Bandeau
Place Paul-Émile-Ladmirault Collège Aristide-Briand

232

Ferme de la Bertinerie


Au nord de Nantes, à deux pas de l’Erdre, se cache un lieu que l’urbanisation n’a pas encore totalement effacé. Enserrée aujourd’hui par les quartiers résidentiels, la ferme de la Bertinerie demeure l’un des derniers vestiges du passé agricole nantais. Ses bâtiments anciens, présents sur le cadastre napoléonien et datant certainement du 16e siècle, racontent plusieurs siècles d’histoire rurale, intimement liés à celle du territoire et de ses habitants.

Une histoire agricole continue depuis plus de trois siècles

L’histoire de la ferme de la Bertinerie s’inscrit dans une continuité rare à l’échelle nantaise.  Selon des spécialistes du patrimoine ancien, l’origine de la ferme pourrait même remonter au 16ᵉ siècle, c’est-à-dire en pleine période de la Renaissance. Les recherches aux archives de Nantes ont pu démontrer que depuis la fin du 17ᵉ siècle, le site est occupé sans interruption par des familles d’agriculteurs.

Les archives attestent de l’existence de la ferme dès 1675, année où elle est mentionnée comme lieu d’habitation selon l’acte de décès de Marguerite Ganachaud à la Bertinerie en 1675.

Acte de décès de Marguerite Ganachaud

Acte de décès de Marguerite Ganachaud

Date du document : Juillet 1675

Un acte notarié de 1690 décrit déjà « la Bertinerie » comme un ensemble agricole associé à la maison noble de Ranzay, situé près de l’ancien chemin reliant Saint-Georges à Porterie.

Il est mentionné :
« la Bertinerie consistant en un petit jardin enfermé de haies, et une maison étant près le pavé qui conduit de Saint-Georges à Porteric ».

Un acte notarié rédigé par Maître Jalabert en 1771, indique que la propriété est exploitée par Étienne Audrain sous statut de fermage, les demoiselles Luzeau de la Morinière en sont les propriétaires à cette époque. La ferme sera ensuite rachetée par François-Joseph Jary. 

François-Joseph Jary, également orthographié Jarry, était un homme politique de la Révolution française. Il a été membre du conseil des Cinq-Cents, député de Loire Atlantique et député des états généraux de 1789. Après son décès, la ferme est reprise par un autre membre de la famille Jary jusqu’en 1829.

De 1829 à 1849, la ferme passe entre les mains de la famille Chevalier, qui succède aux Jary. Elle est ensuite détenue par la famille Crucy de 1849 à 1859, puis par la famille Cure de 1859 à 1906.

Annonce de la mise en vente de la propriété de la Bertinerie en 1849 dans le « Courrier de Nantes politique, commercial et littéraire »

Annonce de la mise en vente de la propriété de la Bertinerie en 1849 dans le « Courrier de Nantes politique, commercial et littéraire »

Date du document : Mars-avril 1849

Entre 1906 et 1914, l’exploitation est assurée par la famille Potiron puis entre 1914 et 1934 ce sont les Phelipon, qui y vivent et y travaillent la terre, perpétuant l’activité agricole et l’attachement au lieu.

Depuis 1934, la ferme rentre dans le giron de la famille Gergaud, suite au mariage de Marguerite Phelipon et de Louis Gergaud, prolongeant ainsi plus d’un siècle de continuité rurale et familiale.

À la suite du décès de Marguerite Phelipon et de Louis Gergaud en 1986, Michel et Léon Gergaud héritent des fermes familiales. C’est à cette période que l’exploitation agricole cesse officiellement. Néanmoins, une activité modeste perdure sur le site, avec l’élevage d’environ 80 canards, quelques poules pondeuses ainsi qu’une production potagère (pommes de terre, tomates, poireaux, fraises, pêches de vigne). Cette dernière activité connaît un coup d’arrêt avec la crise de la grippe aviaire, qui met fin à l’élevage et conduit à la vente des canards. Aujourd’hui, seules trois poules sont encore présentes sur le terrain. Forte d’une histoire longue et continue, la ferme constitue aujourd’hui l’un des derniers témoins du passé agricole de Nantes.

La ferme de la Bertinerie dans les années 1960

La ferme de la Bertinerie dans les années 1960

Date du document : Années 1960

Les derniers fermiers : Léon et Michel Gergaud

Transmise de génération en génération depuis certainement le 16ᵉ siècle, la ferme a longtemps fonctionné selon un modèle agricole familial, autonome et profondément enraciné dans son environnement. Jusqu’à la fin du 20ᵉ siècle, on y élevait vaches, canards, poules et lapins, tandis que les terres produisaient légumes et fruits vendus localement, notamment au marché du Champ-de-Mars.

Léon et Michel Gergaud, derniers fermiers du lieu, y sont nés et y ont vécu toute leur vie. Héritiers d’une longue lignée d’exploitants, ils incarnent la mémoire vivante de la Bertinerie. Aujourd’hui âgés de 89 et 81 ans, ils témoignent d’un mode de vie agricole disparu à Nantes, mais aussi d’un attachement profond à ce lieu, bien au-delà de sa valeur patrimoniale ou foncière.

Léon et Michel Gergaud devant les corps de ferme dans les années 1960

Léon et Michel Gergaud devant les corps de ferme dans les années 1960

Date du document : Années 1960

Si l’exploitation agricole a cessé officiellement en 1986, la ferme n’a jamais complètement perdu son activité ni son âme. La mare, le puits, le four à pain ou encore les bâtiments en moellon de pierre continuent de structurer le site, offrant un rare îlot de fraîcheur et de mémoire dans la ville contemporaine.

Léon Gergaud en train de labourer les champs dans les années 1960

Léon Gergaud en train de labourer les champs dans les années 1960

Date du document : Années 1960

Une datation incertaine, reflet d’un bâti rural en constante évolution

La datation précise de la construction de la ferme demeure particulièrement délicate, en raison du manque de sources directes, de l'ancienneté de l’ouvrage et de la nature même du bâti rural. Comme beaucoup d’exploitations agricoles anciennes, la ferme a probablement fait l’objet de phases successives de construction, d’agrandissements et de remaniements, souvent réalisés sans archives formelles ni permis, au gré des besoins des exploitants. 

Selon des professionnels du secteur (tailleurs de pierre, architectes, propriétaires) il est possible que les corps de ferme datent du 16e siècle mais une datation par carbone 14 permettrait de mieux estimer la date de construction.

Les deux guerres mondiales

Durant la Première et la Seconde Guerre mondiale, la ferme poursuit son activité agricole, contribuant, comme tant d’exploitations rurales, à l’effort de subsistance dans un contexte de pénuries et de mobilisation générale. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la situation évolue avec l’occupation : deux Allemands sont affectés au travail à la ferme et participent aux activités agricoles du site. Léon Gergaud racontait qu’un soir, une lumière laissée allumée attira l’attention : des tirs furent dirigés vers une fenêtre de la ferme. Après cet épisode, par crainte d’être repérés, les habitants prirent l’habitude d’occulter soigneusement les ouvertures dès la tombée de la nuit.

En 1943, l’usine des Batignolles subit plusieurs bombardements des Alliés anglais. Malgré sa proximité immédiate avec ces installations industrielles, la ferme ne fut jamais touchée et échappa aux destructions matérielles. Toutefois, l’absence de dégâts ne signifia pas l’absence de conséquences : les bombardements marquèrent durablement les esprits. Le traumatisme vécu par les habitants du secteur resta profondément ancré dans les mémoires familiales, et les souvenirs de cette période demeurent, encore aujourd’hui, particulièrement vifs malgré les décennies écoulées.

La ferme de la Bertinerie aujourd’hui

Aujourd’hui, la ferme de la Bertinerie a changé de visage et n’est plus animée par son activité agricole. Au fil des époques, l’étendue des terres de la ferme s’est progressivement réduite.

Vue aérienne de la ferme de la Bertinerie en 1955 et en 2017

Vue aérienne de la ferme de la Bertinerie en 1955 et en 2017

Date du document : 1955 et 2017

Elle demeure un témoin de l’histoire agricole de Nantes et est l’une des dernières fermes de la ville. On y trouve toujours des traces du passé, telles que son architecture traditionnelle en pierre, son puits ou encore un four à pain. La ferme de la Bertinerie constitue un témoignage remarquable du passé agricole nantais. Toute réflexion relative à son devenir relève exclusivement de ses propriétaires et des autorités compétentes, dans le respect des cadres juridiques et réglementaires applicables.

Merci à Léon et Michel Gergaud, qui ont su conserver et transmettre l’histoire de la ferme de la Bertinerie. Merci également à Kevin Morice, dont l’engagement et le temps ont permis d’enrichir les connaissances issues des Archives de Nantes. Son implication a été déterminante pour la collecte et l’analyse des informations, rendant possible la rédaction de cet article.

Groupe ferme CoopérActive, Association des Riverains et Amis de la Beaujoire
2026

Aucune proposition d'enrichissement pour l'article n'a été validée pour l'instant.

En savoir plus

Ressources Archives de Nantes

GG79 : Registre de la paroisse Saint-Donatien, acte de décès de Marguerite Ganachaud à la Bertinerie, 1675.

Ressources Archives départementales de Loire-Atlantique

B 1949 : Nantes et Nort, obéissances féodales, 1631-1786. Extrait de l’acte notarié de Jean Martin du Perray, pour la maison noble de Ranzay et ses dépendances, 1690.

Pages liées

Dossier : Batignolles

Maraîchers

Tags

Architecture agricole Alimentation Extension et limite urbaine

Contributeurs

Rédaction d'article :

Groupe ferme CoopérActive, Association des Riverains et Amis de la Beaujoire

Vous aimerez aussi

Le diagnostic archéologique réalisé par la Direction du Patrimoine et de l'Archéologie (DPARC) au 6-7 boulevard Van Iseghem, au mois de février 2014, a été entrepris suite au développement...

Contributeur(s) :Christian Le Boulaire , Karine Prêtre

Date de publication : 29/01/2020

2635

Croix Bonneau

Architecture et urbanisme

La Croix Bonneau est l’une des composantes essentielles de Chantenay, commune indépendante de Nantes jusqu’en 1908. Ce micro-quartier est délimité au nord par le boulevard Léon Jouhaux,...

Contributeur(s) :Association des Habitants du Quartier Croix Bonneau , Jeannine , Marie-Thérèse ...

Date de publication : 31/01/2022

9591

Anciens bains-douches Jules-Bréchoir

Architecture et urbanisme

Après la Seconde Guerre mondiale, le Conseil municipal de Nantes décide de relancer un projet de construction de deux nouveaux établissements de bains-douches à Chantenay et à Doulon....

Contributeur(s) :Irène Gillardot

Date de publication : 20/10/2020

3392