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1791-1797 : vie des troupes de théâtre nantaises


Faisant suite à la Révolution française, d’importants changements politiques viennent bouleverser le quotidien des Français dans les années 1790 et le monde culturel n’en n’est pas exempt. En effet, grâce aux registres des théâtres nantais précieusement conservés aux Archives municipales de Nantes, nous pouvons avoir une idée des événements qui ont rythmé la vie artistique de la ville entre les années 1791 et 1797.

Une organisation en collectif

Le 19 juillet 1791, à 10 heures du soir, est fait un inventaire de sortie pour le théâtre de la rue Graslin. Il semble en effet que le directeur du « Grand Spectacle » en poste à ce moment, à savoir M. Ferville, ait quitté ses fonctions en provocant de fait la cessation de toutes les activités du spectacle sous sa responsabilité. Sont présents pour cet inventaire Pierre Ducrot, assesseur du juge de paix ainsi qu’un greffier de la section de Saint-Nicolas. En effet, le théâtre de la rue Graslin appartenant à la ville, ses locaux ainsi que tout ce qui s’y trouve (costumes, éléments de décors…) appartiennent également à la municipalité et sont mis à disposition du directeur en poste le temps de son mandat. Ici, l’inventaire débute dans la précipitation mais court tout de même jusqu’au 23 juillet 1791. Entre temps, le 21 juillet 1791, les artistes signent une pétition car « M. Ferville, leur directeur les a laissé[s] dans l’état le plus critique ». Aussi, ils demandent à pouvoir continuer de jouer et d’ouvrir le théâtre au public car cela reste leur seul moyen de gagner leur vie. Les comédiens s’organisent en collectif et signent une pétition afin de faire valoir leurs droits et d’exprimer la possibilité, et dans ce cas la nécessité, d’exister et de travailler collectivement, sans hiérarchie pyramidale avec un directeur à sa tête, ayant normalement entre ses seules mains la pérennité de toute une troupe et de ses membres.

Au 17 vendémiaire an 6 (8 octobre 1797), Danglas abandonne la direction du Spectacle du Chapeau Rouge. Les artistes expriment alors leur volonté de former un collectif pour continuer à faire vivre Le Grand Théâtre de la République. La municipalité accepte à condition que le collectif des artistes se soumette aux mêmes règles que n’importe quel dirigeant. Elle demande donc un inventaire des éléments se trouvant dans le théâtre et propriété de la municipalité, comme lors de toute prise de fonction d’un dirigeant. La Salle du Chapeau Rouge étant, à cette période, associée à la Grande salle du Grand Théâtre de la République, soit le Théâtre Graslin, la Ville déclare que tous les éléments sauvés de l’incendie de la Grande salle en août 1796, et recensés dans l’inventaire du 12 fructidor an 4 (29 août 1796), tombent sous la responsabilité du collectif.

Une période de transition

Pourtant Danglas avait signé un mandat pour prendre la direction du Grand Théâtre de la République de 1793 à 1802, soit pour neuf ans. L’extrait du mandat montre que nous sommes à une période de transition : la date est notée « samedi 28 février 1793, an II de la République » et la direction de Danglas court de Pâques 1793 aux Rameaux 1802. Cet élément peut témoigner du fait que même si la Révolution a instauré des mesures visant à diminuer l’influence de l’Église catholique sur la société française, les fêtes chrétiennes marquent toujours le rythme de la vie quotidienne au moment de l’établissement de ce mandat.

En 1791 est écrite une lettre signée de deux membres de l’Assemblée Nationale dont Guinebaud, du parti révolutionnaire. Cette lettre parle d’un article de loi qui concernerait la liberté d’expression sur la scène, article qui serait bientôt radié. Cependant, la personne à qui elle s’adresse n’est pas mentionnée et nous n’arrivons pas entièrement à comprendre quelle est la position de l’auteur de cette lettre. On retrouve cependant des formulations et des réflexions qui rompent avec la monarchie puisqu’il est dit : « vous n’avez pas beaucoup réfléchi sur la liberté de l’homme dans son rapport avec la société. » Ces termes utilisés en 1791 nous semblent importants car nous ne sommes pas encore sous une république mais sous une monarchie constitutionnelle, mais pourtant, déjà dans les termes, l’individu se distingue de la masse.

La rémunération des artistes et la vie économique des théâtres

Les questions de rémunération semblent au cœur des préoccupations et discordes des troupes car les artistes qui sont payés grâce au nombre d’entrées sont tributaires de la fréquentation parfois peu assidue du public. Aussi, sous la direction du collectif des Entrepreneurs du Grand Spectacle en 1795, on retrouve cette problématique. Les acteurs demandent à la municipalité de Nantes de pouvoir augmenter les prix des places ; ils expliquent dans leur requête avoir augmenté les appointements de leurs artistes afin qu’ils puissent faire face à « la cherté des vivres », soit l’augmentation du coût de la vie. Le collectif déclare qu’augmenter le coût des places serait un « acte d’humanité » envers les artistes.

Dans une lettre datée du 23 décembre 1797, Julien Sévin, le directeur du théâtre de la Nation situé rue Rubens, demande la diminution des contributions dues à la Ville et aux pauvres. Il est aussi mentionné qu’il trouve que les acteurs de la troupe nantaise ne sont pas assez bons pour faire gagner de l’argent au théâtre et qu’il a pris une « mesure extraordinaire », à savoir débaucher des acteurs parisiens. Mais bien que ces acteurs favorisent les jours d’affluence, ils coûtent plus cher et le théâtre est trop petit pour que le nombre d’entrées compense de façon significative les dépenses que doit gérer le théâtre.

Devoir porter plainte pour être rémunéré

Des querelles autour de la rémunération des comédiens éclatent de manière récurrente sous la direction de Danglas en 1797 au théâtre de la rue du Chapeau Rouge. Elles opposent le directeur et les artistes qui se produisent dans son théâtre. 

Les citoyens Lavandaise et Fonteville se retrouvent dans l’obligation de faire « citer Danglas leur directeur devant le juge de paix » pour être payés, bien qu’ils aient résilié leur engagement. On retrouve un brouillon daté du 25 thermidor de l’an 5 (12 août 1797) faisant état de la décision du « jugement arbitral » dans cette affaire. Il y est expliqué que les artistes n’ayant « d’autre[s] moyen[s] de subsistance », il est nécessaire que Danglas les paie à la fin de chaque mois. Celui-ci est donc condamné à leur payer 890 francs et 70 centimes pour les trois mois précédents que les demandeurs auraient dû toucher dès le 1er thermidor (19 juillet 1797). Danglas est également condamné à leur payer le mois courant. 

Une autre fois, ce sont les citoyens Bernardy et la citoyenne Gilbert qui font convoquer Danglas devant les juges du tribunal civil. Ce dernier est condamné à leur payer « deux mois de leur appointements ». Bernardy et Gilbert écrivent une lettre aux administrateurs municipaux de la commune de Nantes pour rappeler ce fait et demander à être effectivement payés en arguant « qu’inconnus dans cette commune ils n’ont d’autre[s] ressource[s] que leurs appointements et que sans paiement depuis longtemps le moindre retard les expose à périr de faim eux et leurs enfants. » Finalement, selon le jugement rendu le 3 messidor de l’an 5 (21 juin 1797), Danglas est condamné à payer deux fois 83 livres 6 sols et 8 deniers à Bernardy, soit l’équivalent des deux mois d’appointements qu’il n’a pas touché. Danglas doit aussi payer deux fois 333 livres 6 sols et 8 deniers, soit l’équivalent de ses deux mois de travail, à l’épouse de Bernardy. Cependant est déduite de ces sommes celle de 146 livres que les plaignants auraient déjà reçue.

On apprend également dans le document judiciaire que Danglas a été à Paris pour embaucher Madame Bernardy, qui y était chanteuse, pour qu’elle prenne l’emploi de première chanteuse dans son théâtre du Chapeau Rouge, « à raison de 4000 francs par an ». Il a également embauché son mari pour « l’emploi d’utilité » pour « 1000 francs par an ». Les deux salaires étaient payables de « mois en mois » et il devait également payer le transport de leurs effets personnels jusqu’à Nantes ainsi que leur verser à chacun « la somme de 200 francs pour frais de voyage sans répétition ». La conclusion du document nous dit que Danglas est tenu de leur payer leurs appointements car ce sont « leur[s] seule[s] ressource[s] pour vivre eux et leur famille. »

Il est ainsi intéressant de noter que sous la Première République et dans ces cas précis, l’argument premier pour qu’un artiste soit payé n’est pas le fait que son travail mérite rétribution ou qu’il se soit engagé à travailler contre un salaire, mais bien que sans la somme qui lui est dû, il risque de mourir de faim et de se retrouver à la rue. De plus, on constate que dans ces deux exemples, l’accusé Danglas n’est condamné qu’à payer ce qu’il s’était engagé à payer lorsqu’il a embauché les artistes. Cette période qu’est la fin de la monarchie et le début de la république semble importante à étudier pour tenter de saisir de quelles manières les changements liés à la Révolution française ont pu se matérialiser dans la vie quotidienne de troupes de théâtre. 

Il est également intéressant de noter que certains problèmes font échos à ceux d’aujourd’hui, à savoir, comment faire vivre des artistes en payant leur travail et comment assurer la venue du public. De plus, l’appui des municipalités et institutions à la création artistique existent toujours sous forme de demandes de subventions et de résidences et le système de prise de fonction au directorat d’un théâtre national se fait également dans le même esprit qu’au 18e siècle : un artiste reconnu prend la tête d’un lieu chargé de tout ce qu’il s’y est passé avant, des décors, des costumes qui sont gardés.

Amandine Le Floch
2024

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Amandine Le Floch

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