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Depuis quatre siècles, les relations entre Nantes et l’Amérique reflètent l’évolution du rapport des forces entre le nouveau et le vieux continent. Elles passent de l’indifférence relative à l’attraction, puis à la fascination réticente.

Distribution de chewing-gum par un policeman américain aux enfants d’école primaire de Nantes

Distribution de chewing-gum par un policeman américain aux enfants d’école primaire de Nantes

Date du document : 1918

Le Pays nantais découvre tardivement le Nouveau Monde. L’exploration menée au 16e siècle en Floride par René de Goulaine de Laudonnière reste sans suite. Au 17e siècle, Nantes participe très modestement au peuplement du Canada même si la « Grande Recrue » de 1653, qui rassemble 117 Nantais, fait doubler la population de Montréal ! Terre d’émigration pour défavorisés au nord, l’Amérique l’est aussi dans sa partie antillaise. Au milieu du 17e siècle, Nantes devient un port d’embarquement pour les engagés, ces hommes pauvres qui, en échange d’un passage gratuit vers les colonies, s’engagent à travailler trois ans pour un maître. Par ce transfert de main-d’œuvre, Nantes fait l’apprentissage de la voie antillaise au moment où la culture de la canne transforme l’archipel en « isles à sucre ». Saint-Domingue en particulier devient l’Amérique des Nantais, qui importent des esclaves noirs troqués en Afrique et rapportent le sucre. Le commerce triangulaire, qui enrichit la ville, modifie la perception du nouveau continent. Il n’est plus un simple exutoire pour les plus pauvres, il représente un nouvel horizon social pour des jeunes gens qui peuvent devenir « géreurs » des plantations de négociants nantais. Fortune faite, certains de ces « Américains » reviennent à Nantes et tiennent le haut du pavé, à la manière d’Anne-Pierre Coustard de Massi et de Jacques-Edme Cottin, qui jouent un rôle important dans les débuts de la Révolution. Mais l’installation en Amérique conserve au 18e siècle son goût amer, à l’image de ces Français d’Acadie, chassés par les Anglais, qui se réfugient en Poitou, avant de gagner Nantes en 1775 dans l’espoir de s’embarquer pour la Louisiane. La perception se complique encore avec l’accueil à Nantes des représentants des Insurgents, notamment Benjamin Franklin, qui vient chercher en 1776 l’appui français dans la lutte pour l’indépendance : il est reçu par les plus grands négociants et armateurs négriers favorables à la liberté, tout au moins celle des affaires…

Doublement de la voie de chemin de fer

Doublement de la voie de chemin de fer

Date du document : 23-02-1919

Au 19e siècle, l’attraction pour le Nouveau Monde s’exprime chez les plus humbles. Donatien Deshayes, jardinier de Doulon, émigre aux États-Unis avant la guerre de Sécession. En décembre 1869, dans une lettre à son frère resté au pays, il témoigne de sa confiance dans le rêve américain : « Mon frère, si tu aimes la fortune, tu n’as qu’à venir me trouver toi et ta femme. Je ne crois pas qu’il y a un pays au monde qui peut donner davantage au bon jardinier. »

Affiche municipale pour la commémoration de l’indépendance

Affiche municipale pour la commémoration de l’indépendance

Date du document : 1918

Au 20e siècle, l’usage de l’appellation « Américains », réservée aux seuls « États-Uniens », signe de nouveaux rapports de puissance. Les Nantais, avec les Nazairiens, sont les premiers à prendre conscience de cette puissance en 1917. La Basse-Loire est choisie comme port de débarquement et comme première base pour les troupes américaines venant combattre sur le front auprès des Anglais et des Français. La population accueille les Sammies avec enthousiasme, puis manifeste une certaine défiance et, après l’armistice de 1918, fait part d’une grande réticence à leur égard. Cette présence militaire de presque deux années a mis en évidence, au-delà de la découverte du jazz, du chewing-gum ou des puissants camions, les écarts entre deux types de sociabilité. L’ambivalence des sentiments s’exprime encore au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Les Nantais accueillent avec enthousiasme les GI qui libèrent la ville en août 1944, mais construisent une mémoire contrastée dans laquelle les deux bombardements meurtriers de septembre 1943 trouvent une place importante.

Véhicule blindé américain devant l'Hôtel Deurbroucq

Véhicule blindé américain devant l'Hôtel Deurbroucq

Date du document : 08-1944

La déclinaison locale des relations avec les États-Unis, qu’attestent par exemple pour la Première Guerre mondiale le pont des Américains, construit par eux pour enjamber les voies ferrées de la gare de triage de Nantes-Blottereau, le boulevard des Américains (1918), le quai Wilson (1918) et une plaque sur le pont Saint-Mihiel (1987), n’a pas construit dans la durée d’attitude ou de regard spécifique. Nantes n’est pas devenue « le seuil pour l’Amérique » qu’espérait Paul Bellamy en 1919. Le consulat des États-Unis pour l’Ouest de la France est à Rennes. Certes, comme d’autres villes, Nantes est jumelée avec des cités américaines : Seattle et Jacksonville ; mais seules les relations d’amitié avec Saint-Martinville en Louisiane témoignent d’un passé commun : l’ancienne présence acadienne à Nantes. Ici comme ailleurs, la puissance contemporaine des États-Unis, qui se manifeste aussi bien par l’américanisation des modes de consommation que par le rachat du fleuron nantais LU, suscite à la fois fascination et réticence.

Extrait du Dictionnaire de Nantes
2018
(droits d'auteur réservés)

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Rédaction d'article :

Didier Guyvarc'h

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