Ancien marché et patinoire rue de Feltre
Édifié au début du 19e siècle, rasé, reconstruit, bombardé, le bâtiment initialement construit sur les plans de l’architecte Mathurin Crucy a connu des usages variés et a été transformé a plusieurs reprises.
La construction de la Halle aux toiles de Crucy
Le 2 août 1817, le Conseil municipal est saisi par le Conseil général du Département d’une demande d’établissement d’un marché aux fils à Nantes : il s’agit d’offrir aux marchands de toiles et de fils un lieu digne de leur commerce.
En 1820, la Ville déjà propriétaire d’une partie du terrain des anciennes douves Saint-Nicolas, acquiert, auprès de particuliers, des biens immobiliers voisins nécessaires à la construction de la halle aux toiles. Ce projet architectural s’inscrit dans un projet urbain de nouvelle percée (actuelle rue de Feltre) dans le prolongement de la rue du Calvaire et de nouveaux alignements par la rectification et l’élargissement des rues de l’Arche-Sèche et Cacault.
En 1819, l’architecte François-Jean-Baptiste Ogée définit les grandes lignes du programme de construction. L’objectif est alors de construire, rue de l’Arche-Sèche, une halle aux toiles devant contenir trente boutiques et le bureau de l’inspecteur de la marque.
Occupé ailleurs, Ogée confie le projet à Mathurin Peccot, architecte-voyer honoraire de la ville, qui imagine un plan en forme de fer à cheval. Mais, dans le même temps, Mathurin Crucy propose d’édifier un marché couvert pour les fruits et légumes et, au-dessus, une halle aux toiles où l’on vendra hebdomadairement des lins, fils et tissus divers. C’est ce programme qui remporte l’adhésion, et après plusieurs modifications des plans à la suite des interventions du Conseil des Bâtiments civils, les travaux de l’édifice sont engagés en 1824, mais l’ouvrage n’est livré qu’en 1826 suite à des aléas de chantier.
Long de 75 mètres et large de 12 mètres, l’édifice est de style néoclassique. À l’intérieur, une galerie à 19 arcades en plein cintre ouvre sur une place spacieuse, à l’ouest du bâtiment, où, sous des pavillons et appentis en bois, les marchands de légumes et les acheteurs sont à l’abri des intempéries. Le premier étage comporte des bureaux, le logement du directeur ainsi qu’une immense salle éclairée par 36 baies cintrées, prévue pour accueillir le marché aux toiles. Cette halle en pierre de taille constitue la dernière réalisation de Mathurin Crucy peu avant sa mort.
Plan du marché et de la halle aux toiles
Date du document : 27/07/1821
Le musée d’arts de la rue de Feltre
En 1829, le premier étage est aménagé pour recevoir le musée de peinture et abriter les œuvres données par Napoléon à la Ville au début du siècle ainsi que la collection Cacault, achetée par la municipalité en 1810.
L’aménagement de l’étage consiste à séparer la partie réservée au marché aux toiles de celle destinée au musée, cloisonné en quatre salles. Le 1er avril 1830, le musée est inauguré. Cependant, l’espace étant trop réduit, l’ensemble des œuvres ne peut être exposé. Ainsi, environ 400 tableaux sont sélectionnés en 1831 et vendus, selon les termes employés à l’époque, à cause de « leur médiocrité ou de leur état de dégradation ».
Peu à peu, le musée gagne du terrain sur la halle aux toiles. Une salle en 1833, une deuxième quelques années plus tard, une dernière en 1846, qui achève l’occupation complète de l’étage. Le marché aux toiles est alors définitivement transféré dans la partie haute de la Halle aux blés, située quai Brancas.
En 1852, des travaux de décoration sont effectués pour accueillir le legs de la collection des frères Edgar et Alphonse Clarke de Feltre, conformément aux exigences du testament. La salle spécialement consacrée à cette collection est inaugurée avec un grand concert le 15 mai 1854.
Vue intérieure du musée des Beaux-Arts de la rue de Feltre
Date du document : Fin du 19e siècle
En 1860, les administrateurs du musée obtiennent la réfection des autres salles. La façade de la rue Cacault est rénovée en 1865. Le nivellement et les alignements des voies aux abords du musée sont réalisés en 1867. Mais le musée de Feltre demeure trop exigu. Dès 1864, Philippe Doré, porte-parole de la commission de surveillance du musée, écrit au maire Ferdinand Favre pour lui signaler l’urgence de l’agrandissement de l’établissement et lui signifier son inquiétude devant l’augmentation du nombre de tableaux non exposés. Le préfet constate également l’insuffisance du bâtiment et encourage le maire à envisager sérieusement l’agrandissement du bâtiment.
Un projet, qui consiste à doubler le musée existant d’une aile parallèle de mêmes dimensions, est préparé en 1866. Mais il ne verra jamais le jour. Dans le même temps, plusieurs projets d’agrandissement ou de reconstruction sont proposés. L’un d’eux est présenté dans l’atlas de l’Exposition universelle de 1878. Mais aucun n’aboutit. En 1878, on estime qu’un tiers des œuvres sont stockés dans les magasins, restant hors du regard du public. Vingt ans plus tard, en 1887, Philippe Doré constate que la construction d’un nouveau musée, plus vaste, « s’impose impérieusement ».
Façade du projet d’agrandissement du musée des Beaux-Arts de Nantes
Date du document : 1878
Le marché de Feltre
À la suite de l’inauguration du nouveau musée des Beaux-Arts le 19 janvier 1900, la halle de Feltre, trop petite et dans un état jugé déplorable, est rasée en 1902 et remplacée par un marché couvert. Conçue par Alfred Marchand, le nouvel édifice reconstruit in situ est une halle de 61 mètres de long sur 24 mètres de large, à ossature et charpente métalliques, sur un soubassement en pierre. Elle comprend quatre niveaux disposés sur un terrain en dénivelé : un niveau d’entresol donnant en contrebas sur la rue de l’Arche-Sèche, et, donnant sur la terrasse supérieure de la place Bretagne et sur la rue de Feltre : un sous-sol et deux niveaux supérieurs.
Les travaux se déroulent en 1903 et 1904, le marché ouvre le 1er janvier 1905.
Le marché de Feltre en construction
Date du document : 1903-1904
En ce début de 20e siècle, divers procédés industriels sont mis en œuvre dans ce chantier. Outre le recours à une ossature métallique sur un soubassement de pierre, d’autres procédés industriels sont utilisés. En 1902, trois représentants des sociétés Hennebique, Colarou et Matrai sont sollicités pour proposer leurs solutions techniques en vue de la la réalisation de planchers en béton armé. C’est l’entreprise de M. Richard concessionnaire de M. Coularou qui gagne le marché du fait de ses tarifs avantageux.
La modernité se manifeste également dans l’usage novateur d’un système de réfrigération (système Lebrun) permettant de maintenir la température entre 0°C et 4°c. En 1903, les chambres froides sont aménagées par la société de M. Pichon, qui loue à cette fin 4 des 9 boutiques du rez-de-chaussée donnant sur la rue de l’Arche-Sèche. La même société obtient la gestion du système de réfrigération moyennant un bail d’une durée de 50 ans.
Au milieu des années 1930, alors que le nouveau marché de Talensac est inauguré, les marchands de Feltre déménagent laissant l’ancienne halle vacante. Divers projets se succèdent. En 1937, la grande salle à l’étage accueille un court de tennis et une salle de ping-pong. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, le lieu est réquisitionné par l’armée britannique qui y entrepose des munitions, ce qui n’est pas sans inquiéter la société des Entrepôts frigorifiques de l’Ouest qui occupe toujours le rez-de-chaussée. Puis au cours de l’été 1940, un capitaine de l’armée française prisonnier à Laval demande à louer le site pour y aménager une salle des fêtes, projet surprenant resté sans suite.
En 1943, le quartier est victime des bombardements entraînant la destruction de nombreux bâtiments. La halle couverte, quoique touchée – une partie de la charpente et l’ensemble de la vitrerie sont soufflés, le plancher béton est touché - conserve ses murs.
La rue de l’Arche-Sèche après les bombardements de septembre 1943
Date du document : septembre 1943
Le bâtiment municipal accueille plusieurs activités ; de manière provisoire, des commerçants du centre-ville sinistrés y sont installés après-guerre. On y loge aussi des associations comme l’Union nationale des mutilés et réformés, et plus tard, le Syndicat national des instituteurs et l’Amicale du personnel retraité de la Ville de Nantes… Au rez-de-chaussée, l’entreprise « Frigo nantais » approvisionne les foyers en glace à une époque où tous ne possèdent pas encore de réfrigérateurs. Mais en 1964, le bail qui lie cette société à la Ville est dénoncé, donnant lieu à un contentieux. La société qui souhaite rester, propose alors, en février 1966, d’aménager une patinoire.
La patinoire de Feltre
Le 25 novembre 1966, le conseil municipal accepte la proposition de la société « Frigo nantais » et dote ainsi les Nantais d’une patinoire. Dès l’année suivante, les patineurs sont accueillis. Dans un premier temps, la patinoire n’est ouverte qu’en hiver, la glace fondant le reste de l’année. Par la suite, l’installation est améliorée et la patinoire ouvre toute l’année. Cependant, la patinoire est dimensionnée à l’échelle du bâtiment, et non aux normes olympiques, ce qui complique l’entraînement des sportifs.
Vue intérieure de la patinoire de la rue de Feltre
Date du document : Années 1970
La Ville de Nantes est toutefois bien consciente de ce problème. Dans le contrat en date du 7 janvier 1967 signé avec la société « Frigo Nantais », il est stipulé que la concession accordée pour l’exploitation de la patinoire doit se dérouler en deux phases. Une première phase pour aménager et exploiter une patinoire dans les locaux du Marché de Feltre, et une seconde phase pour aménager et exploiter une patinoire olympique sur un terrain du Parc régional d’exposition de la Beaujoire. Mais ce projet ne verra jamais le jour.
En 1984, la patinoire de Feltre est remplacée par la patinoire du complexe sportif du Petit-Port. L’ancien marché de Feltre retrouve alors un peu sa vocation première en accueillant deux magasins, l’un au rez-de-chaussée, l’autre à l’étage. En 1986, la Ville cède le bâtiment à une enseigne de prêt-à-porter, C&A, qui après travaux, s’y installe en 1988. Peu après, elle est rejointe par la librairie Privat, qui y reste jusqu’en 2014. Partiellement inoccupé, et alors que C&A annonce la fermeture de son enseigne en centre-ville en 2026, ce bâtiment qui a déjà connu plusieurs vies, est voué à connaître de nouveaux changements.
Irène Gillardot, Elven Pogu
Direction du Patrimoine et de l’Archéologie, Ville de Nantes/Nantes Métropole
2025
Album « Ancien marché et patinoire de la rue de Feltre »
En savoir plus
Bibliographie
Pascale Wester, « L’ancienne patinoire abrita d’abord de la toile et des toiles » dans Nantes Passion, n°162, février 2006, p.30-31.
Claude Cosneau, Mathurin Crucy (1749-1826), architecte nantais néo-classique, Musées départementaux de Loire-Atlantique, Musée Dobrée, Nantes, 1986.
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Irène Gillardot, Elven Pogu
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