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Ancienne halle au blé Bibliothèque de Chantenay

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Tripode : histoire d'un combat


Bourré d'amiante, le Tripode, cette fière et belle tour nantaise ouverte en 1972, aura empoisonné ses occupants avant d'être vidé de toute présence puis implosé le 27 février 2005, victime à son tour de cette « poussière du diable ». Fondée vers 1985, une intersyndicale amiante Tripode a obtenu en 1992-93 l'évacuation des personnels, puis la reconnaissance de leur exposition, de leurs maladies, et poursuit son combat aujourd'hui encore pour l'indemnisation des victimes et la poursuite des études épidémiologiques.

Trois administrations dans le Tripode

La tour devait symboliser la politique de déconcentration administrative voulue par le Général de Gaulle, déclare Michel Debré lors de la pose de sa première pierre le 29 novembre 1968. Ce Tripode élégant et convivial, accueille ses premiers fonctionnaires et agents de l'État dès 1972, pour le compte de trois administrations :

• Le ministère des Affaires étrangères, son concepteur initial, y installe le fichier d'état-civil des Français nés à l'étranger,
• L'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) y trouve l'occasion de centraliser ses grands fichiers nationaux : celui dit de sécurité sociale, le fichier électoral, le fichier des entreprises Sirene. Il y fonde également un centre de production statistique destiné au traitement manuel, puis informatique, de ces fichiers,
• Le Trésor Public y centralise la paie des fonctionnaires et d'autres fonctions transverses.

Pendant dix ans, une population jeune et très féminisée y fait ses premiers pas dans le monde du travail, sous la férule d'un encadrement souvent masculin et souvent d'une génération antérieure. Plus de 800 personnes s'activent dans des bureaux lumineux et modulables, tandis qu'une équipe de restauration vite renommée permet une pause méridienne appréciée.

On est fier de travailler pour le service public, de venir tous les matins dans cette tour devenue emblématique de l'île Beaulieu et admirée de la population nantaise, de pouvoir à l'occasion profiter d'une vue admirable sur Nantes des étages supérieurs et de la grande terrasse du 17e étage.

La prise de conscience des dangers de l’amiante

Cette période de l'après 1968 est aussi pour le monde du travail celle d'évolutions technologiques rapides et brutales, d'une contestation de l'organisation du travail rigide et parcellisée et d'un essor syndical important. Ces évolutions conduisent cette population, au Tripode comme à La Poste ou ailleurs, à réclamer des augmentations de salaires, la titularisation des nombreux auxiliaires et vacataires et une plus grande implication dans les processus de travail et leur organisation. Le Tripode connaît ses propres conflits, animés par des syndicats qui travaillent souvent ensemble à améliorer la vie au travail et relayer les actions locales, régionales et nationales de leurs confédérations.

Et progressivement, un chuchotement s'installe au cours des années 1980 : cet amiante des plafonds floqués des bureaux, amiante qu'on aperçoit de plus en plus dégradé dans certains placards et finalement présent partout… Cet amiante, ne serait-il pas dangereux ?

Le sentiment d'invulnérabilité de cette population jeune se mâtine de questions inquiètes. Dans les chantiers navals, au port, dans certaines usines, où travaillent bien des compagnons et maris ainsi que des amis chers, l'amiante fait parler de lui. L'usine d'amiante Amisol de Clermont-Ferrand s'invite dans les médias avec ses ouvrières empoisonnées et malades, mais combatives et réclamant la vérité.

Cette vérité, le collectif anti-amiante de Jussieu, cette immense faculté bourrée elle aussi d'amiante, a décidé de la faire savoir. Dans le Tripode, ils sont plusieurs à avoir acheté leur livre : Danger ! Amiante. Cet ouvrage fait un tour de France de son omniprésence et de sa fabrication massive pour conclure au bannissement de cette fibre bon marché et très efficace anti-incendie et anti-chaleur, mais mortellement toxique.

C'est décidé, il faut prendre des avis médicaux et techniques. Cela se noue au milieu des années 1980. Les retours sont tellement prévisibles que la toute jeune intersyndicale amiante Tripode surmonte en commun ses dernières hésitations. Le chef du service de pathologie professionnelle de Nantes, les chercheurs du Centre International de Recherche contre le Cancer de Lyon (dépendant de l'Organisation Mondiale de la santé), Henri Pézerat de Jussieu et Patrick Herman qui travaille avec les Verts européens, tous nous disent le risque mortel des flocages omniprésents dans le Tripode.

Seuls l'Institut national de recherche et de sécurité (Inrs) et le ministère de la Santé renvoient l'Intersyndicale vers le Comité Permanent Amiante, organisme qui rassemble industriels de l'amiante,  pouvoirs publics, experts médecins ou chimistes et quelques syndicalistes abusés par l'apparence officielle de l'organisme et les promesses de protection des travailleurs qui ne seront jamais tenues. Le rapport sénatorial « Le drame de l'amiante en France » de 2005 fait de cette opération de lobbying des industriels de l'amiante une analyse implacable.

La destruction du Tripode

L'opinion publique évolue, s'inquiète de cette menace invisible mais mortelle. Après les ouvriers, dont les maladies liées au travail sont souvent minorées et considérées comme le prix à payer pour l'emploi et le salaire, voilà que la maladie frappe d'autres couches de la société. Pour l'intersyndicale amiante du Tripode, il est temps d'en finir. Les années 1989 et 1990 seront décisives par des mobilisations nombreuses, très suivies, exigeant désamiantage du Tripode ou, à regret, son évacuation.

Pierre Bérégovoy, ministre de l'Économie et des Finances, signe en 1991 l'abandon de l'immeuble et le relogement de ses fonctionnaires de l'Insee et du Trésor Public. Roland Dumas, ministre des Affaires étrangères, fait de même dans les jours qui suivent. Dès la mi-1994, le Tripode est vide, en dehors d'une petite équipe de sécurité. Tous les projets de reconversion du site se heurtent à l'obligation d'un désamiantage ruineux, rendu encore plus impératif par l'interdiction de l'amiante en 1997. Il faut attendre 2002 pour que l'État le cède pour un euro symbolique à la Communauté Urbaine de Nantes, qui le désamiante et le fait imploser en 2005.

Plusieurs dizaines de milliers d'habitants de Nantes et de ses environs sont présents pour assister à ce moment chargé d'émotion d'un effondrement minutieusement préparé techniquement et qui a transformé cet immeuble de rêves en un nuage de poussières et un tas de gravats.

Plusieurs centaines d'« amiantés du Tripode », c'est ainsi qu'ils vont se nommer, ont pu se regrouper pour ce moment attendu mais si plein d'émotions. Ils pourront déployer, malgré un zèle policier vite enrayé, leur banderole « L'amiante tue ».

Le bruit fulgurant de l'implosion, l'écroulement aile par aile du Tripode, en quelques secondes, génère un cri général de la foule et beaucoup de larmes parmi ses anciens occupants. Ainsi disparaît ce Tripode, à la fois superbe part d'architecture et d'histoire de Nantes mais bourreau de centaines de ses occupants, qui lui devront maladies et morts prématurées.

Dès lors, le site et ses occupants vont connaître des destins séparés.

L’après Tripode

Il reste un territoire auquel l'architecte Chemetoff, chargé de projet pour l'île de Nantes pour 2006-2012, tient à laisser le nom de Tripode. L'architecte Christian de Porzamparc l'évoque ainsi : « Au cœur du nouveau territoire de l’île de Nantes, sur l’emplacement qu’occupait l’immeuble "Le Tripode" avant sa démolition en 2005, le projet est inscrit dans le plan d’urbanisme d’Alexandre Chemetoff. L’organisation du bâti de ce grand îlot a été faite pour y ménager un passage public traversant. Il est composé de douze immeubles distincts, non mitoyens, présentant chacun une façade plane alignée strictement sur la rue, et ouvrant entre eux des ouvertures de vues et de lumière. Un grand jardin surélevé surplombe le rez-de-chaussée commercial. »

De leur côté, les anciens occupants, environ 1800 fonctionnaires, agents de l'État et personnels de restauration et d'entretien, sont dispersés sur trois sites nantais, ce qui acte la séparation des trois administrations :
• L'Insee s'installe à quelques centaines de mètres dans le tout nouveau bâtiment de bureau Atlantica 2,
• Le Trésor Public choisit pour son informatique un ancien centre IBM sur l'île Beaulieu également,
• Les agents du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères rejoignent leur centre imposant du Breil-Malville ou les Archives Diplomatiques situées rue du Casterneau.

Le combat mené par l’intersyndicale amiante Tripode

Mais ils restent en contact au travers d'un suivi médical spécifique amiante et d'une intersyndicale amiante Tripode qui s'est maintenue depuis plus de 40 ans et même renforcée dès les premiers décès liés à l'amiante. Ceux-ci ont été enregistrés en 1995, puis 1999, parmi l'équipe d'entretien et bientôt des informaticiens dont la climatisation véhiculait, on le saura bien trop tard, des fragments d'amiante internes au système.

L'annonce de la destruction du Tripode a permis à l'intersyndicale d'obtenir du Tribunal administratif, avant le désamiantage initié en 2002, et sans opposition de principe de leurs ministères, une expertise technique et médicale qui aboutit à un document complet, illustré de photos probantes. Il décrit l'omniprésence de flocages d'amiante dans le bâtiment et les menaces sur la santé des personnels.

Dès lors, chaque année ou presque, les « amiantés du Tripode » manifestent le 27 février, date anniversaire de l'implosion de la tour, pour faire avancer leur cause : d'un suivi médical adapté par scanner à la reconnaissance des maladies de l'amiante comme imputables à leur exposition au Tripode. Ils ont le soutien constant des Unions départementales syndicales et de l'Association départementale de défense des victimes de l'amiante (Addeva 44) et de son président, Roland Hottelard.

Ils organisent avec la société Plan Large Production la production d'un documentaire Une tour, de l'amiante, un combat réalisé par Catherine de Grissac, soutenu par le CNC, la région Pays de la Loire, le Département de Loire-Atlantique et la Ville de Nantes, que TéléNantes diffusera à plusieurs reprises.

Parallèlement, les « Amiantés du Tripode » obtiennent une étude épidémiologique sur leur état de santé, renouvelée trois fois en 2005, 2012 et 2017-2019. C'est la seule étude en France comme en Europe pour une exposition environnementale à l'amiante. Elle  constate une surmortalité par tumeur, une perte d'espérance de vie, et de nombreuses maladies de l'amiante reconnues.

Une action en justice pour obtenir l’indemnisation des victimes de l’amiante

Un contentieux est engagé par près de 200 amiantés en 2017. Il est porté par Me Lafforgue et Me Macouillard du cabinet d'avocats TTLA. Il s'agit d'obtenir, pour des personnes contaminées mais encore en bonne santé, une indemnisation dans le cadre du tout nouveau « préjudice d'anxiété » amiante et ainsi de faire reconnaître la responsabilité des employeurs.

Après le rejet des premières demandes par le Tribunal administratif de Nantes pour prescription, un dossier est examiné par la Cour Administrative d'appel de Nantes le 10 mai 2019. La Cour rejette la prescription et décide de l'indemnisation de la requérante.

Dans ses attendus, la Cour administrative d'appel de Nantes indique que la requérante « est fondée à soutenir, d’une part, qu’en s’abstenant de prendre, avant 1996, des mesures propres à éviter ou, du moins, limiter les dangers liés à l’exposition à l’amiante dans les immeubles de même type que celui dénommé "Tripode", et, d’autre part, alors que les risques d’une exposition même "passive" aux poussières d’amiante étaient connus, en laissant exposés à ce risque, de 1972 à 1993, les agents des ministères des Finances et des Affaires étrangères travaillant dans les services regroupés au sein de ce même immeuble, l’État a commis une faute de nature à engager sa responsabilité. » (Arrêt du 6 juin 2019)

Les ministres ne font pas appel de ces jugements. C'est une décision juste et une très grande satisfaction morale pour des personnels venus travailler pour l'État, au service du public et qui n'imaginaient pas devenir des victimes de l'amiante.

Une lutte toujours d’actualité

Le dossier des « Amiantés du Tripode » fait encore aujourd'hui l'objet d'un suivi bisannuel au sein d'un Comité de Pilotage Tripode (Copil) constitué des ministères des Finances et de l'Europe et des Affaires étrangères, de l'intersyndicale amiante Tripode, des services de médecine du travail et d'experts. Ce Copil prépare une nouvelle enquête épidémiologique qui puisse faire le bilan, plus de 30 ans après le départ du Tripode, sur la santé des personnels. Il suit avec attention les nouvelles déclarations de maladies de l'amiante et leur reconnaissance par l'administration.

Un collectif de sociologues, sous la dénomination de « 350 tonnes et des poussières », mène depuis deux ans un travail sur cette histoire d'exposition professionnelle, de suivi médical et de reconnaissance des expositions dans la Fonction Publique. L'Agence nationale de la recherche (ANI) a financé ce vaste projet dans lequel l'histoire de ce long combat contre l'amiante prend une place importante.

Enfin, à l’automne 2023, une histoire dessinée du Tripode voit le jour, sous la responsabilité de l'association solidarité Tripode, émanation de l'intersyndicale et des personnels amiantés. Elle est réalisée en partenariat avec le Centre d'Histoire du Travail, véritable institution nantaise qui détient une part importante des archives et de la mémoire du mouvement social nantais et auquel la Ville de Nantes apporte son soutien.

Francis Judas, Yvon Kerhervé
Association Solidarité Tripode
2023

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En savoir plus

Bibliographie

Association Solidarité Tripode, Les Amiantés du Tripode : histoire d'une lutte, Centre d'histoire du travail, 2023, 59 pages

Collectif intersyndical sécurité des universités – Jussieu, Danger, amiante !, La Découverte, 1977, 420 pages

Webographie

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Activité tertiaire Architecture civile publique Association Santé et hygiène Syndicalisme

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Rédaction d'article :

Francis Judas, Yvon Kerhervé

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