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Les « Bretons » ont toujours été, dans la perception nantaise, les Bas-Bretons, c’est-à-dire celles et ceux qui s’expriment en breton, perçus de ce fait comme des étrangers que leur grande pauvreté rend plus marginaux encore.

Sans qu’il soit possible d’en mesurer la représentativité en termes d’opinion publique, la Chronique de Nantes rédigée au 11e siècle est la première trace de ce regard hostile, porté il est vrai sur ceux qui accompagnent le duc d’origine cornouaillaise Alain Canhiart. Nous n’avons guère d’autre trace concrète de la présence des Bretons et du regard porté sur eux avant le 17e siècle.

Pauvres parmi les pauvres

Jusqu’au milieu du 19e siècle, les Bretons sont perçus comme des immigrés ordinaires, et connaissent le sort de ceux qui, chassés par la misère, occupent en ville les emplois les moins qualifiés et sont les premiers à le perdre en cas de difficultés économiques. Ils viennent en grande majorité des campagnes les plus proches du Pays nantais, celles du pays de Rennes et du Vannetais oriental, et ne sont donc pas réellement  perçus comme « Bretons » puisqu’ils s’expriment en français et le comprennent parfaitement. Ils sont domestiques, manœuvres,portefaix, terrassiers, journaliers, tisserands aussi, en particulier lorsque la crise de l’industrie textile rurale du Léon, dans le dernier tiers du 17e siècle, conduit beaucoup de Léonards à l’exil, un phénomène qui joue aussi de manière spectaculaire dans les campagnes toilières de l’arrière-pays de Saint-Brieuc ravagées par la crise à partir de 1740.

Cette situation conduit à des « types » bretons bien caractérisés, ainsi des « lamballais » qui viennent chaque printemps, par groupe de deux ou trois cents hommes, occuper les emplois de terrassiers, des déplacements organisés par des entremetteurs que l’historien Jean-Pierre Leguay n’hésite pas à qualifier de « véritables négriers », donnant ainsi une bonne idée de la condition de ces migrants. Il en est de même des Léonards qui se font une véritable spécialité des métiers liés au cheval, celui de palefrenier en particulier : en 1785 encore, un homme décédé à l’Hôtel-Dieu est simplement désigné comme un « Breton d’écurie »…

Massivement masculine – à la seule exception notable des servantes toutes recrutées parmi les francophones –, cette immigration conduit à des difficultés qui s’affirment peu à peu au cours du 19e siècle, lorsque l’appauvrissement des campagnes bretonnes correspond à un bien moindre dynamisme de l’économie nantaise. Dans les années 1830 ainsi, les Bretonnes sont de loin les plus nombreuses parmi les 600 prostituées dénombrées à Nantes, et parmi les mères célibataires demandant assistance. C’est alors que s’installe le stéréotype des Bretons mendiants, alcooliques, sales, peuplant les asiles de nuit – ils y représentent le tiers du public –, ceux qui s’entassent dans les quartiers les plus pauvres, dans l’île de Biesse, à Barbin, Sainte-Anne, Chantenay, les victimes toutes désignées des épidémies de choléra et donc ceux qui sont responsables de leur diffusion…

Misère, racisme et exclusion

L’immigration bretonne est à son apogée entre le milieu du 19e siècle et la Première Guerre mondiale : en 1891, 17 000 Nantais sont nés dans un des quatre autres départements bretons. Cette immigration est la plus visible puisque la seule qui soit alors repérable à la fois par le nombre et par la langue, la plus pauvre aussi sans doute.

Ce contexte explique la violence du rejet dont les Bretons sont victimes à Nantes pendant un demi-siècle environ. Dès 1851, l’industriel Auguste Chérot, adjoint au maire, en fait les principaux obstacles au progrès et à la modernisation de la ville, évoquant les « hordes nomades », « ces invasions de mendiants qui nous viennent des campagnes de la Bretagne », « la malpropreté la plus repoussante » qui serait la « seconde nature » de Bretons vivant, qui plus est, dans une effrayante « dégradation morale ». L’Église catholique n’est pas en reste qui dénonce, avec le curé de Sainte-Anne Jean-Marie Le Huédé, « les refuges dégoûtants [des] peuplades toujours renaissantes de Bas-Bretons ». Un véritable modèle d’exclusion se forge alors à Nantes, assimilé par tous les intéressés : à, par exemple, la « malpropreté native » des Bretons (1890) répond le proverbe Mont da Naoned da c’hortoz bezañ daonet (Aller à Nantes avant d’être damné)… Et, dans une ville où le mot a un sens, Le Phare de la Loire évoque en 1870 « la traite des Bas-Bretons ». Le mépris est encore ouvertement exprimé en 1899 par le maire et industriel Paul-Émile Sarradin qui soutient l’entreprise Grandjouan lors de la grève des balayeuses : « Après tout, elles gagnent assez pour des Bretonnes ! ».

Nous ne savons rien, cependant, de l’attitude des Nantais hors des milieux de la bourgeoisie, du clergé et des intellectuels, même si l’on peut supposer que le rejet de l’immigré et de celui qui est perçu comme étranger a dû être largement dominant. Et l’évolution perçue dans les élites nantaises à l’extrême fin du 19e siècle, si elle tend à pacifier les propos, n’a rien de positif : elle transforme les Bretons en exotiques alibis d’une identité bretonne qui conduit à organiser en 1910, six ans après le triomphe du « village noir », un « village breton » aux stéréotypes caricaturaux.

Défilé en costumes bretons

Défilé en costumes bretons

Date du document : années 1950

Vers l’anonymat

La présence croissante de nouveaux boucs émissaires potentiels, italiens en particulier, explique peut-être la banalisation progressive de la présence des Bretons à partir des années 1920. À condition d’abandonner « le costume » – sauf dans les grandes occasions –, et de renoncer à la langue bretonne, les immigrés s’intègrent plus facilement grâce aux réseaux familiaux et à une réelle organisation de l’immigration autour d’associations, tel le Foyer breton créé en 1923 par le curé de Saint-Martin de Chantenay, de cafés, tel le Rendez-vous des Bretons ou le Rendez-vous des Bellilois, de quartiers, Sainte-Anne et surtout, de plus en plus, Chantenay, voire de concentrations plus spécifiques encore, comme celle des originaires de Spézet autour de la mairie de Chantenay.

Affiche pour un meeting du parti communiste avec les bretons de Chantenay

Affiche pour un meeting du parti communiste avec les bretons de Chantenay

Date du document :

Il demeure, jusque dans les années 1960 au moins, des accents bien perceptibles à Chantenay dans l’usage du français, des souvenirs parfois amers du renoncement culturel forcé, et une mémoire en partie mythique qui s’est construite, notamment, autour de « Sainte-Anne, paroisse bretonne » : celle effectivement de la prédication, de la confession et de certains offices en breton autour de 1900, celle du « pardon breton » abandonné en 1958 seulement, mais celle aussi – un temps au moins – du mépris pastoral, et celle encore d’un vote rouge très marqué à partir de la fin du 19e siècle, quand les Bretons se sont insérés dans le monde ouvrier.

Extrait du Dictionnaire de Nantes
(droits d'auteur réservés)
2018

En savoir plus

Bibliographie

Breteau, Jean, « Peut-on émigrer chez soi ? Le peuplement breton de Nantes aux XIXe et XXe siècles », Hommes et Migrations, n°1260, mars-avril 2006 (Bretagne : terre d’immigration), p. 41-47 ici

Croix, Alain (coord.), Nantais venus d’ailleurs : histoire des étrangers à Nantes des origines à nos jours, Presses Universitaires de Rennes, Rennes ; Association Nantes-Histoire, Nantes, 2007

Guyvarc'h, Didier, « Un manifeste de 1851 contre les immigrés bretons », Genèses, n°24, 1996, (Trajectoires), p. 137-144 [En ligne, consulté le 17/11/2020] ici

Mémoires des migrations du Moyen-Age au XXe siècle : tolérance, intolérance : exposition octobre 1998-mars 1999, Cosmopolis (Espace Graslin), Nantes, Les Anneaux de la mémoire, Nantes, 1998

Nantes-Histoire, Venir à Nantes avant d'être damné, "Mont da Naoned da c'hortoz bezañ daonet" : migrations rurales bas-bretonnes vers Nantes, XIXe-XXe siècles, Skol Vreizh, Morlaix, 2000

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Rédaction d'article :

Alain Croix

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