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Hôtel particulier, 14 rue du Château

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     Développant sa haute façade sur une grande partie de la rue du Château, le n°14 et son portail imposant plongent immédiatement le passant dans l'histoire ancienne de Nantes. 

Des zones d'ombre ont longtemps régné sur son passé, à commencer par sa date de construction, son commanditaire et son architecte. Même son nom posait question, puisqu'il fut désigné, jusqu’il y a peu, par trois appellations différentes : « Hôtel Harrouys », « Hôtel Paulus » (voire Pollux) et « Hôtel de Goulaine ».

Aujourd'hui, le mystère de ses origines est levé. Voici donc l'histoire, pas tout à fait banale, de cet immeuble du 17e qui est l'un des hôtels particuliers parmi les plus grands, les plus complets et les mieux conservés de Nantes.

Rue du Château

Rue du Château

Date du document : vers 1905

La rue du Château

La rue du Château, autrefois rue Basse du Château, est une rue très ancienne de la ville close de Nantes qui mène du Château (des Ducs de Bretagne) à l'Hôtel de Ville, lieux de pouvoir majeur depuis le 16e siècle. C'est dans ce quartier, fortement marqué aussi par la présence de multiples couvents, que se sont implantés à partir du 17e siècle de splendides hôtels particuliers, symboles de l'influence et de la richesse des élites locales.

Implantations religieuses dans la ville, détail du plan Cacault

Implantations religieuses dans la ville, détail du plan Cacault

Date du document : 1756

Certaines rues y étaient majoritairement dominées par la noblesse, comme les rues Beausoleil, de Briord ou des Jacobins. D'autres sont plus orientées vers le commerce et l'artisanat : les rues des Chapeliers, du Port Maillard, des Carmes ainsi que la Grande Rue (aujourd'hui rue de Verdun). La rue du Château, quant à elle, comme celle de la Juiverie, accueillait plus particulièrement des « robins », représentants de l'administration des États de Bretagne, du Parlement ou de la Chambre des Comptes.

Et le n°14 en est une illustration très concrète, se révélant par ailleurs être un ensemble architectural remarquable, tant par sa taille que par son état de conservation.

Qui a fait construire le 14 ?

Peu d’informations étaient disponibles sur les propriétaires successifs du 14, à commencer par celui qui a acquis les emprises foncières nécessaires et fait construire l'immeuble.

Le nom de Paul Hus (également orthographié Hux), dont un aïeul, Gabriel Hus fut Trésorier des États de Bretagne, maire de Nantes en 1599 et fidèle soutien d'Henri IV dans sa lutte contre la Ligue du Duc de Mercoeur, fut fréquemment évoqué. Certaines pièces juridiques ou administratives font aussi apparaître les mentions « Paulus » (1726) ou même « Pollux » (1790).

Il a été aussi avancé les noms des Villeneuve, Harrouys et autres Goulaine à qui l'immeuble aurait appartenu. Une confusion qui a probablement son origine dans le fait que ces trois familles ont eu des propriétés rue du Château.

Tout cela relève d'hypothèses, au demeurant plausibles, mais qui manquaient singulièrement de fondements juridiques fiables. Or ceux-ci existaient et dormaient depuis trois siècles dans les archives notariales de Nantes conservées par les Archives Départementales de Loire Atlantique.

C'est consigné dans les feuillets 150 à 153 d'un Registre des Hypothèques de l'année 1910 qu'a pu être trouvé un acte de vente du 14 rue du Château, signé le 22 décembre 1910 et comportant un descriptif extrêmement précis (5 pages) des origines de propriété de l'immeuble depuis sa construction, avec notamment les précisions suivantes : « …Monsieur Nicolas Polas, du Fonteny, banquier à Nantes, l'avait fait construire de ses deniers en l'année seize cent quatre vingt trois sur un emplacement couvert d'anciennes constructions dont il avait l'acquisition… »

Et, coup de chance, les archives de Me Lemerle, notaire à Nantes, ont pu livrer en complément les originaux de deux actes de vente (datés de 1681 et 1683) par lesquels le noble homme Nicolas Paulus, sieur du Fonteny, bourgeois et banquier, devient propriétaire des parcelles foncières mitoyennes de son logement, déjà situé rue du Château.

Signature de Nicolas Paulus sur l'un des actes d'acquisition des constructions mitoyennes

Signature de Nicolas Paulus sur l'un des actes d'acquisition des constructions mitoyennes

Date du document : 17e siècle

Originaire du Barrois (Lorraine), Nicolas Paulus s'est établi à Nantes vers 1660 et devient secrétaire et homme de confiance de Guillaume II d'Harouys, alors trésorier général des États de Bretagne de 1657 à 1685. Il exerce simultanément de nombreuses charges de finances, notamment celle de receveur miseur des deniers d'octroy auprès de la Ville de Nantes (de 1665 à 1682).

Il prendra le titre de Sieur du Fonteny en acquérant en 1679 ce domaine situé à Chantenay près de Nantes « ...avec sa fuie, son moulin, sa garenne, ses terres nobles et roturières... ».

Marié à Françoise Pichery, ils auront quatre enfants : Nicolas, Catherine, Guillaume et André. Il meurt le 28 mai 1696.

Voilà donc un premier mystère qui se dissipe, nous savons maintenant de façon certaine qui a fait construire l'immeuble du 14 et à quelle date !

En avance sur son temps ?

Dès l'origine, le 14 a donc été la résidence principale de Nicolas Paulus et de sa famille. Celui-ci a acquis les emprises foncières nécessaires à son projet de construction en y incluant la demeure qu'il possédait déjà rue du Château. La veuve de son fils y résidera d'ailleurs jusqu'à sa mort vers 1735. Et c'est bien la dénomination d'« Hôtel Paulus » qui est utilisée jusqu'aux années 1960 dans la plupart des documents administratifs consultés.

Mais il apparaît aussi que le 14 a accueilli dès son achèvement, dans d'excellentes conditions de confort et d'espace, d'autres familles locales de renom. L'agencement des pièces et la distribution dans les étages confirment bien la présence initiale de deux grands appartements situés au 1er et au 2e niveaux, desservis par un escalier indépendant. Ils seront plus tard divisés par des cloisons, et des couloirs de distribution seront créés côté cour.

Le 14 a donc initié, à la différence des autres hôtels particuliers alors présents dans le quartier, avec près de 50 ans d'avance, un programme comprenant un autre logement de grand standing. Cela deviendra d'ailleurs ensuite la règle dans tous les projets d'envergure à l'architecture néo-classique qui vont lotir plus tard les quais de Loire ou le nouveau quartier Graslin.

Le 14 aura donc bien été précurseur de cette évolution, en avance sur son temps !

Une composition soignée et très ordonnancée

Le 14 est composé d'un corps de logis principal sur rue qui se développe avec deux ailes en retour sur cour où sont localisés deux beaux escaliers d'accès aux étages.

En fond de parcelle, une première séquence, en retour de l'aile Ouest, a été bâtie d'une fausse façade disposant de quelques percements verticaux jusqu'à une tourelle carrée de plus grande hauteur. Adossée et reliée à cette dernière, la seconde séquence comprend un bâtiment légèrement en retrait, dont les deux niveaux (plus combles) sont accessibles par des coursives tirées à partir de l'aile Est.

La cour d'honneur, qui est donc bâtie sur ses 4 côtés, assurait l’accès aux logements ainsi qu'aux diverses dépendances (écuries, remises à voitures, caves voûtées) et dispose, en outre, d'un puits.

La façade sur rue, en granit et tuffeau, est constituée de huit travées organisées de part et d'autre d'un élément central faisant saillie, encadrées deux par deux par des pilastres, eux aussi légèrement en saillie. A l'extrémité Est, se trouve une neuvième travée non prise en compte dans la composition de la façade mais qui complète le bâtiment sans en altérer l'ordonnancement.

L'élément central de la façade sur rue accueille un portail, encadré par des pilastres de type dorique, entièrement traité en bossages rustiques. La porte cochère en bois à deux vantaux est d'origine, tout comme le heurtoir à tête de lion qui orne le portillon.

Mascaron de la façade du 14 rue du Château

Mascaron de la façade du 14 rue du Château

Date du document : 30-11-2018

Le porche est voûté d'arêtes et surmonté d'un mascaron sculpté en forme de tête de personnage grimaçant. Son entablement comprend une frise ornée de motifs doriques divers : bucranes, fleurons, têtes de lion. Les deux chapiteaux le soutenant sont ornés de fleurons.

La facture générale de la façade et la rigueur de sa composition est bien en cohérence avec les principes qui vont s'imposer dans la deuxième partie du 17e siècle. Reste tout de même à identifier l'architecte qui les a mis en œuvre !

Enfin le nom de l’architecte !

Aucun marché ni pièce graphique d'origine n'ayant pu être retrouvés, le nom de l’architecte ayant conçu et réalisé l’immeuble est resté longtemps inconnu.

C'était sans compter sur l'intervention déterminante de Jacques Rouziou, un archiviste amateur passionné à qui il ne fallut que quelques minutes pour identifier la côte 4 E2 474 et le carton qui s'y trouvait. Et ce fut vraiment une belle émotion que d’y retrouver la commande signée par le Sieur Paulus le 26 janvier 1673, à Estienne Bedoy, architecte et maçon.

Y sont portées, dix ans avant le début des travaux, de façon extrêmement précise, les attentes et demandes de Nicolas Paulus : « … les cheminées seront de tuffeau des Coustaux, bien blanc ... la remise des carrosses aura une hauteur de neuf pieds... il sera fait un passage dans les écuries le long de la cuisine qui conduira à la cour de derrière de quatre pieds de large... la cuisine (sera) pavée de grison (grès) et tous les planchers seront carrelés de bon carreau commun de Durtal... »... et annoncé le versement d'une somme de 6000 livres pour ce travail de conception, avec un premier acompte immédiat de 2 000 livres.

Commande du Sieur Paulus pour le 14 rue du Château

Commande du Sieur Paulus pour le 14 rue du Château

Date du document : 26-01-1673

Belle ironie de l'Histoire

Des modifications importantes ont été apportées à l'immeuble au cours du 18e siècle : agrandissement des baies, suppression de certaines allèges, modifications des croisées, pose de nouvelles ferronneries, modifications de l'aménagement intérieur des appartements mis au goût du jour avec la pose de parquets Versailles, l'installation de cheminées de marbres et de lambris. Création également de multiples percements sur la façade sur rue pour l'accueil de commerces (à partir de 1175) s'installant dans les remises à calèches.

Façade du 14 rue du Château

Façade du 14 rue du Château

Date du document : 17-11-2018

Les autres modifications, effectuées ultérieurement (19e et 20e) se concentrent essentiellement sur l'aménagement intérieur des logements, leur division en entités plus petites et leur équipement (sanitaire en particulier). En 1928, les propriétaires du 14, M. et Mme Grillet décident de vendre l'immeuble par appartements. Les premières cessions interviendront la même année. A signaler également la façade en mosaïques d'inspiration « Art Déco » du café « le Select », une vénérable institution nantaise haute en couleurs dont la petite histoire mériterait d'être écrite, dont les murs abritent probablement un café depuis bien plus longtemps.

Quoi qu'il en soit, et même si elle exprime parfois certains archaïsmes, la forme architecturale globale de cet immeuble est véritablement représentative du Grand Siècle. Elle n'a pas d'égale à Nantes où fort peu de constructions de cette période nous sont parvenues intactes. Beaucoup ont été détruites et d'autres irrémédiablement détériorées.

Belle ironie de l'Histoire donc, que de voir l'architecture civile du 17e siècle magnifiquement représentée à Nantes par l'initiative d'un « modeste » robin qui, de toute évidence, a réalisé là l’œuvre de sa vie !

Laurent Vilbert
2021

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Rédaction d'article :

Laurent Vilbert

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