Guist'hau
Yves Cosson (Châteaubriant, 1919 – Nantes, 2012)

Souvenirs d’enfance et de jeunesse de Jules Verne (extraits)

A

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« Il y a cette circonstance que je suis né à Nantes, où mon enfance s’est tout entière écoulée.

Fils d’un père avoué parisien et d’une mère tout à fait bretonne, j’ai vécu dans le mouvement maritime d’une grande ville de commerce, point de départ et d’arrivée de nombreux voyages au long cours. Je revois cette Loire, dont une lieue de ponts relie les bras multiples, ses quais encombrés de cargaisons, sous l’ombrage de grands ormes, et que la double voie du chemin de fer, les lignes de tramway ne sillonnaient pas encore. Des navires sont à quai sur deux et trois rangs ; d’autres remontent ou descendent le fleuve. Pas de bateaux à vapeur, à cette époque, ou du moins très peu ; mais de ces voiliers dont les Américains ont si heureusement conservé et perfectionné le type avec leurs clippers et leurs trois-mâts goélettes. En ce temps là, nous n’avions que les lourds bâtiments à voile de la marine marchande. Mais que de souvenirs ils me rappellent ! En imagination, je grimpais à leurs haubans, je me hissais à leurs hunes, je me cramponnais à la pomme de leurs mâts ! Mon plus grand désir eût été de franchir la planche tremblotante qui les rattachait au quai pour mettre le pied sur leur pont !
(...)

Un jour, cependant, je me hasardai et j’escaladai les bastingages d’un trois-mâts, dont le gardien faisait son quart dans une buvette du voisinage. Me voilà sur le pont… Ma main saisit une drisse et la fait glisser dans sa poulie !… Quelle joie ! Les panneaux de la cale sont ouverts !…  Je me penche sur cet abîme. Les odeurs fortes qui s’en dégagent me montent à la tête, ces odeurs où l’âcre émanation du goudron se mélange au parfum des épices. Je me relève, je reviens vers la dunette, j’y entre ! Elle est encore remplie des senteurs marines qui lui font comme une atmosphère d’Océan ! Voilà le carré avec sa table de roulis qui ne roule pas, hélas ! sur les tranquilles eaux du port ! Voilà ses cabines aux cloisons craquantes où j’aurais voulu vivre des mois entiers, et ces cadres étroits et durs où j’aurais voulu dormir des nuits entières ! Puis, c’est la chambre du capitaine, ce maître après Dieu, un bien autre personnage à mon sens que n’importe quel ministre du roi lieutenant-général du royaume ! Je sors, je monte sur la dunette, et là, j’ai l’audace d’imprimer un quart de tour à la roue du gouvernail ! Il me semble que le navire va s’éloigner du quai, que ses amarres vont larguer, ses mâts se couvrir de toile, et c’est moi, timonier de huit ans, qui vais le conduire en mer !
La mer !… Eh bien, mon frère qui fut marin quelques années plus tard, et moi, nous ne la connaissons encore ! L’été, toute notre famille se cantonnait dans une vaste campagne, non loin des bords de la Loire, au  milieu des vignobles, des prairies, des marais. C’était chez un vieil oncle, un ancien armateur. Il était allé à Caracas, lui, à Porto-Gabello ! Nous l’appelions l’Oncle Prudent, et c’est en son souvenir que j’ai ainsi nommé l’un des personnages de Robur le Conquérant. Mais Caracas, c’était en Amérique, cette Amérique qui me fascinait déjà. Donc faute de pouvoir naviguer sur mer, en pleine campagne mon frère et moi, nous voguions à travers les bois et les prairies. N’ayant pas de mâture où grimper, nous passions des journées à la cime des arbres ! C’était à qui ferait son nid le plus haut. On causait, on lisait, on combinait des projets de voyage, pendant que les branches, agitées par la brise, donnaient l’illusion du roulis et du tangage ! Ah ! les délicieux loisirs.
(...)

Extrait du manuscrit original des <i>Souvenirs d'enfance de Jules Verne</i>

Extrait du manuscrit original des Souvenirs d'enfance de Jules Verne

Date du document : 19e siècle

(...)
Je n’avais pas dix ans, lorsque mon père acheta une propriété à l’extrémité de la ville, à Chantenay, quel joli nom ! Elle était située sur un coteau qui domine la rive droite de la Loire. De ma chambrette, je voyais le fleuve se dérouler sur une étendue de deux à trois lieues, entre les prairies qu’il inonde de ses grandes crues pendant l’hiver. L’été, il est vrai, l’eau lui manque, et de son lit émergent des bandes d’un beau sable jaune, tout un archipel d’îlots changeants. Les navires ne suivent pas sans peine ces étroites passes, bien qu’elles soient balisées de pylônes noirâtres que je vois encore.
(...)
Cependant, à voir passer tant de navires, le besoin de naviguer me dévorait. Je connaissais déjà les termes de marine, et je comprenais assez les manœuvres pour les suivre dans les romans maritimes de Fenimore Cooper, que je ne puis me lasser de relire avec admiration. L’œil à l’oculaire d’un petit télescope j’observais le virement des navires, larguant leurs focs et bordant leurs brigantines, changer derrière puis changer devant. Mais mon frère et moi nous n’avions pas encore tâté de la navigation, même fluviale ! … Cela vint enfin !
Il y avait au bout du port un loueur de bateaux à un franc la journée. C’était cher pour notre bourse, imprudent aussi, car les bateaux peu étanches faisaient eau de toutes parts. Le premier qui nous servit n’avait qu’un mât, mais le second en avait deux, et le troisième en avait trois, tout comme les chasse-marées et les lougres de cabotage. Nous profitions du jusant, et nous descendions en louvoyant contre le vent d’ouest.
Ah ! quelles écoles ! Les faux coups de barre, les manœuvres manquées, les écoutes larguées mal à propos, la honte de virer vent arrière, quand la houle troublait le large bassin de la Loire devant notre Chantenay ! Généralement, nous partions à la mer descendante, nous revenions avec le flot quelques heures après. Mais tandis que notre embarcation de louage marchait lourdement entre les rives, quel regard d’envie nous jetions sur les jolis yachts de plaisance, qui filaient légèrement à la surface du fleuve !
Un jour, j’étais seul, dans une mauvaise yole sans quille ! A deux lieues en aval de Chantenay, un bordage cède, une voie d’eau se déclare ! Impossible de l’aveugler ! Me voici en détresse ! La yole coule à pic, et je n’ai que le temps de me jeter sur un îlot aux grands roseaux touffus dont le vent courbait les panaches.
(...)
Déjà je songeais à construire une cabane de branchages, à fabriquer une ligne avec un roseau et des hameçons avec des épines, à me procurer du feu, comme les sauvages, en frottant deux morceaux de bois sec l’un contre l’autre ! Des signaux ? … je n’en ferais pas, car ils seraient trop vite aperçus, et je serais sauvé plus tôt que je ne le voudrais ! Non ! tout d’abord, il convenait d’apaiser ma faim. Comment ? Mes provisions s’étaient noyées pendant le naufrage. Aller à la chasse, les oiseaux ? Je n’avais ni fusil ni chien ! Eh bien, et les coquillages ? Il n’y en avait pas. Enfin, je connaissais les affres de l’abandon, les horreurs du dénuement sur une île déserte, comme les avaient connus les Selkirks et autres personnages des Naufrages célèbres, qui ne furent pas des Robinsons imaginaires. Mon estomac criait.
Cela ne dura que quelques heures, et, dès que la mer fut basse, je n’eus qu’à traverser avec de l’eau jusqu’à la cheville pour gagner ce que j’appelais le continent, c’est à dire la rive droite de la Loire ! Et, je revins tranquillement à la maison, où je dus me contenter du dîner de famille au lieu du repas à la Crusoé que j’avais rêvé, des coquillages crus, un gigot de pécari et du pain fait de farine de manioc !
Telle fut cette navigation si mouvementée, avec vent contraire, voie d’eau, navire désemparé enfin tout ce que pouvait désirer un naufragé de mon âge !
(...)
A douze ans, je n’avais pas encore vu la mer, la vraie mer ! Non ! J’en étais toujours à m’embarquer par la pensée à bord des sardinières, des chaloupes de pêche, des bricks, goélettes et trois-mâts, et aussi des bateaux à vapeur – on les appelait alors des pyroscaphes ! – qui descendaient vers l’embouchure de la Loire.
Un beau jour enfin, mon frère et moi, nous eûmes la permission de prendre passage à bord du pyroscaphe n°2 ! … Quelle joie ! C’était à en perdre la tête !
Nous voilà donc en route. Nous dépassons Indret, le grand établissement de l’Etat, tout empanaché de fumées noires. Nous laissons en arrière les escales de droite et de gauche, Couesron, Le Pellerin, Paimboeuf ! Le pyroscaphe coupe obliquement à travers le large estuaire du fleuve. Voici Saint-Nazaire, son embryon de jetée, sa vieille église avec son clocher d’ardoise, tout  penché, et les quelques maisons ou masures, qui composaient alors ce village si rapidement devenu ville.
Se précipiter hors du bateau, descendre les roches tapissées de varechs, afin de puiser de l’eau dans notre main et la porter à nos lèvres, ce fut pour mon frère et moi l’affaire de quelques bonds…
« Mais elle n’est pas salée ! dis-je en pâlissant.
- Pas du tout salée ! me répond-il, stupéfait.
- On nous a trompés ! » m’écriai-je d’un ton où perçait le plus vif désappointement.
Les nigauds que nous étions ! La marée était basse, alors, et c’était simplement de l’eau de la Loire que nous avions prise dans le creux d’une roche. Et quand le flot revint, nous la trouvâmes salée au-delà de nos espérances. »


(Manuscrit original conservé au Musée Jules Verne, Nantes, et édité pour la première fois par Christian Robin dans les Cahiers du Musée Jules Verne (Association des Amis de la Bibliothèque municipale de Nantes, 1990), avec en regard la version anglaise parue dans The Youth’s companion de Boston (1891) et accompagné d’un appareil critique.)

En savoir plus

Bibliographie

Verne, Jules, Souvenirs d’enfance et de jeunesse, [S.l.], [s.n.], 1894
Robin, Christian (éd.), Association des Amis de la Bibliothèque municipale de Nantes, Cahiers du Musée Jules Verne, 1990

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