Moulins de la chaussée de Barbin
Désiré Colombe (Bléville 1859 - Nantes 1902)

Îles Saulsaie et Feydeau (1/3)

A

69


Ile artificielle accrochée à un îlot rocheux de la Loire au prix de travaux titanesques menés au 18e siècle, l’île Feydeau est l’un des témoins des transformations de Nantes, ville rivulaire devenue ville fluviale.

Carte Iles Feydeau et de la Saulsaie au 18e siècle

Carte Iles Feydeau et de la Saulsaie au 18e siècle

Date du document : 02/2021

Une île nommée Saulsaie

L’île de la Saulsaie située à seulement une trentaine de mètres de la rive nord est l’une des plus anciennes île de Loire : les recherches récentes ont démontré que ce promontoire rocheux a servi de socle à un aménagement anthropique à la période médiévale.

La Saulzaie est le premier point d’appui de la ligne des ponts, le dernier rempart avant la ville close. Elle est donc rapidement fortifiée en bois et, au 15e siècle, elle est protégée par une muraille et une porte en pierre. Encerclée par le fleuve, le rocher fait naître des atterrissements en retenant le sable. Ceux-ci sont plantés de saules dont la présence confère son nom à l’îlot.

Plan de fortification de l'île de la Saulsaie

Plan de fortification de l'île de la Saulsaie

Date du document : 15-03-1808

Sur ce rocher, un hameau relativement dense s’installe dès le Moyen Age. L’organisation urbaine se compose de venelles souvent très étroites dont certaines débouchent sur les grèves de Loire offrant ainsi aux habitants de l’eau à volonté. Les bâtiments étagés sur le talus du rocher sont, jusqu’à la fin du Moyen Age, bâtis en pans de bois et en encorbellement, ce qui réduit d’autant la largeur des rues et leur éclairage.

Le hameau dépend de la paroisse Saint-Nicolas et pour faire leurs dévotions, les habitants doivent traverser le fleuve. En 1443, Alain Resmond, bourgeois de Nantes, fait bâtir la chapelle de Bonsecours, petit édifice rectangulaire engoncé dans un tissu urbain très dense. Cet édifice logé le long de la rive marque le débouché du pont de la Belle-Croix qui mène les voyageurs vers l’île de la Madeleine et la rive sud.

Sur les grèves naturelles de l’île, les pêcheurs débarquent quotidiennement leurs prises ce qui encourage la ville à implanter, dès le 15e siècle, une cohue au poisson officielle sur la grève aval de l’île, au débouché du pont reliant l’île à la ville. Aucun quai n’existe alors et l’on accède à la cohue par des escaliers. Dès lors, l’appellation « pont de la Poissonnerie » supplantera les noms officiels donnés au fil des siècles.

Brouillon pour la grève de la Saulsaie mesurée en basse-mer

Brouillon pour la grève de la Saulsaie mesurée en basse-mer

Date du document : 1721

En 1611, au sud de l’île, la porte de la Saulzaie – également nommée porte du Bon-Secours en référence à la chapelle toute proche – est reconstruite.

A cette époque, la Saulzaie est : « un petit bourg bien ramassé et rempli de bonnes hostelleries […]de travers viron 100 à 200 pas ; au bout desquels trouvez une porte qui la ferme ». La grève en aval commence à s’étendre et, en 1715, l’utilisation de ces terrains submersibles commence à être discutée : l’installation de casernes pour les soldats qui logent chez les Nantais est envisagée mais reste sans suite.

Plan de la ville et faubourgs de Nantes

Plan de la ville et faubourgs de Nantes

Date du document : 1723

Une nouvelle île artificielle

En 1721, le nouveau maire, Gérard Mellier obtient du conseil du Roi la concession du « Terrain vain et vague de la Grève de la Saulzaie » avec l’autorisation de les employer « aux usages qui seront les plus convenables au bien de la ville » moyennant une rente annuelle de dix livres.

Il envisage tout d’abord la création d’une promenade puis celle d’un quartier qui par son architecture unifiée participerait à l’embellissement de la ville. La réflexion technique du projet est confiée à Jacques Goubert, inspecteur du rétablissement des ponts de Nantes, qui fait office d’ingénieur de la ville.

Le rapport de Goubert remis le 14 décembre 1722 met en évidence la tâche titanesque que représente ce projet et la gageure que constitue la création de ce nouveau quartier au milieu du fleuve, sur un sol sableux et meuble : pour sortir de l’eau cette île, il faut tout d’abord construire des quais qui, en une seule opération, viendront ceindre et mettre hors de portée de la rivière la zone à bâtir. Il faut également solidariser les constructions en fondant en une seule fois tous les murs de façade.

Projet pour la grève de la Saulsaie

Projet pour la grève de la Saulsaie

Date du document : 04-08-1723

La Ville n’ayant pas les moyens financiers pour réaliser ces travaux, il est nécessaire que l’entreprise soit lancée par des particuliers. Gérard Mellier convainc les plus riches familles de la ville de créer une société et, le 4 août 1723, vingt-quatre actionnaires soumissionnent pour « faire construire à leurs frais les vingt-quatre maisons, ensemble les quays d’entrée, les quays d’enceinte, les calles et les rues spécifiées aux plans, profils, devis et élévations sur le terrain vain et vague de la grève de la Saulzaie ». Cette soumission est agréée par le conseil de la ville et le conseil du roi dès la fin du mois d’août 1723. Les sociétaires se sont engagés à mettre en commun les moyens financiers pour créer l’île et les futures maisons mais aucun n’est encore propriétaire d’un bien délimité.

Le projet de Goubert marque une nette séparation avec le hameau de la Saulzaie et son réseau viaire médiéval. L’ingénieur dessine une île régulière, à angles droits, et organise orthogonalement le futur quartier dont les voies sont hiérarchisées : les quais mesurent cinq toises (9,74 m) de large, la rue principale quatre toises (7,80 m), la rue transversale a trois toises et demi. Goubert s’assure que les vingt-quatre actionnaires disposent des mêmes avantages. Tous les immeubles sont donc traversant et chaque lot offre environ 530m2 de surface constructible. Ils doivent être construits dans les mêmes matériaux – granit en soubassement et tuffeau de la Mammonière (carrière du Saumurois) pour les murs de façade – et les façades doivent présenter la même composition : un rez-de-chaussée et un magasin réunis sous une même arcade, surmontés de deux étages percés de baies en arc segmentaire.

Elévation de deux maisons sur la grève de la Saulsaie

Elévation de deux maisons sur la grève de la Saulsaie

Date du document : 26-07-1723

Dès l’été 1723, la construction des murs de quais pour ceindre de la grève de la Saulzaie est lancée avec de grands moyens : deux à trois cents ouvriers peuvent être employés quotidiennement pour profiter de la période des basses-eaux. Pour créer l’île, Goubert préconise une technique proche du polder. L’atterrissement est encerclé par une ceinture de pilotis de chêne qui mesure presque deux mètres de large. Les espaces entre ces pilotis sont remplis de pierres sèches. Au-dessus de cette ceinture, les maçonneries du quai sont érigées en blocage chaîné de pierre de grison.

Profil et élévation d'une cale double et d'une partie du quai sur la grève de la Saulsaie

Profil et élévation d'une cale double et d'une partie du quai sur la grève de la Saulsaie

Date du document : 04-08-1723

Neuf années sont nécessaires pour achever les murs de quais. Dans les périodes de crues, l’espace délimité emprisonne les eaux qui s’échappent doucement par les fondations : lorsque l’eau se retire, l’île Feydeau est un grand bassin au centre du fleuve. Aucune pompe ne semble avoir été utilisée pour drainer l’eau qui retrouve seule le chemin du fleuve. L’été, les périodes d’étiage sont propices au remblai de la zone : petit à petit, l’ancienne grève est recouverte de cinq mètres de sable qui portent la hauteur de l’île au-delà des crues ordinaires.

Au milieu de ces monceaux de sable, les fondations des murs mitoyens et des façades des vingt-quatre futures maisons sont montées à une hauteur de 3,5 mètres. En 1732, l’île présente donc vingt-quatre fosses inondées – car arrêtées à la hauteur des plus basses-eaux – dont les soubassements sont sapés par l’eau qui cherche à s’évacuer.

Suite Iles Saulsaie et Feydeau (2/3) - (3-3)

Direction du patrimoine et de l'archéologie, Ville de Nantes / Nantes Métropole ; Service du Patrimoine, Inventaire général, Région Pays de la Loire
Inventaire du patrimoine des Rives de Loire
2021

Aucune proposition d'enrichissement pour l'article n'a été validée pour l'instant.