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Irlandais


Les Irlandais sont un cas particulier parmi les Nantais venus d’ailleurs : leur rôle historique est important, mais s’efface totalement à partir de la fin du 18e siècle, si bien que la mémoire en est très faible en dehors du monde des historiens.

Leur immigration, en outre, date presque entièrement du seul 17e siècle, liée aux relations marchandes entre la ville et l’Irlande et, surtout, à l’occupation de l’Irlande par les Anglais et aux persécutions qui s’ensuivent. Cette vue d’ensemble dissimule pourtant une autre réalité : il existe deux migrations irlandaises, presque sans lien entre elles, la première, celle de l’argent, du savoir et de l’éducation ayant longtemps occulté l’autre, celle de toute une société qui migre brutalement autour de 1690.

Les grandes familles irlandaises

Arrivés à Nantes tout au long du 17e siècle, marchands et négociants irlandais y ont eu d’autant moins de mal à s’affirmer qu’ils ont pratiqué un communautarisme sans égal parmi les autres Nantais d’origine étrangère. Mariages, parrainages, témoignages se pratiquent entre Irlandais, et l’intégration est d’autant plus lente que, fait unique jusqu’au 20e siècle, ces Irlandais bénéficient des services d’un clergé de compatriotes, venus achever leur formation à Nantes et fuir en même temps les persécutions anglaises. Une « communauté des prêtres irlandais » s’installe à Saint-Nicolas au milieu du 17e siècle, et devient en 1698 un séminaire dans la maison du Bois de laTouche que l’évêque Gilles de Beauvau lui a offerte trois ans plus tôt. Ces prêtres desservent des paroisses, servent à l’hôpital ou, pour les plus pauvres d’entre eux, comme aumôniers sur les vaisseaux de la Compagnie des Indes. Les évêques de Cork et de Waterford, réfugiés en France, sont même au milieu du 17e siècle coadjuteurs de l’évêque de Nantes.

Concentrés à Saint-Nicolas – des rues comme celles du Chapeau Rouge et du Bignon-Lestard sont de véritables « rues irlandaises » –, ces Irlandais vivent avant tout de la mer, mais d’une manière qui ne concurrence pas les Nantais d’origine. Ils usent en effet de leur réseau atlantique et, surtout, des relations avec les îles Britanniques, en n’hésitant pas à jouer dans un même voyage du pavillon français et du pavillon britannique, ce qui leur donne un véritable monopole des relations à travers la Manche pendant les périodes de conflit franco-britannique.

Cette activité les enrichit suffisamment pour qu’ils puissent peu à peu développer des liens avec le monde du négoce nantais : Nicolas Lee est déjà une des grosses fortunes nantaises au 17e siècle, Thomas Macnemara la quatrième fortune du négoce en 1725, et Luc O’Shiell le plus gros contribuable nantais en 1739. Ils constituent des sociétés, souvent familiales (les Lee, les Geraldin, les Macnemara…), commencent à négocier des mariages avec des familles d’origine nantaise, et se lancent au 18e siècle dans toutes les activités du port, notamment la traite négrière avec Luc O’Shiell et surtout Antoine Walsh. Dans la seconde moitié du 18e siècle, au moment où ils ont renoncé au mythe du retour en Irlande et où bon nombre sont anoblis, ils entrent dans l’aristocratie française : Antoine Walsh devient comte de Serrant, Luc de Stapleton, seigneur des Dervallières et de bien d’autres lieux, devient marquis puis comte lui aussi, et ces familles épousent logiquement les positions de la noblesse pendant la Révolution.

La misère irlandaise

Le communautarisme irlandais repose aussi, au fil du 17e siècle, sur la capacité à assurer tous les métiers de lamer : capitaines et officiers, charpentiers, matelots, tonneliers, tout en maintenant des frontières sociales très nettes, mais cette société bien ordonnée est bousculée par l’afflux soudain de réfugiés autour de 1690.

Au fil du siècle déjà, l’histoire garde trace de quelques-uns au moins de ces pouilleux et miséreux parvenus en France après avoir été spoliés par un passeur, et qui y meurent d’épuisement et peut-être de désespoir. Le mépris et le rejet sont forts : en 1605, la ville de Nantes organise même leur expulsion en prenant en charge les frais du bateau du retour. C’est alors aussi, par exemple, qu’une petite Françoise est baptisée à Saint-Nicolas, fille, note le prêtre peut-être compatissant, de « pauvres Irlandais mendiant leur vie qui n’ont pu nous faire comprendre leur nom». Or, de tels cas se comptent par milliers sans doute après 1690, puisque près de 20 000 Irlandais débarquent à Brest et à Morlaix en un mois à peine, à partir du 3 décembre 1691, avant de se disperser dans toute la Bretagne. Ceux qui parviennent à Nantes s’entassent dans le faubourg de la Fosse, y exercent de petits métiers, portefaix, pêcheur, servante, lingère. Leur sort est comparable à celui des soldats engagés dans les troupes royales pour poursuivre le combat contre les Anglais et qui, dans l’attente d’une « expédition d’Angleterre » jamais tentée, sont tellement abandonnés qu’ils revendent pièces de vêtement et même armes pour survivre, en 1691-1692. Plusieurs dizaines d’entre eux meurent d’épuisement à l’Hôtel-Dieu, annonçant ainsi le sort de leurs camarades licenciés et abandonnés à eux-mêmes en 1697, après la signature de la paix avec l’Angleterre.

Les Irlandais les plus modestes se fondent ensuite dans le prolétariat nantais, mais les élites irlandaises installées à Nantes sont restées parfaitement indifférentes à cette terrible misère des débuts, tout simplement parce que la société irlandaise en exil reproduit le grand clivage de la société irlandaise entre les Anglo-Normands installés au 12e siècle et actifs dans le négoce et l’Église et les Irlandais de souche gaélique qu’ils méprisent.

Leur seul point commun réel est finalement d’avoir subi, dans la seconde moitié du 18e siècle, les conséquences des mesures prises à l’encontre des Anglais. Les notables doivent pétitionner pour éviter en 1756 l’expulsion des Anglais, et d’autres, de toutes conditions, se retrouvent dans la même situation en octobre 1793, de manière aussi absurde : des hommes installés à Nantes depuis des décennies, naturalisés depuis vingt ou trente ans, sont arrêtés en tant qu’« Anglais », à l’exemple du colonel Michel Sheridan, 80 ans, ancien héros de la Brigade irlandaise, Français depuis vingt-neuf ans, et quand même rapidement élargi. Il n’était pas simple d’être irlandais à Nantes…

Alain Croix
Extrait du Dictionnaire de Nantes
2018
(droits d'auteurs réservés)

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