1936 : grèves sous le Front populaire à Nantes
À Nantes, l’usine des Batignolles illustre le rôle pionnier et symbolique des grèves de juin 1936, mêlant occupation pacifique, tensions syndicales et débordement des structures traditionnelles. Si les accords Matignon déclenchent une vague massive d’occupations, le mouvement révèle surtout une mobilisation spontanée et difficilement contrôlable, portée par des travailleurs et travailleuses parfois peu syndiqués. Derrière une apparente maîtrise, cette grève générale bouscule profondément la CGT et marque un moment d’émancipation autant collectif que social.
Les « Batignolles » à l’avant-garde
Ils seront les derniers à baisser le drapeau rouge en juin 1968, ils furent les premiers à le hisser en juin 1936. L’usine des Batignolles a la réputation d’être une « usine rouge ». Le 3 juin, les cols blancs entrent en scène, rejoints dès le lendemain par les employés. La raison du conflit : un différend sur les bons de travaux et les bonis des manœuvres… ; un différend qui est réglé le jour même en faveur des ouvriers mais qui n’empêche pas le déclenchement par la CGT d’une grève sur le tas. Les Métaux CFTC s’en détournent, voyant dans ce mouvement « malgré son apparente spontanéité », la main, non des « organisations ouvrières responsables », mais d’obscurs agitateurs dont les méthodes ont « abouti dans d’autres pays à des conséquences graves »…
Groupe d’ouvriers pendant l’occupation de l'usine des Batignolles, 10 juin 1936
Date du document : 10/06/1936
Les policiers sont priés par leur hiérarchie d’être « calmes et circonspects ». L’occupation est paisible, on y joue même du jazz lors d’une journée portes-ouvertes réservées aux salariés et à leurs familles. Une semaine plus tard, la grève se termine… mais l’occupation continue, par solidarité avec les employés, toujours en négociations. Principale victime : le directeur, Théodore Roux qui sera débarqué par la direction nationale...
À Nantes, dans ces premiers jours de juin, outre les Batignolles, la grève ne touche qu’un atelier de serrurerie et une fabrique de chaussures proche de la faillite : les Chaussures Lemoine. En réalité ce sont les accords Matignon (8 juin 1936) qui mettent le feu à la plaine…
La multiplication des occupations stupéfie le patronat. Aussitôt, les patrons adressent aux maires et préfets un courrier type visant à les dégager de toute responsabilité en cas de dégradations du lieu et des outils de travail, et appelant les autorités à faire respecter le sacrosaint droit de propriété et la liberté du travail. L’inquiétude du patronat est renforcée par la situation politique : le gouvernement et les mairies de gauche ont-ils vraiment la volonté de faire cesser le désordre ? Le peuvent-ils ? Et que faire contre les « agitateurs » professionnels ? Le 16 juin par exemple, le commissaire central est prévenu qu’un groupe circule en voiture, drapeau rouge à la portière, appelant les grévistes « à refuser toutes les propositions patronales et les incitant à commettre des crimes ou délits ». L’enquête aboutit à l’arrestation des dits agitateurs : de jeunes ouvriers du bâtiment qui vivent et travaillent dans le quartier de Doulon. Interrogés, ils nient avoir déclaré aux grévistes qu’ils étaient mandatés par la Bourse du travail de Nantes. À cette occasion, on apprend que c’est cette dernière qui s’était rapprochée des services de police afin qu’ils enquêtent sur les agissements de ce groupe !
Cette anecdote nous rappelle que la CGT de Loire-Atlantique fut débordée par les événements et a craint de l’être par des ouvriers radicalisés.
Une unité syndicale fragile
À cette crainte née des événements, s’ajoute la difficulté pour les syndicalistes à travailler ensemble après avoir passé quinze ans à se quereller. Remontons le temps. Le 15 décembre 1935, à la Bourse du travail de Saint-Nazaire, L’Internationale retentit pour célébrer la fin de la discorde entre la CGT et son ennemi, la CGT-U (pour unitaire), formée par des exclus en 1921 et devenue au fil du temps le bras du Parti communiste dans le monde du travail.
Congrès de réunification de la CGT entre Unitaires et Confédérés, Toulouse, mars 1936
Date du document : Mars 1936
Mais en cette fin d’année 1935, la CGT-U ne représente plus grand-chose, d’autant plus que des syndicats n’ont pas attendu ce congrès pour retourner au bercail. La CGT réunifiée qui naît à Saint-Nazaire en cette fin d’année est donc largement dominée par… la CGT d’hier, très portée sur le dialogue social et le recours à l’arbitrage politique. Son instance dirigeante ne comprend d’ailleurs aucun ex-Unitaire. Quant au puissant syndicat des métaux, tout était fait pour qu’il reste entre les mains des réformistes puisque le conseil syndical leur était acquis : 13 mandatés contre 11. Mais lors du vote à bulletin secret, un délégué CGT est absent et un second vote pour l’ex-Unitaire Gaston Jacquet. La direction du syndicat échoue donc entre les mains des « communistes », mais sa marge de manœuvre est bien faible !
Une grève générale singulière
Revenons à l’été 1936. La grève générale est marquée par l’indocilité et l’irruption forte et peu contrôlable des masses dans la grève, notamment des travailleurs des petites et moyennes entreprises. C’est tout un monde prolétaire, négligé, parfois féminin, qui surgit alors, un monde du labeur dans lequel la présence syndicale est inexistante. À la mi-juin, se multiplient les occupations dans le bâtiment, les charbonnages, la chimie, la chaussure, la teinturerie, les commerces, le tissage, mais aussi dans des entreprises imposantes à forte main-d’œuvre féminine (textile, agro-alimentaire) mais sans histoire syndicale.
Groupe de femmes grévistes des établissements Lenoir (pantoufles et chaussures)
Date du document : 1936
Cette irruption est d’autant plus marquante que la figure centrale du mouvement ouvrier nantais (le métallo) est très largement spectatrice du mouvement. L’enjeu pour les métallos est d’obtenir l’amélioration de la convention collective. Et ils ont passé très vite un deal moral avec le patronat : ouverture immédiate des négociations = pas de grève. Ceci explique la position de Gaston Jacquet qui, le 6 juin, exhorte « les ouvriers à ne créer aucun mouvement dans les autres chantiers avant de recevoir un mot d’ordre des délégués syndicaux ». Dix jours plus tard, alors que les occupations se multiplient, il encourage les conseils syndicaux des grosses entreprises à peaufiner leur cahier de revendications. À la fin juin, alors que la grogne se fait entendre, il plaide encore pour la patience. Le message est clair : faites confiance à vos délégués. Au-delà du respect de la parole donnée, on peut y voir également l’influence d’une UD aux mains des réformistes, et la volonté des ex-Unitaires de ne pas rompre la lune de miel. C’est un concours de circonstances qui a fait de Jacquet le secrétaire du syndicat : il est donc sous surveillance !
Ouvriers occupant la Nantaise de fonderie en 1936
Date du document : 1936
De son côté Le préfet s’inquiète : la patience a ses limites et l’effervescence règne chez les métallos. Le 24 juin, lors du conseil syndical des métaux, certains proposent de défoncer la porte de la direction de Dubigeon pour faire céder le patronat, ce à quoi Joseph Rouaud répond que le syndicat n’a pas à dire ce qu’il faut faire : « Vous seuls devez savoir ce que vous avez à faire » ! Deux jours plus tard, des huées accueillent l’intervention de Gaston Jacquet qui vient de transmettre les dernières propositions patronales ; mais là encore, il demande de ne rien faire avant le 6 juillet, date d’application du nouveau contrat. » Le 6 juillet, le nouveau bordereau de salaires est adopté par le conseil syndical à l’unanimité sans que la liesse soit au rendez-vous ; et durant tout l’été, les dirigeants vont se démultiplier pour accompagner et régler les conflits qui émergent dans les entreprises. Jacquet sera salué par ses pairs pour son engagement sans faille, et il verra son traitement mensuel être porté à 1300 F au lieu de 1100 F.
Un mouvement déstabilisant
En juillet 1936, Le Réveil syndicaliste, organe mensuel de la CGT de Loire-Inférieure, salue un « mouvement ordonné, discipliné, bien conduit par la phalange des militants de la bourse du travail » qui firent preuve en toutes circonstances de sang-froid : « C’est grâce à la ténacité, à l’initiative de tous ces hommes qui honorent notre syndicalisme que nous avons vu se développer sans incident les différents conflits qui ont opposé patrons et ouvriers ». Or ce mouvement ne fut ni ordonné, ni discipliné, mais bien plutôt déstabilisant pour un syndicat manquant de cadres aguerris pour mener les négociations, notamment dans les entreprises sans base syndicale. Ces grèves furent pour beaucoup de travailleurs des deux sexes un moment libérateur, porté par l’optimisme du temps. Comme l’a écrit la philosophe Simone Weil dans Grèves et joie pure en 1936 : « Il s'agit, après avoir toujours plié, tout subi, tout encaissé en silence pendant des mois et des années, d'oser enfin se redresser. Se tenir debout. Prendre la parole à son tour. Se sentir des hommes, pendant quelques jours. Indépendamment des revendications, cette grève est en elle-même une joie. Une joie pure. Une joie sans mélange. »
Christophe Patillon
Centre d’histoire du travail
2026
Occupations d’usines à Nantes pendant l’été 1936
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Christophe Patillon
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