Le dessous des sols : Boulevard de la Prairie au Duc – Îlot A2
Cité HBM de la Chevasnerie

Du Moyen Age au 19e siècle, sur les flancs des îlots rocheux, les communautés des faubourgs de la ligne des ponts se sont structurées dans des hameaux avec des habitats étagés le long des talus.

S’ils sont séparés de la chaussée des ponts par des fossés ou des petites boires, ces habitats peuvent y être reliés par des petits ponts sur arche en pierre comme celui qui existait le long de la porte Gellée vers le Bois Joly ou en bois comme ceux qui lient la chaussée de la Madeleine à la prairie éponyme. En revanche, à l’exception du pont de la Belle-Croix et peut-être celui de Toussaints, il ne semble pas que les ponts qui subissent sans cesse les assauts de la Loire aient été bâtis comme cela se voit à Orléans, à Tours, à Blois.

Carte des îles de Nantes au 18e siècle

Carte des îles de Nantes au 18e siècle

Date du document : 02/2021

Les métiers exercés par les îliens

Les sondages effectués dans les registres paroissiaux et les documents liés aux patentes tendent à démontrer que les communautés du fleuve, bien que plus petites, ne sont pas très différentes de celles de la Fosse, de Richebourg ou de la rive sud. Les habitants exercent des professions souvent artisanales liées au travail du cuir (corroyeur ou mégissier) ou du fer (poêlier, maréchal-ferrand, cloutier, etc.) mais également liés à la production d’alcool, en particulier au 18e siècle pour l’eau-de-vie. Les particularités géographiques favorisent la présence de professions liées à l’eau comme les gabarriers, les pêcheurs ou les lavandières mais également d’agriculteurs, en particulier des éleveurs. Les commerçants ont alors le droit de faire conduire les gabares « directement à vis de leurs magazins, situés tant sur les ponts de Pirmil, Vertais, grande et petite Biaize qu'autres lieux », sans les obliger de mouiller à la Fosse pour être vérifié par les fermiers des traites.

Vue illustrative de la ligne des ponts au 18e siècle

Vue illustrative de la ligne des ponts au 18e siècle

Date du document : 04-01-2021

La population des îliens se densifie au 18e siècle parallèlement à l’implantation des premières fabriques d’indiennes, teintureries, faïencerie ou raffinerie sur les îles de la Madeleine, de Grande et Petite Biesse. De nouvelles professions comme des chapeliers, des perruquiers, des fabricants de bas s’installent alors sur « les ponts », et en particulier à Vertais, le plus gros des bourgs de la ligne des ponts. Des cordiers utilisent le pont de Pirmil pour exercer leur métier ; les poissonnières occupent le pont de la Poissonnerie ; diverses marchandises sont étalées sur le pont de la Belle-Croix, alors qu'il est défendu d'étaler hors de « la halle qui est située an dessus de la Grande Boucherie » ; des brocanteuses étalent sur le garde-fou de ce même pont des « hardes de friperie » alors qu’il n'est permis qu'à « des soldats invalides étant en garnison au château de Nantes de se placer les samedy, jour de marchez, en lieux publics et d'y exposer en vente quelques menues hardes de peu de valleur ».

Ces professions sont souvent repérées au fil des procès-verbaux pour infraction dont la teneur révèle des communautés hautes en couleur. Ainsi, en 1755, une perquisition « Chez Belliez, en Vertais » mena les inspecteurs dans la cave et quand « Chevas voulut sonder avec un bâton la chaudière où bouillaient des chapeaux, les compagnons l'en empêchèrent et l'insultèrent » ; en 1744, chez le perruquier Lavigne où un attroupement s'était formé, on cria haro sur les visiteurs en les traitant de « merlants » ; en 1774, la femme d’un fabricant de bas arrache les bas confisqués et les « cach[e] sous ses jupes et entre ses jambes ».

Le commerce, une activité centrale des faubourgs

Le caractère excentré des faubourgs îliens en fait également l’un des lieux où la fraude est la plus facile. En 1609, Bernard, trésorier des mortes-payes en Bretagne, adresse des lettres au flamand Antoine Questelin, qui fait transporter clandestinement des vins à ses ateliers d'eau-de-vie. L’un est situé au pont de « Pillemy » et possède cinq chaudières, l'autre au village de « Terre noble, paroisse de Rezé ».

Néanmoins, la grande activité des faubourgs îliens semble être le commerce généré par les marchands et voyageurs qui traversent les ponts. Ceux-ci sont assez larges pour permettre à deux voire quatre chariots d’avancer de front (deux dans chaque sens). Néanmoins, avec des chariots abondamment chargés à destination du marché urbain ou du port, il fallait vraisemblablement trois heures en moyenne pour traverser la Loire si le trafic n’était pas trop dense et s’il n’y avait pas d’attente aux nombreux points de péage et corps de garde. Il est donc vraisemblable que les voyageurs qui avaient emprunté la ligne peu avant la nuit dormaient sur les îlots. Ce constat explique que les auberges y sont nombreuses: dans la seconde moitié du 15e siècle, Pierre Landais, favori du roi, est seigneur de Vertais et reçoit l’autorisation d’y vendre du vin ; au 17e siècle Dubuisson-Aubenay décrit la Saulzaie comme « un petit bourg bien ramassé et rempli de bonnes hostelleries » ; au 18e siècle l'auberge de la Croix-Verte est établie le long de la chaussée des ponts de Petite-Biesse, celle du Bois Joly fait face au couvent des Récollets, celle de la Belle-Etoile se dresse à côté de la chapelle de Bonsecours.

Vivre sa religion sur la ligne des ponts

S’ils doivent trouver des moyens de subsistance, les habitants des îles doivent également assurer le salut de leur âme en assistant aux messes hebdomadaires. Mais les faubourgs fluviaux ne constituent pas une paroisse et les habitants des îles de la Saulsaie, de la Madeleine, de Gloriette, de Feydeau, de Biesse doivent donc traverser la Loire par les ponts ou les bacs en s’acquittant des redevances pratiquées vers la paroisse Sainte-Croix pour entendre la messe ; tandis que ceux de Vertais doivent se rendre avec les mêmes moyens sur la rive sud dans l’église paroissiale de Saint-Sébastien.

Plan de la ville de Nantes, prieuré de la Madeleine, détail

Plan de la ville de Nantes, prieuré de la Madeleine, détail

Date du document : 1723

A partir du 12e siècle, l’installation du prieuré de la Madeleine à l’extrémité de la prairie, au débouché du pont éponyme, permet aux habitants d’assister à des messes sans traverser l’ensemble des ponts dans les travées qui leur sont concédées dans l’église conventuelle. Puis, au 15e siècle, le manque d’édifices religieux autorisant les communautés des ponts à entendre la messe est à l’origine de la fondation de la chapelle de Bonsecours sur l’île de la Saulsaie. Enfin, la construction du couvent des Récollets au 17e siècle offre aux communautés l’occasion d’entendre la messe dominicale dans quelques travées de la nef du sanctuaire.

Pont de Belle-Croix

Pont de Belle-Croix

Date du document : vers 1825

En 1790, le prieuré de la Madeleine est saisie comme bien national et transformé en entrepôt, tandis que le couvent des récollets transformé en forge disparaît dans un incendie en 1794. Ce n’est qu’en 1841 qu’une paroissiale est érigée, selon les plans de l’architecte Théodore Jacques Nau, sous le vocable de la Madeleine sur l’île de la Prairie-au-Duc, dans le quartier actuel de la République. Devenue trop vétuste, le clocher de l’église est arasé en 1942 puis l’église est déplacée et reconstruite, le long du boulevard Gustave Roch à partir de 1953 sur l’île de la Prairie-au-Duc selon les plans de l’architecte de la paroisse Joessel et du directeur de l’école des Beaux-Arts Guillou.

Les obligations religieuses sont également l’occasion de commercer comme le rappelle le seigneur de Rezé lors de la destruction de la chapelle Saint-Eutrope à Pont-Rousseau lors de la rénovation de la route de Nantes à la Rochelle en 1793.

Vestiges de l'ancienne chapelle Saint-Eutrope

Vestiges de l'ancienne chapelle Saint-Eutrope

Date du document : 08-06-2018

« Il y a nécessité, Monsieur, que la chapelle de Saint-Eutrope soit promptement rétablie. Les habitants de ce hameau ne sçavent plus où aller chercher la messe, aucun prêtre ne la voulant dire deux fois dans celle de Bonne-Vertu, qui étant trop petite est cause de mille troubles et mille indécences, pendant le Saint Sacrifice. Tous les habitants du fond de la campagne de la route de la Rochelle trouvoient cy-devant une messe réglée à sept heures et demi à Saint- Eutrope. Ils y venaient et s'en retournaient et emportaient toutes les petites denrées dont ils avoient besoin. A présent qu'ils sont contraints d'aller soit à Saint-Jacques, soit aux Récollets, ils prennent sur les ponts ce dont ils ont besoin, de façon que les petits boutiquiers de Pont-Rousseau ne font plus rien dans leurs boutiques, qu'ils ferment le soir comme ils les ont ouvertes le matin, ce qui cause leur ruine... ».

Suite Ligne des ponts : l’eau, un atout économique (4/4)

Direction du patrimoine et de l'archéologie, Ville de Nantes / Nantes Métropole ; Service du Patrimoine, Inventaire général, Région Pays de la Loire
Inventaire du patrimoine des Rives de Loire
2021

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Rédaction d'article :

Julie Aycard, Julien Huon

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