École André-Lermite
La cité des Castors de l’Erdre

2e Bourse du travail, rue Désiré-Colombe

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Lorsque la Ville inaugure la Bourse du travail le 13 janvier 1923, les organisations syndicales attendent depuis plus d’une décennie de pouvoir intégrer les lieux. C’est que le projet d’une « Maison des œuvres sociales » est à l’ordre du jour depuis 1911.

Le projet d’une « Maison des œuvres sociales » (1911-1914)

Le Conseil municipal de Nantes, lors de sa séance du 28 juillet 1911, approuve l’acquisition par la Ville de l’immeuble de l’ancienne école Livet en vue d’y installer un « Groupe d’œuvres sociales ou de services » comprenant le conseil des Prud’hommes, les justices de paix des 6e et 7e cantons, les sociétés de secours mutuels, les cours techniques et la bourse du travail.
L’ensemble est situé à l’angle des rues Arsène-Leloup et Sainte-Marie (rebaptisée « Désiré-Colombe » après la guerre, du nom d’un ancien secrétaire de la Bourse du travail de Nantes).
Il s’agit non seulement de reloger les organisations syndicales qui sont alors hébergées dans des locaux devenus vétustes, rue de Flandres, mais surtout de leur permettre d’offrir aux ouvriers et salariés tous les services permis par la loi de 1884.

À cette époque, le mouvement ouvrier est divisé entre les syndicats membres de la CGT et ceux, souvent réformistes, qui veulent rester autonomes. La CGT choisit alors de se réorganiser en unions départementales et locales. Tandis que les organisations non confédérées sont peu à peu écartées du fonctionnement de la Bourse du travail, la CGT prend en main l’institution, à tel point qu’en 1913 il n’y a plus de distinction entre l’institution Bourse du travail de Nantes et l’Union locale CGT.
On peut estimer qu’il existe alors entre quarante et cinquante syndicats adhérents soit à l’Union locale de Nantes, soit à la Bourse et ces organisations fédèrent environ 5 000 travailleurs.

 

Changements d’affectation (1914-1921)

Pendant la guerre, la Bourse qui n’est pas encore achevée est réquisitionnée par l’armée française puis à partir de 1918 utilisée par l’armée américaine.

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L’armée française y installe une annexe hospitalière, le centre spécial de réforme. Les Américains y créent un atelier de raccommodage de linge, puis le lieu est investi par l’YMCA (Young Men’s Christian Association), un mouvement de jeunesse protestant qui accompagne l’armée américaine,  à travers ses foyers du soldat et organisent spectacles, bibliothèques et activités sportives.  
Il semble que ce changement d’affectation initié par l’armée française n’ait pas été autorisé par la mairie, mise devant le fait accompli. En 1920, les locaux sont laissés dans un état épouvantable comme l’atteste le rapport de quinze pages accompagnant le devis des travaux de remise en état des bâtiments.

Le 28 septembre 1921, le secrétaire de la CGT écrit au Maire que les syndicats ne peuvent toujours pas profiter de la salle des fêtes dont les murs « auraient besoin d’être blanchis et les soubassements peints, cela par mesure d’hygiène », et « les murs de la salle des pas perdus sont couverts de moisissures d’un aspect repoussant ».

Au sortir de la guerre, l’affectation des locaux change sensiblement par rapport au projet initial de « Groupe d’œuvres sociales ». En 1921, il n’est plus question de tribunal des prud’hommes ni de justice de paix.

Outre les organisations syndicales, la Bourse accueille les mutuelles. En avril 1913, il y a 175 sociétés [mutuelles] susceptibles de demander à être logées dans ces nouveaux locaux… Il semble que les besoins de la mutualité ont largement été sous-évalués par la Municipalité.
Après la Première Guerre mondiale, ces sociétés mutualistes sont dans la même urgence que les syndicats et attendent avec impatience les travaux de réhabilitation.

 

De la scission à la réunification (1921-1939)

En 1921, la CGT doit faire face à une nouvelle crise. Exclus, les minoritaires créent la CGT-Unitaire, dominée par les militants du tout jeune Parti communiste.

Les syndicats unitaires quittent la Bourse et doivent trouver des locaux par leurs propres moyens. Il n’existe que peu d’informations à ce sujet et il y a tout lieu de penser qu’ils ont dû avoir recours aux arrière-salles de cafés.
À Nantes, les unitaires pèsent d’un poids certain. Dès lors le mouvement ouvrier est scindé entre des confédérés, plus prompts à passer des compromis avec le patronat pour obtenir des avancées partielles, et des unitaires, taxés d’aventurisme, accusés d’affaiblir le mouvement et de faire le jeu de la réaction. Les événements historiques se chargeront de les réunir.

En effet, Le 6 février 1934, à Paris, les différentes composantes de l’extrême droite s’affrontent aux forces de l’ordre avec une telle violence qu’elles manquent de peu de prendre d’assaut l’Assemblée nationale. À Nantes, ils ne sont que quelques-uns, membres des Jeunesses patriotes et de l’Action française, mais le monde syndical tient à exprimer sa détermination. Le 7 mars, quatorze associations, dont la CGT (les « confédérés ») et la CGTU (les « unitaires »), se réunissent suite à une manifestation contre un meeting de l’Action Française et pour la première fois apparaissent les Comités contre le fascisme.  Le 12 mars, les forces républicaines organisent meeting et défilé avec appel à la grève. À 9h30, le cortège part de la Bourse dans le calme ; à 11h, 10 000 à 15 000 manifestants assistent aux prises de parole place Delorme et finalement des affrontements avec les forces de l’ordre ont lieu en fin de journée.

Dans la suite logique de ces manifestations, le 1er mai 1934 a lieu sous le signe de l’unité avec un meeting commun CGT-CGTU à la Bourse, suivi d’un défilé dans les rues de Nantes.
Ce n’est pas à la Bourse du travail de Nantes, mais salle du Tourbillon, à Doulon que Maurice Thorez, le secrétaire national du PCF lance, le 24 octobre 1934, un appel aux Radicaux en congrès à Nantes, à se joindre aux communistes et à la SFIO au sein d’un véritable Front populaire. Ce meeting fait dire à plusieurs auteurs que « c’est à Nantes qu’est né le Front populaire ».

Les temps sont à l’unité. Les négociations en vue de la réunification de la CGT débutent en juin 1935. Un accord national est trouvé en septembre et localement un congrès départemental de « fusion » est organisé à Saint-Nazaire, le 15 décembre de la même année. Auguste Péneau (ancien confédéré) est élu secrétaire général ; Gaston Jacquet, unitaire, est élu peu de temps après secrétaire du très puissant syndicat des métaux de Nantes.

Avec l’unité retrouvée, les syndicats qui avaient été exclus de la Bourse ont pu revenir dans les lieux.

 

Entre parenthèses (1939-1945)

Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Bourse du travail accueille des réfugiés belges fuyant l’avancée des Allemands dans leur pays. Le lieu semble par la suite avoir été réquisitionné par l’occupant sans qu’on en connaisse la destination.

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Sur cette période, la vie syndicale continue au ralenti. Si les confédérations syndicales sont supprimées à l’échelle nationale, les décrets devant régler le sort des unions locales ou départementales ne voient jamais le jour. Aussi, l’Union locale CGT de Nantes continue d’exister et de fonctionner au moins jusqu’en février 1942.


La cohabitation difficile entre la CGT et FO (après 1945)

Avec la Libération, les organisations syndicales retrouvent leur liberté d’action. La Bourse redevient progressivement la ruche grouillante qu’elle était avant-guerre. Mais les stigmates du conflit subsistent : de nombreux militants ont payé de leur vie leurs engagements, qu’ils aient été actifs ou non dans la Résistance, d’autres ne reviennent de déportation que de longs mois après la fin des hostilités, ou furent déplacés du fait des bombardements…

Au sein de la Bourse, des bureaux sont affectés au service des cartes de rationnement qui y restera jusqu’à la fin de l’année 1948 ou au début de 1949.

Très rapidement les tensions internationales entre les Occidentaux et le bloc soviétique trouvent leur prolongement au sein de la vie politique et sociale française. C’est dans ce contexte de Guerre froide que le courant « Force ouvrière », opposé à l’emprise du PCF sur les syndicats, quitte la CGT en décembre 1947 et crée la CGT-Force ouvrière.

Localement, la répartition des locaux au sein de la Bourse du travail de Nantes illustre l’âpreté des échanges. Une « pétition » est adressée à la mairie le 19 janvier 1948 pour annoncer la scission de la CGT locale et la création d’une UL CGT-FO. Dès le 18 février, le Conseil municipal adopte un arrêté fixant, plan à l’appui, la nouvelle répartition des locaux : le rez-de-chaussée du bâtiment rue Arsène-Leloup à l’usage exclusif de la CGT, exception faite de la grande salle de réunion destinée aux deux organisations ; le 1er étage également à l’usage exclusif de la CGT ; le 2ème à l’usage exclusif de la CGT-FO. Il ne s’agit là que des bâtiments qui entourent la cour dite « de la Bourse du travail », les deux ailes qui remontent de part et d’autre de la cour dite « de la Mutualité » sont occupées, côté rue Désiré-Colombe par la Mutualité, et côté cour par les cours professionnels plus particulièrement liés à FO.

Évidemment, face à cette décision, la CGT ne se laisse pas faire et dans un tract édité avant même l’adoption de l’arrêté municipal du 18 février, elle dénonce ce qu’elle appelle un « passe-droit » en faveur de Force ouvrière.

Les sources de conflit sont multiples, chaque salle est un enjeu. C’est au point que par un courrier en date du 12 août 1948, la mairie annonce l’édification d’une cloison « afin de séparer les locaux utilisés par la CGT et ceux utilisés par FO ». Même le gardiennage doit être distinct, celui de Force ouvrière sera assuré par le gardien de la Mutualité !

Malgré ces tensions, la Bourse reste une véritable ruche qui héberge une multitude d’organisations proches du monde ouvrier ou de manifestations parfois très diversifiées.

Tous les grands conflits des années 1950 sont l’occasion de rassemblements assez spectaculaires dans les locaux ou dans les cours de la Bourse ou de la Mutualité. C’est le cas en 1953 ou en 1955. Et c’est encore le cas en 1974, au moment de la grande grève des postiers.

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Une nouvelle répartition des syndicats (1978-1980)

Au début de l’année 1978, la réorganisation et la rénovation des locaux de la Bourse sont à l’ordre du jour. Yannick Chéneau, secrétaire de l’UL CGT, entre en pourparler avec la nouvelle municipalité socialiste d’Alain Chenard qui vient de remporter les élections locales. Les locaux, mal entretenus, souffrent d’un délabrement évident et ont besoin d’un sérieux rajeunissement.

Dans le même temps, du fait de la disparition des cours professionnels et du regroupement des mutuelles, des espaces se libèrent progressivement. Une vaste réorganisation des locaux est donc envisageable et une nouvelle répartition plus cohérente est imaginée entre les deux principaux occupants, les syndicats CGT et CGT Force-ouvrière. Une série de déménagements et d’échanges de bureaux va aboutir à la disposition qui prévaudra jusqu’à la fin de l’activité de la bourse en 2001.

Progressivement, les locaux de Force Ouvrière sont regroupés dans l’aile située à l’arrière de la cour de la Mutualité et dans celle, perpendiculaire, qui sépare les deux cours de la Bourse et de la Mutualité.
La CGT dispose alors de la quasi-totalité de l’immeuble situé en façade de la rue Arsène-Leloup (salles Momousseau et Croizat), d’une partie de l’aile perpendiculaire (entre les deux cours), et de la moitié de l’aile en façade de la rue Désiré-Colombe (le bas de la rue). Tandis que la Mutualité utilise encore l’autre moitié de ce bâtiment (haut de la rue Désirée-Colombe).

Une seconde et dernière réorganisation intervient au début des années 1980, permettant à la CGT  de s’étendre dans des espaces laissés vacants par les mutuelles, soit la moitié du deuxième étage et la totalité du troisième étage de la partie haute de l’aile longeant la rue Désiré Colombe.

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Vers un nouveau départ (après 2001)

En 2001, après avoir soutenu la cause des sans-papiers, la CGT tout comme FO quitte définitivement les lieux pour rejoindre la toute nouvelle Maison des syndicats installée sur l’île de Nantes dans l’ancienne gare de l’État. La Bourse du travail est murée et le lieu doit attendre le projet de réaménagement Désiré-Colombe pour retrouver une nouvelle vocation.

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Aujourd’hui, l’ancienne Bourse du travail a été réhabilitée pour y accueillir un des principaux pôles associatifs de la Ville. La mémoire ouvrière a été valorisée, notamment à travers la dénomination des cours et des salles du nouvel équipement.

 

Centre d'Histoire du Travail ; Direction du Patrimoine et de l'Archéologie, Ville de Nantes / Nantes métropole

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En bref...

Localisation :

Arsène-Leloup (rue) 8 ; Désiré-Colombe (rue), NANTES

Date de construction :

1911

Auteur de l'oeuvre :

Guchet, Gabriel (architecte)

Typologie :

architecture civile publique et génie civil

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Bibliographie

Richard, Daniel, « La Bourse du Travail », Les annales de Nantes et du pays nantais, n°244, 1992, p. 27-34


Rochet, R., « La Bourse du Travail de Nantes et les syndicats », Association française pour l'avancement des sciences, Nantes et la Loire-Inférieure en 1935 : Congrès de Nantes, 1935, Impr. du Commerce, Nantes, 1935, p. 16-18

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Contributeurs

Rédaction d'article :

Irène Gillardot , Xavier Nerrière

Anecdote :

Xavier Nerrière

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