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Architecture et histoire des écoles publiques nantaises


Étudier l’architecture des écoles primaires publiques de Nantes, c’est s’attacher à un patrimoine du quotidien qui concerne chacun d’entre nous. Ancienne ou moderne, l’école, quelle que soit sa forme architecturale, impose sa présence à l’échelle du quartier et de la ville et nous raconte un pan de notre histoire, tant à l’échelle locale que nationale.

Trois vagues principales de construction

Nantes a connu trois vagues de construction d’écoles. Celles-ci correspondent à trois moments clés de l’histoire de la ville portés par un contexte démographique, social ou politique favorable à leur émergence. Le contexte national se double le plus souvent d’un contexte politique local qui accélère le mouvement.

> 1875-1885 : les écoles de la IIIe République

Malgré la loi de 1833 qui institue l’école publique pour les garçons, le réseau des écoles publiques nantaises reste très modeste jusqu’au début des années 1870. La loi n’impose alors qu’une école publique par commune. Nantes y répond en créant en 1834 une seule école de garçons située rue Petit-Pierre dans un local existant. En 1870, seules deux écoles publiques de garçons (rue Beauséjour et rue Beaumanoir) ont été construites par la Ville. L’essentiel des écoles primaires est encore géré soit par les Frères des Écoles Chrétiennes, soit par des institutions libérales comme l’École Mutuelle.

Il faut attendre l’arrivée des Républicains à la tête de la mairie pour que Nantes lance un grand programme de constructions d’écoles primaires qu’elle décline en centre-ville, mais aussi dans les nouveaux quartiers populaires. Le 24 juillet 1871, le conseil municipal présidé par le nouveau maire, Arsène Leloup, prévoit pour le budget de l’année 1872, un emprunt permettant, à partir de cette date, la construction « d’autant d’écoles communales laïques et gratuites qu’il sera nécessaire pour que la Ville possède enfin une école de garçons et une école de filles par canton ». La vague de constructions scolaires s’étend de 1875 à 1880. À cette date, Nantes compte onze nouvelles écoles communales.

Cette politique de rattrapage s’inscrit dans un contexte politique de fortes tensions entre conservateurs partisans des écoles chrétiennes et républicains favorables aux écoles laïques et publiques. Malgré cela, la Ville parvient à constituer un réseau d’écoles publiques capable de concurrencer l’enseignement catholique. Celui-ci sera étoffé dans les années 1880 après la promulgation des lois Ferry.

> 1948-1973 : (re)construire dans l’urgence

La deuxième vague de construction intervient sur la longue période des Trente Glorieuses. Après la Seconde Guerre mondiale, Nantes doit faire face à des besoins urgents. Ayant subi d’importants bombardements en 1943-1944, son réseau d’écoles est fortement désorganisé, plusieurs établissements ayant été rayés de la carte, d’autres ayant été endommagés.

La poussée démographique qui suit ne fait qu’amplifier les besoins. Les effectifs scolaires croissent rapidement et les nouveaux quartiers sont sous-équipés : dans les nouvelles cités, l’intervention débute par la construction de logements, celle des écoles suit avec plus ou moins de célérité, accusant souvent un retard aux dépens des nouveaux arrivants.

Face à l’ampleur de la tâche, l’État centralisateur impose sa marque. La planification dicte le rythme de construction et les architectes d’État développent des modèles prêts à l’emploi, modèles fonctionnels et industrialisés qui facilitent la construction rapide. De plus, la commande groupée devient la règle et les communes passent des marchés pour des constructions en série et en simultané sur tout leur territoire.

De cette période est né un ensemble d’établissements qui à eux seuls, représentent plus de 50% du parc scolaire actuel. C’est dire l’importance de cette « lame de fond » constructive.

> 1977-1981 : un programme volontariste et novateur

Dans une moindre mesure, la fin des années 1970 connaît un regain de constructions scolaires à Nantes. Après 10 ans de pause, la Ville qui, suite aux les élections de 1977 voit l’arrivée de la gauche au pouvoir, refonde sa politique scolaire. En 1979, le Conseil municipal approuve un plan quadriennal pour relancer la politique de construction des écoles, se donnant comme objectif la réalisation de 20 établissements.

Celui-ci s’inscrit dans le prolongement de la loi Haby qui institue la mixité et le collège unique. L’enseignement primaire est également impacté, le tout dans un contexte de remise en cause des fondements pédagogiques. La pédagogie par projet qui favorise le travail pluridisciplinaire et les activités transversales est promue, ce qui n’est pas sans incidence sur les programmes architecturaux portés sur la période, comme le montre l’exemple précurseur de l’école Ange Guépin, exemple novateur qui part des besoins des enfants et de l’équipe pédagogique.

Environ 20% du parc actuel d’écoles nantaises datent de cette période.

Des architectures en série

Étudier l’architecture scolaire implique de prendre en compte l’ensemble des écoles du territoire et d’en dégager les caractéristiques majeures. De ce travail de repérage et d’observation, résulte une typologie propre à distinguer des familles d’architectures scolaires.

> Le jeu des 7 familles

À Nantes, ce sont sept familles d’écoles publiques qui ont pu être déterminées, à partir de l’observation des édifices et de la prise en compte de la chronologie : les écoles des premiers temps / les écoles de la IIIe république / les écoles modernes de l’entre-deux-guerres / les écoles de la Reconstruction / les groupes scolaires des grands ensembles / les établissements post 1970 / les écoles contemporaines. Ces familles s’apparentent à ce qui se fait en France et l’on peut donc considérer l’exemple nantais comme conforme aux tendances et courants nationaux.

Sans entrer dans le détails de chacune d’elles, on pourra retenir deux modèles phares : l’école de la IIIe République et celui de l’entre-deux-guerres.

> Le modèle républicain de la fin du 19e siècle

La majorité des écoles protégées au titre du Plan Local d’Urbanisme date de cette période et correspond à une période clé du développement des écoles en France et à Nantes. Elles répondent à un modèle-type. Fruit du travail des architectes de la Ville, il s’inspire de modèles nationaux diffusés par le ministère de l’Instruction publique et par des publications ou revues d’architecture promues par l’État.

À Nantes, le modèle présenté dans les années 1870 est celui de l’école à quatre classes, d’un effectif de 300 élèves. Ce modèle est décliné sous la forme d’un plan de masse comprenant un bâtiment d’entrée sur rue et un bâtiment d’enseignement en croix situé en fond de cour.

Ces écoles se caractérisent par une volonté ostentatoire : de l’extérieur, le bâtiment d’entrée attire l'œil par sa monumentalité et les symboles républicains (armoirie, devise, monogramme, inscription gravée...) qui le complètent.

Dès leur création, ces écoles sont une fierté affichée de la municipalité. Elles font d’ailleurs l’objet d’un atlas aux illustrations aquarellées, lequel est conçu et présenté à la demande du ministère de l’Intérieur, pour l’Exposition Universelle de 1878. Cet atlas constitue un des douze volumes consacrés à Nantes et à son programme édilitaire. Ainsi, ces nouvelles écoles sont perçues comme un symbole de modernité, et participent à la promotion et à la notoriété de la ville.  

> Le modèle hygiéniste et moderne de l’entre-deux-guerres

À Nantes, Étienne Coutan et Camille Robida collaborent pour réaliser le programme de construction des trois groupes scolaires de Longchamp, La Contrie et Plessis-Cellier. Dans cette période, le Mouvement moderne qui se structure autour de Le Corbusier, a les faveurs des architectes parce qu'il répond également à des préoccupations hygiénistes qui depuis la fin du 19e siècle, innervent le monde scolaire.

Le choix du programme architectural fait l’objet d’échanges et de réflexion au sein même de la Municipalité. En 1930, alors que la municipalité Cassegrain relance le dossier de construction des écoles, des articles de presse circulent dans les services, mettant en avant des exemples d’écoles de plein air et d’écoles hygiénistes qui servent de référence : il en est ainsi de l'école A. Briand de Suresnes ou de l'école de plein air d'Amsterdam.

De fait, les trois groupes scolaires inaugurés à Nantes entre 1936 et 1938 répondent aux aspirations nouvelles. On est alors frappé par le changement d'échelle de ces véritables cités scolaires comptant jusqu’à 20 classes et par leur sobriété architecturale qui rompt avec la tradition.

Ce modèle architectural moderniste sera repris après la Seconde Guerre mondiale dans un contexte de très forte demande. Il sera cependant simplifié, standardisé, ses procédés de construction industrialisés jusqu’à la banalisation. La barre devient la norme et s’impose sur toute la période des Trente Glorieuses.

Un cas unique : l’école du boulevard des Poilus (1913)

Malgré la forte dominante des architectures de série, il existe des projets architecturaux originaux, inclassables à l’échelle locale. Il en est ainsi pour Nantes de l’école du boulevard des Poilus (aujourd’hui école François Dallet), conçue par l’architecte de la Ville, Étienne Coutan.

Quand l'école du boulevard des Poilus ouvre ses portes en 1913, elle est remarquée pour son originalité esthétique. Ses contemporains soulignent sa relative audace en rupture avec les modèles architecturaux existants. Si on la compare aux deux écoles de Chantenay ressemblant à des gares, ou bien à la petite école communale de Saint-Joseph aux allures de chalet, toutes contemporaines de l'école du boulevard des Poilus, on ne peut que souligner l’originalité formelle.

En 1911, Étienne Coutan, âgé de 36 ans, qui exerce depuis 1907, a déjà une solide expérience doublée d'une culture professionnelle indéniable. Diplômé de l'école des Beaux-Arts de Paris, il a obtenu le second grand prix de Rome en 1902. Puis parcourant l'Europe, il s'imprègne de mouvements artistiques et architecturaux observés en Angleterre, Belgique, Allemagne.

Ainsi, le groupe scolaire du boulevard des Poilus associe deux tendances inspirées du mouvement anglo-saxon Arts and Crafts : une tendance traditionnelle qui puise dans le régionalisme et une tendance moderniste qui renouvèle l'esthétique d'ensemble, en inscrivant les bâtiments dans un environnement paysager repensé.

Le groupe scolaire du boulevard des Poilus est resté un cas unique à Nantes. Sans doute la Première Guerre mondiale signe-t-elle l’arrêt de cette nouvelle expérimentation qui ne sera pas reprise après guerre, emportée par la crise et par l’émergence du courant architectural moderniste.

Vers une nouvelle vague de (re)construction

Cet exemple isolé ne doit pas cependant occulter l’immense majorité des exemples d’écoles en série. Le modèle en série formulé depuis le 19e siècle a-t-il encore la part belle aujourd’hui ? Les écoles contemporaines post 2000 ont permis de renouer avec le projet d’architecte.

À Nantes, l’effort constructif se concrétise depuis 2017 par le « Plan Écoles », schéma directeur d'équipement qui vise à la réhabilitation ou l'extension de 23 établissements et à la création de 7 nouvelles écoles d'ici 2024. La période sera donc marquée par une « Nouvelle Vague », à la manière de ce qui s'était passé à la fin des années 1870, puis à la fin de la décennie 1970. Un temps de construction qui aura pour conséquence une mutation profonde du paysage scolaire, confronté à de nouveaux enjeux sociétaux et environnementaux.

Irène Gillardot
Direction du patrimoine et de l'archéologie, Ville de Nantes/Nantes Métropole
2022

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