Nantes la bien chantée : La Jeanne-Cordonnier
Nantes la bien chantée : Le prisonnier des Hollandais

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Nantes la bien chantée : L'infanticide


A l’image des crimes qu’elles relatent, certaines complaintes frappent notre entendement et notre imaginaire par leur puissance évocatrice et la justesse de leur propos. L’histoire du pays Nantais n’est pas épargnée par les crimes et, de fait, par les complaintes qu’elles ont inspirées.

Rien ne permet d’affirmer que les faits relatés ici, si tant est qu’ils soient la transposition de la réalité, se soient déroulés à Nantes ou en pays Nantais mais certains passeurs de mémoire ont trouvé pertinent d’y localiser le crime, ce qui a généralement le pouvoir de faciliter l’appropriation d’une chanson par les interprètes locaux.

Nantes, dans le texte

Pour ce qui concerne la chanson traditionnelle, le mode opératoire de presque tous les cas d’infanticides est celui de la noyade. Cette option avait, si l’on peut dire, le double avantage de donner la mort et de faire disparaître le corps de la victime. Du moins c’est ce que croyait bon nombre des criminelles dont l’instruction ne permettait pas de savoir qu’un corps immergé finit le plus souvent par remonter vers la surface.

Les archives montrent que les victimes pouvaient aussi bien être jetées dans une mare que dans un puits, une rivière ou même un lavoir. Il est rare que le fleuve ou la rivière soit explicitement nommé, aussi, lorsque c’est le cas, le texte, donc le faits-divers relaté, prend alors la tournure d’un évènement local susceptible de frapper davantage encore les esprits des populations avoisinantes. Cette version est celle recueillie auprès d’Antoinette Perrouin (Couffé, 44) à laquelle nous avons apporté une variante empruntée à celle de Jeannette Maquignon (Saint-Martin-sur-Oust, 56), qui, à ma connaissance, est la seule à évoquer « la rivière de Nantes » - la Loire donc. Madame Perrouin évoquait « la rivière de l’Erdre », ce qui semble logique au vu de son lieu de résidence.

La grande complainte

La complainte est un genre d’excellence qui revêt plusieurs aspects, lesquels se distinguent surtout par les contextes dans lesquels se déroulent ces faits forcément, tristes, voire tragiques - sinon, ce ne serait pas des complaintes.

Les réalités de la complainte peuvent donc être très contrastées. Ainsi, la complainte amoureuse a peu de points communs avec la complainte criminelle, qui elle-même n’est qu’une lointaine cousine de la complainte catastrophique - naufrage, inondations, crash aérien, etc - qui elle, par contre, peut trouver quelques accointances avec la complainte historique.
Dans le cas présent, nous avons l’exemple d’une grande complainte criminelle, parmi les plus célèbres du genre, qui commence et se termine par l’intervention de l’éternelle faucheuse, frappant ici dans l’élément aquatique et là dans les flammes d’un bûcher judiciaire. L’infanticide dénoncé par la voisine est pratiquement ce que l’on pourrait désigner comme l’archétype de la complainte, tant les ingrédients définissant le genre semblent s’y ajuster avec une précision aussi glaçante que poétiquement puissante.

Cette complainte est parfois confondue avec une autre construite sur le même thème et que l’on nomme L’infanticide qu’on s’apprête à pendre (Coirault 009715 / Laforte II, A-22) et, certes, les similitudes sont telles que l’amalgame est excusable, mais les différences et l’agencement des motifs ne laissent aucun doute sur la nécessité de distinguer les deux types.

Des victimes qui en font d’autres

On comprend dès le premier couplet que le personnage principal - si l’on exclut la victime - est une fille-mère, tombée enceinte très probablement contre son gré ou, selon un lieu commun  d’une rare opportunité, à son corps défendant. La littérature a maintes fois abordé ce sujet dramatique et ses conséquences tragiques pour les mères, souvent les premières victimes en réalité, que la société rejetait parfois de manière exagérément violente. Cette mise à l’index du monde des humains constituait une double peine dont les malheureuses ne pouvaient s’affranchir qu’à grand peine, quand elles parvenaient à s’en affranchir. Car, disons les choses clairement, nombre des filles-mères devenaient enceintes suite à un viol, un abus de pouvoir presque « ordinaire » lorsque celui-ci prenait la forme hypocrite d’une habitude sociale criminelle qui autorisait, même à mots couverts, la domination de classe portée jusqu’à la servitude la plus dégradante. Les domestiques et petites ouvrières étaient les principales victimes de cet « ordre social » qui, de nos jours, semble vouloir nous rappeler qu’il n’a pas tout à fait disparu.

Une justice implacable

Les deux tiers de la chanson, du moins dans la version présentée ici, détaillent le volet disons légal de ce drame, depuis l’arrestation de la mère infanticide, jusqu’à l’exécution de cette dernière. Nous assistons avant ce dénouement, à une scène étonnante et assez touchante, dans laquelle la mère de la criminelle, la grand-mère de la victime donc, tente de sauver sa fille qu’elle sait promise à un sort funeste. La tentative de corruption elle-même reste vaine et le bras vengeur d’une justice pyromane peut alors s’exercer de manière aussi implacable que spectaculaire.

Toutefois et en dépit de cette conclusion sinistre et d’un pessimisme édifiant, il convient de rappeler que la justice ne prononçait qu’exceptionnellement de telles sentences à l’encontre des filles-mères infanticides. De nos jours, on trouverait même sans doute assez clémente la position de l’appareil judiciaire dans le cadre d’affaires qui, si aujourd’hui nous paraissent médiatiquement sensationnelles, étaient somme toute relativement courantes jusqu’au milieu, voire la fin du XIXe siècle.

Mais, outre la relative récurrence de telles procédures, le jugement d’un infanticide n’était que très rarement simple à rendre, pour de nombreuses raisons. L’une des premières était que, précisément, nombre de ces mères infanticides parvenaient à faire disparaître le corps immédiatement après la naissance, commettant ce que l’on nomme aujourd’hui un néonatricide. Lorsque le crime était commis plus tard, cela posait une autre difficulté à laquelle la justice à répondu de différentes façons au cours de l’histoire, qui devait distinguer l’infanticide du « simple meurtre ». Dit de manière un peu cynique, cela équivaut à poser la question : à partir de quel âge passe-t-on de l’un à l’autre ? Cette question, cruelle et cruciale, fut longtemps un écueil pour les juges.

Tout ceci rappelle aussi, et la chanson l’évoque également, que la justice privilégiait le flagrant délit ou la dénonciation tout en s’appuyant sur l’usage populaire qui favorisait les accouchement avec témoins, ceci, entre autres raisons non explicites, pour contrer l’éventuel argument d’un enfant mort-né. Le corps social se fait alors l’auxiliaire d’une justice dont il est pourtant parfois une victime collatérale.

Rumeur et délation

Le second couplet illustre parfaitement la cruelle réalité de la délation qui fut longtemps la précieuse assistante de l’appareil judiciaire, et souvent l’élément déclencheur de son action. Les travaux d’Annick Tillier, remarquables à plus d’un titre, rappellent également qu’il fut un temps où les autorités pouvaient se satisfaire de « la clameur publique » pour poser sa patte de fer sur l’épaule de jeunes femmes désignées comme infanticides par la rumeur. Les mœurs n’avaient finalement que peu évolué depuis le célèbre décret d’Henri II, promulgué en février 1556, qui incitait à la délation, quand il ne relevait pas de l’incitation au lynchage !

Dastum 44
2020

1. A l’âge de quinze ans
Je me fus trouvée grosse
Trouvée grosse d’un enfant
Et n’osant pas le dire
Et n’osant pas le dire
Pour m’en débarrasser
Dans la rivière de Nantes
Je m’en fus le jeter

2. Personne ne m’avait vue
Que ma proche voisine
Tout droit elle s’en fut
Prévenir la justice
Monsieur de la justice
Vous ne savez donc pas
Ce qui se passe en ville
On ne vous le dit pas

3. La justice elle s’en fut
Tout droit de chez la belle
Bonjour, bonjour la belle
Comment vous portez-vous
Monsieur de la justice
J’n’ai point à faire à vous

4. Si j’ai eu un enfant
N’en suis-je pas la mère
De mon corps et de mon sang
N’en suis-je pas la maîtresse
Allez, allez la belle
Ne soutenez point tant
A pieds ou à cheval
Vous marcherez devant

5. La mère qui la suit
Comme une mère folle
Les cheveux sur son dos
De l’argent plein sa poche
Monsieur de la justice
Rendez-moi mon enfant
J’vous compterais de suite
De l’or et de l’argent

6. Ni pour or ni pour argent
Vous n’aurez votre fille
Dans la verte prairie
Y’a du bois alentour
Elle y sera brûlée
Demain au point du jour
Elle y sera brûlée
Demain au point du jour.

En savoir plus

Bibliographie

Coirault, Patrice, Répertoire des chansons françaises de tradition orale, ouvrage révisé et complété par Georges Delarue, Yvette Fédoroff, Simone Wallon et Marlène Belly, Paris, Bibliothèque nationale de France, 1996-2006, 3 volumes)
L’infanticide dénoncé par la voisine (Parricides, fratricides… – N° 09714) : 13 versions référencées

Laforte, Conrad, Le catalogue de la chanson folklorique française, Québec, Presses de l’université de Laval, 1977-1987, 6 volumes
Le meurtre de la fille-mère dénoncé (II, A-23)

Garnot, Benoît, Crimes et horreurs de l’histoire de France, Luçon, Gisserot, 2015

Tillier, Annick, Des criminelles au village - Femmes infanticides en Bretagne (1825-1865), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2001

Webographie

Morel, Héloïse, L’infanticide : l’histoire d’un crime ambigu (XVIe - XXe siècle) Lien s'ouvrant dans une nouvelle fenêtre

Discographie

Guillard, Pierre, Chants a capella, Kerig productions, 1995, plage N° 15

Bourdin, Gilbert, Marchand, Eric, Dautel, Christian, Chants à danser de Haute-Bretagne, Dastum, 1986, plage N° 3

Le Coz, Claude, Grandes complaintes de Haute-Bretagne, Armen, La Bouèze, Dastum 44, G.C.B.P.V., 1998, plage II.2

Gwerz, Gwerz, Ethnea, 1999, Plage N° 1

Gwerz, Live, Gwerz pladenn, 1993, plage N° 2

Wig A Wag, Sarah ha Safar, Patch B, 2001, plage N° 4

Enregistrement

Françoise Bourse (chant), à Besné (44), le 22 mai 2019, d’après la version recueillie par Pierre Guillard à Couffé (44), auprès de Marie-Antoinette Perrouin, avec adaptation empruntée à la version de Jeannette Maquignon

Pages liées

Dastum 44

En la rivière de Nantes

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Rédaction d'article :

Hugo Aribart

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