Le dessous des sols : rue des Vieilles Douves
Le dessous des sols : 6-7 boulevard Van Iseghem

À Nantes, comme dans le reste de l’Europe, les inventeurs de l’archéologie sont les héritiers de la Renaissance, des esprits curieux de découvrir et de comprendre, au travers de ses origines et de son histoire, la réalité d’un monde devenu soudain plus riche et plus complexe. Cette première introspection anthropologique, initiée il y a quatre siècles, a ensuite évolué au gré des mutations sociales et politiques. À l’intérêt que portent les premiers érudits aux témoins matériels de l’Antiquité, succéderont assez vite d’autres interrogations sur la forme et l’organisation de l’espace urbain. Aujourd’hui, les problématiques sont plus diversifiées et s’articulent autour de la genèse des tout premiers paysages urbains et ruraux et des dynamiques environnementales humaines qui les ont conditionnés. 

En 1580, la découverte, porte Saint-Pierre, d’une inscription dédiée au dieu Vulcain suscite l’intérêt des édiles. En décidant de conserver en mairie ce précieux et valorisant témoignage de l’Antiquité de la ville, ils inaugurent ainsi le premier geste archéologique nantais. En 1636, le voyageur Dubuisson-Aubenay décrit Nantes comme une « ville romaine », au travers de ses monuments comme le mur d’enceinte et la chapelle Saint-Étienne. Et tout en réfutant le mythe fantaisiste d’une création par un certain Namnes, roi de la lignée de Noé, il cite pour la première fois les noms antiques de la ville : Condevicnum, capitale de la cité des Namnetes, et Portus Namnetum, appellation plus tardive.

Aquarelle, <i>Constructions gallo-romaines rue de Strasbourg</i>

Aquarelle, Constructions gallo-romaines rue de Strasbourg

Date du document : 1877

La brutale métamorphose du 18e siècle

L’expansion économique et démographique que connaît Nantes à la fin du 18e siècle impose un nouvel urbanisme qui va purement gommer la cité médiévale fortifiée. Cette métamorphose brutale offre cependant des opportunités inédites d’observer l’histoire de la ville. Image paradoxale que celle d’une muraille médiévale dont le démantèlement fait ressurgir des vestiges de l’Antiquité. Dans ce contexte permanent de  « trouvailles », l’intérêt pour l’archéologie s’accroît et se diffuse jusqu’aux ingénieurs chargés des travaux publics, tel Pierre-Nicolas Fournier, agent voyer de la Ville, qui consigne ses nombreuses observations dans un manuscrit en 1808. À cette époque, les esprits restent encore inspirés par le modèle de la ville antique dont on recherche les monuments emblématiques, tels ceux qu’on a pu voir à Rome. Parfois, la restitution est même un peu hâtive, comme en 1797 au Port-Maillard, où les douze fûts de granit découverts sont interprétés comme les colonnes d’un temple romain, mais s’avèrent par la suite correspondre à de simples bornes de voies antiques.

Au-delà de la seule recherche d’objets attestant de la romanité de la ville, le questionnement des archéologues s’étend bientôt au territoire urbain, à son organisation spatiale, sa chronologie et aussi sa stratigraphie. On comprend alors en effet que la ville résulte d’un empilement de couches historiques, de strates ordonnées et déposées au fil des siècles, au gré d’aménagements que l’on peut reconstituer et dater.

La première synthèse des connaissances archéologiques nantaises est réalisée en 1860 par Jacques-Louis-Marie Bizeul. À partir d’une description des vestiges, il propose le premier un tracé restitué de l’enceinte antique et une approche topographique de la ville, déjà initiée quelques années plus tôt par l’historien Ange Guépin. « apport à l’histoire locale dont l’absence se fait sentir ». Devant l’engouement suscité par les recherches, les érudits s’organisent en sociétés savantes qui désormais gèrent et contrôlent l’activité archéologique. À Nantes, la plus ancienne est la Société académique fondée en 1798, mais c’est la Société archéologique et historique de Nantes et de Loire-Inférieure, créée en 1845 par Bizeul, qui amorce une première réflexion scientifique sur la ville, réalise des fouilles et publie les résultats dans son bulletin. Dès 1847, elle est chargée du suivi des travaux de démolition du château du Bouffay, à l’occasion desquels sont mis au jour les blocs sculptés d’une scène d’Amazonomachie, probables éléments d’un monument funéraire antique. Devant l’afflux de découvertes, la chapelle de l’Oratoire est dédiée, en 1856, à la conservation et à la présentation des collections, qui migrent, à partir de 1899, au nouveau Musée du palais Dobrée. 

À la recherche de la ville antique

La fin du 19e siècle est marquée par un personnage qui récrit l’histoire de Nantes et celle du département, Léon Maître, archiviste de profession. Sa vision d’un territoire plus élargi encore lui permet d’envisager une première ville antique se développant au-delà des murs du castrum. Il est ainsi le premier à tenter de sortir l’archéologie de l’espace intra-muros dans lequel elle restera assez longtemps confinée. Sur le plan méthodologique, il innove en procédant à l’enregistrement systématique de l’information sous forme de relevés, fiches de terrain et même clichés, les bases de la pratique scientifique actuelle. Sa période d’activité coïncide aussi avec une autre grande phase d’urbanisme qui modifie à nouveau la ville en profondeur. 

Plan de la porte Saint-Pierre et de ses abords dressé à partir des travaux de Georges Durville

Plan de la porte Saint-Pierre et de ses abords dressé à partir des travaux de Georges Durville

Date du document : 1911

Au début du 20e siècle, lors de la démolition de l’évêché, le chanoine Durville engage à la porte Saint-Pierre la première grande fouille réalisée à Nantes ; elle apporte un éclairage nouveau sur les premiers temps chrétiens et le Moyen Âge, périodes peu étudiées jusque-là. Et en 1913, alors qu’est votée la première loi de protection des monuments historiques, près d’un siècle et demi après le démantèlement des fortifications médiévales, l’architecte Coutan est chargé par la Ville de mettre en valeur les vestiges militaires de la porte Saint-Pierre.

Fouilles de l'Evêché - mur d'enceinte de l'époque gallo-romaine

Fouilles de l'Evêché - mur d'enceinte de l'époque gallo-romaine

Date du document : 1920

Si l’activité de recherche est ralentie durant l’entre-deux-guerres, la période suivante marque un tournant radical dans l’histoire de l’archéologie. La reconstruction du pays génère, à Nantes comme ailleurs, la plus grande vague de destruction de vestiges de toute l’histoire de l’humanité. Devant un patrimoine qui chaque jour disparaît, archéologues et citoyens se mobilisent, dans quelques grandes villes, pour obtenir l’arrêt des travaux et l’engagement de fouilles, ces fouilles dites de sauvetage qui seront, dès les années 1980, prescrites et contrôlées par l’État mais aussi, le plus souvent, réalisées dans un contexte conflictuel et de tension. L’archéologie offre désormais un double visage. Celui, positif et attrayant, d’une discipline synonyme de connaissances, d’épanouissement intellectuel et culturel, généralement associée au modèle ensoleillé gréco-romain, et celui, plus austère, d’une recherche locale, impliquée dans les travaux publics et qui s’intéresse aussi à une autre histoire, méconnue, celle de la France d’avant la conquête romaine. Cette archéologie nationale n’est alors souvent perçue que comme un frein à l’aménagement urbain.

Des fouilles de sauvetage

À Nantes, des opérations de faible ampleur sont réalisées dans ce contexte, à l’Hôtel de ville en 1980 et à l’École des beaux-arts en 1985, mais leur déclenchement trop tardif interfère avec les calendriers de construction et les délais d’intervention réduits se traduisent par des résultats scientifiques limités. 

La première véritable fouille de sauvetage a lieu en 1995 sur l’îlot Boucherie. Elle met au jour tout le système défensif médiéval de la porte Sauvetout, mais, là encore, les enjeux économiques, la difficile concertation entre partenaires, prescripteur, maître d’ouvrage et opérateur archéologique, montrent la difficulté pour l’archéologie de trouver sa place dans le projet urbain. Cette situation perdure jusqu’en 2008, et alors que le cadre de l’archéologie, devenue « préventive », est consolidé par la loi de 2001, une autre affaire défraie la chronique, rue Lambert, où quelques dizaines de mètres de mur du castrum antique ne font l’objet que d’une étude trop succincte, faute de temps. En 2009, la Ville décide alors de créer une Direction du patrimoine et de l’archéologie, dédiée à l’étude, la préservation et la mise en valeur des différents patrimoines nantais, dont une mission archéologique qui obtient de l’État l’agrément opérationnel en 2010. 

Fouilles archéologiques préventives, place du Bouffay / allée de la Tremperie

Fouilles archéologiques préventives, place du Bouffay / allée de la Tremperie

Date du document : 15-03-2011

Aujourd’hui, les différents partenaires de l’archéologie préventive, État, Institut national de recherches archéologiques préventives, Ville et Université se mobilisent pour que la recherche s’insère au mieux dans la dynamique de la programmation urbaine et que les dernières opportunités informatives qui subsistent sur le territoire nantais soient pleinement exploitées. 

Les archives du sol

La donnée archéologique est une archive à part entière qui constitue l’unique source documentaire pour les cultures qui ne connaissent pas l’écrit. Pour les périodes plus récentes, renseignées par les textes et l’iconographie, elle apporte des éclairages nouveaux sur l’économie, la vie quotidienne, les pratiques sociales. La lecture de ces « archives du sol », c’est-à-dire la fouille, est donc essentielle avant leur disparition induite par les travaux. C’est ce principe de la conservation par l’étude qui prévaut aujourd’hui en archéologie préventive : lire et analyser la donnée de terrain, procéder à son enregistrement avant de laisser place à l’aménagement. C’est là le compromis actuel proposé par le législateur, qui permet d’intégrer, dans un contexte apaisé, les exigences de la connaissance historique et celles du développement urbain. 

Les données archéologiques disponibles aujourd’hui à Nantes concernent pour l’essentiel les périodes antique et médiévale et se concentrent dans la ville intra-muros. Ces informations restent cependant limitées et font de Nantes une des villes les moins bien documentées de l’Ouest. Ainsi, en dehors du tracé des deux enceintes urbaines et de la localisation des églises disparues, on sait peu de choses sur la ville elle-même, son organisation interne, son tissu économique et artisanal, ou encore ses pratiques culturelles, et cela aux différentes phases de son existence. 

Le champ des problématiques scientifiques appliquées au territoire nantais s’est aussi aujourd’hui élargi. Tout d’abord en termes d’espace, car si le cœur de ville reste aujourd’hui encore un secteur à fort potentiel archéologique, la périphérie constitue un terrain privilégié d’où il faut attendre dans les années à venir les découvertes les plus novatrices (Préhistoire, Protohistoire). Ces nouveaux espaces ouverts à la recherche permettront également de mieux appréhender les relations entretenues entre l’agglomération et sa campagne environnante, sur les plans économique, politique et stratégique. 

Parmi les questions majeures qui se dessinent, citons celle de la genèse de l’agglomération nantaise, aujourd’hui avérée antique, mais sur laquelle on peut s’interroger à la lumière des récentes découvertes de l’âge du Fer effectuées à Saint-Joseph-de-Porterie. Une autre interrogation fondamentale pour la compréhension du site nantais est celle de sa relation au fleuve, deux entités indissociables dans leur évolution respective. Cette thématique peut d’ailleurs à elle seule définir l’archéologie : comprendre les relations entre l’homme et son milieu, la façon dont il s’est affranchi des contraintes naturelles et comment il a su les adapter à ses besoins. Nantes, il est vrai, constitue à ce titre un exemple remarquable dans la relation ville-fleuve, des premiers usages de la « rivière » à son utilisation raisonnée, vers une exploitation intensive jusqu’à son abandon et son effacement. En détournant son fleuve, puis en s’en détournant, Nantes s’est d’ailleurs peut-être elle-même aussi, pour un temps, détournée de sa propre histoire. 

La réussite d’une politique archéologique, dont l’objectif est le renouvellement des connaissances du territoire nantais, est conditionnée par la mise en place de nouvelles procédures d’urbanisme qui valident et facilitent l’intégration de l’acte de recherche dans le processus d’aménagement. Car c’est bien, comme aux 18e et 19e siècles, à l’occasion d’aménagements que la fabrique de l’histoire nantaise pourra progresser. Aujourd’hui, l’archéologie, comme d’autres sciences, révèle chaque jour de nouvelles informations sur notre environnement, actuel ou passé, et alimente ainsi la réflexion et le débat public sur l’aménagement du territoire. L’objet n’est pas d’idéaliser ou de reproduire les modèles passés, mais bien de comprendre la logique et l’historique de développement de cet organisme vivant qu’est la ville. Aujourd’hui, archéologues et urbanistes, dont les cultures s’opposaient, il y a peu encore, doivent converger vers un objectif commun : construire la ville de demain, respectueuse des différents environnements qui la composent, écologique, économique, social et historique. La dimension historique est par essence propice à alimenter la réflexion sur le projet urbain en lui donnant la profondeur et le sens qui parfois font défaut aux réalisations contemporaines. 

Extrait du Dictionnaire de Nantes 
2018
(droits d'auteur réservés)

En savoir plus

Bibliographie

Daniel, Jacques « L.J.M. Bizeul et son "Aperçu général sur l'étude des voies romaines" : un jalon pour l'histoire de l'archéologie en Bretagne »,  Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, n°125-2, 2018, p. 193-231

Mercier, Frédéric, « Ville de Nantes, Direction du patrimoine et de l'archéologie : la mission archéologie »,  Bulletin de la Société archéologique et historique de Nantes et de Loire-Atlantique, n°147, 2012, p. 49-60

« La naissance de l’archéologie régionale dans l’Ouest armoricain », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, n°118-3, 2011

Pirault, Lionel, Rouaud-Rouaze, Isabelle, « Les précurseurs de l'archéologie nantaise », 303, arts, recherches et création, n°50, 1996, p. 4-19

Traces humaines : des premiers hommes à la menace viking (catalogue d’exposition, Nantes, Musée Dobrée), Somogy, Paris, 2007

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Frédéric Mercier

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