurice sont particulièrement touchés par la hausse du niveau du fleuve. Sur la prairie de Mauves, des gens du voyage ont perdu leur roulottes, submergées par les eaux. Le service du pont transbordeur est interrompu, la nacelle ne pouvant plus être manœuvrée du fait des conditions climatiques.

Dans la semaine du 6 au 12 janvier, la situation s’enlise. Aucun arrondissement nantais n’est épargné par les eaux, bien qu’ils soient touchés à des degrés variables en fonction de l’altitude et de la protection fournie par les récents travaux effectués sur la Loire. L’une des priorités des autorités est de garantir la fourniture de gaz et d’électricité aux Nantais. Sur le quai Duquesne, les ouvriers s’affairent à pomper l’eau pour éviter l’engorgement des canalisations de gaz. À la Société Nantaise d’Électricité, les mesures nécessaires sont prises pour empêcher l’eau de monter dans les postes de transformation électrique afin d’éviter des coupures de courant. L’eau inondant de plus en plus de rues, les autorités sont mobilisées jour et nuit, prêtes à installer de nouveaux appontements, à vider les caves, à secourir les personnes bloquées dans leur logement ou à déménager les locaux inondés. Le réseau de tramways est aussi fortement perturbés, certaines zones étant devenues inaccessibles. On craint également des épidémies, les égouts refoulant dans les rues les eaux usées.

En fin de semaine, la situation est plutôt optimiste en amont où la baisse des eaux est constatée. Toutefois, la situation à Nantes à tendance à s’aggraver du fait de la pluie qui fait gonfler l’Erdre, ralentissant la décrue de la Loire. La crue de la Chézine, qui d’un « petit ruisseau » est devenue « une large rivière où baignent les arbres et jardins riverains », est aussi rapportée par L’Ouest Éclair.

Si la crue entraîne de nombreuses angoisses et inquiétudes, les dégâts qu’elle provoque suscitent aussi de la curiosité. L’Ouest Éclair évoque les foules de curieux qui se pressent à proximité du pont transbordeur pour observer les progrès de la crue sur l’échelle indiquant le niveau de l’eau et sur le quai Malakoff pour constater les ravages. Les inondations sont aussi une source d’amusement pour les enfants : « Vers 11 heure et avant 13 heures, les élèves des écoles du voisinage ont pris un malin plaisir à passer et repasser sur les appontements ».

L’activité économique à l’arrêt

L’une des conséquences les plus dramatiques de la crue est l’arrêt de la vie économique de Nantes et le chômage de masse qu’il entraîne. La montée des eaux nécessite une réorganisation dans l’urgence de l’activité portuaire afin de limiter les dégâts. Ainsi, les marchandises stockées dans les magasins et sur les quais doivent être retirées par les acheteurs avant d’être déplacées dans d’autres entrepôts, à l’abri des eaux.

La classe laborieuse est la première victime de cette crue. Une à une, les usines inondées licencient leur main d’oeuvre. Certaines entreprises tentent de maintenir leur activité, demandant aux ouvriers de surélever les machines. Parmi les industries sinistrées figurent l’usine Lemer et Brisson, les chantiers de constructions métalliques Ménard et Herrou, les usines Lefèvre-Utile et Say. Le secteur industriel de Chantenay, particulièrement vulnérable, est paralysé. Les Chantiers Dubigeon, la savonnerie Talvande ou encore la chocolaterie Amieux ont cessé leur activité. Selon le journal Le Matin, les chômeurs (ou du moins une partie) ont pu tout de même retrouver du travail sur le quai de la Fosse où la demande de mains d’œuvre pour sécuriser la marchandise est conséquente.

Ces inondations touchent aussi les boutiques, cafés et restaurants. Certains tentent de rester ouverts en installant des appontements dans leurs locaux. Les maraîchages, encore nombreux à cette époque, sont aussi inondés.

Les secours aux sinistrés

Dès le début de la crue, les pouvoirs publics organise des actions en faveur des sinistrés. Par exemple, la municipalité met à disposition des inondés une maison inoccupée de rue de la Verrerie pour les reloger. Suite à la fermeture des écoles de la rue Émile-Péhan, elle prend les mesures nécessaires pour permettre aux élèves d’être accueillis dans d’autres écoles publiques épargnées.

Mais surtout, ce sont les élans de solidarité au sein même de la population qui sont les plus remarquables. Voisins et amis n’hésitent pas à héberger les nécessiteux. Le Phare de la Loire cite l’exemple de M. Guillet, un négociant habitant rue Laënnec qui se dévoue pour distribuer le courrier, ravitailler les sinistrés coincés dans leur demeure et les aider à se déplacer. En outre, des organismes se mobilisent pour distribuer des vivres et des habits aux sinistrés et organiser des campagnes de dons en espèce ou en nature, à l’image de l’Union des Femmes de France de la Croix-Rouge Française et du Mouvement Social Français des Croix en Feu.

Déjà pendant la crue se pose la question des réparations financières qui seront accordées aux victimes de l’inondation. Le président de la Chambre de commerce de Nantes et député de la Loire-Inférieure demande au ministre de l’Intérieur une aide financière pour soutenir les industries et commerces de la région nantaise sinistrées. Des actions sont aussi menées pour permettre aux milliers de chômeurs de bénéficier des aides de la Caisse de chômage. Des colis de nourriture et d’autres biens de première nécessité leur sont aussi distribués. Enfin, l’État participe financièrement aux réparations et secours : au 10 janvier, l’aide apportée à la région nantaise s’élève déjà à 150 000 francs.  

L’heure du bilan

Le 11 janvier, la décrue de la Chézine et de la Loire est amorcée. Seule l’Erdre continue de monter ou reste stationnaire en fonction des arrondissements. Il faut attendre la semaine suivante pour que la décrue s’accélère pour l’ensemble des cours d’eau. Les appontements sont peu à peu retirés. Les sinistrés se réinstalle dans leur logement qu’ils doivent à présent nettoyer et désinfecter, suivant les recommandations de la municipalité. Les pompes restent actionnées, rejetant l’eau hors des caves.

Le 15 janvier, les employés du pont transbordeur sont rappelés à leur poste. Petit à petit, les dernières usines qui avait dû licencier rembauchent leurs employés.

L’heure est à présent au bilan. Au total, ce sont 26 kilomètres de rues qui ont été inondées, environ 600 personnes qui ont été chargées d’adapter la ville à la crue et 12 kilomètres d’appontements qui ont été installés. Les autorités se félicitent car les dégâts matériels, bien que conséquents, ont pu être limités grâce à une série de mesures prises depuis la crue désastreuse de 1910 : le comblement de la Loire et les travaux de calibrage et d’approfondissement du lit sur le fleuve ; et la mise en place d’un nouveau système de prévision des crues, qui a permis de déclencher au fur et à mesure de l’avancée de la crue toutes les consignes de manœuvre de barrages, de surveillance des ouvrages et d’approvisionnement de matériaux.

Noémie Boulay
Direction du patrimoine et de l’archéologie, Ville de Nantes/Nantes Métropole
2021



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Rédaction d'article :

Noémie Boulay

Témoignage :

Le Progrès de la Somme, L’Ouest Éclair

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