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Pierre Boaistuau (1517 – 1566) Ancienne manufacture Mazettier

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Nantes la bien chantée : Le médecin de Nantes


Une jeune femme est – symboliquement - blessée par une orange qui lui tombe sur le pied, ou la jambe. On fait venir le médecin pour guérir la jambe mais cette blessure n’est pas du ressort de la médecine et la puissance divine semble être la seule à pouvoir réparer ce type « de mal ».

Cette chanson fut classée parmi les « badines » par Patrice Coirault, troisième catégorie d’un catalogue qui en contient 121. Comparativement à la plupart des autres catégories du catalogue Coirault, ce thème n’est pas des plus clairs, surtout parce que beaucoup de ces chansons reposent sur un appareil symbolique et un jeu sur les euphémismes qu’il est aujourd’hui assez malaisé de décrypter. Nous ne sommes toutefois pas totalement démunis pour entrer au cœur d’un texte qui en dit plus qu’il n’en raconte…

Nantes dans le texte

Beaucoup de versions mentionnent la ville de Nantes comme la ville d’où vient le médecin expressément mandaté pour guérir un mal qui n’est pourtant pas (ou plus) de son ressort. Deux éléments permettent d’éclairer les raisons de ce choix, si souvent observé qu’il n’est pas rare de trouver cette chanson intitulée Le médecin de Nantes.

La première tient à la coupe de la chanson. Il s’agit d’une chanson en laisse, d’une suite d’hexasyllabes (16 pieds) d’assonance féminine en « an », que je noterai donc sous la forme : 16 F « an-e ». Cette assonance est l’une des plus courante dans les chansons en laisse et explique en partie – en partie seulement – la forte utilisation de la ville de Nantes, rare ville française respectant la dite assonance. Ça, c’est pour la forme.

Pour ce qui concerne le texte, il y a un autre argument qui peut expliquer la mention de Nantes plutôt que bien d’autres villes. Le projet de guérison de ce mal très particulier nécessite l’intervention d’un médecin fort savant. Le fait de le faire venir d’une grande ville porte donc l’idée d’un médecin de catégorie ou qualité supérieure si tant est qu’on puisse parler ainsi de cette corporation. C’est donc le prestige de la grande ville que l’on peut ici comprendre dans le fait qu’on sollicite un médecin de Nantes. Avec la réserve précisée ci-dessus concernant l’assonance, ce médecin pourrait otut aussi bien venir d’une autre grande ville, particulièrement si la ville est question peut s’enorgueillir d’une faculté de médecine d’un certain renom. Au reste, on trouve dans beaucoup de versions la forme suivante :

Fallut app’ler le médecin, de Paris ou de Nantes

Une histoire de mœurs 

L’incipit annonce la couleur quant au personnage principal. La jeune « fille à marier » est un stéréotype très fréquent qui offre de multiples possibilités de développements dans le registre sans fin des chansons d’amour et de séduction. Qu’elle soit consentante ou non au jeu de la galanterie, elle est dans bien des cas l’objet de toutes les attentions plus ou moins courtoises des jeunes hommes en quête d’une épouse ou, pour les plus volages, d’une simple conquête. Cette précision sur le fait d’être « fille à marier » est de première importance car, précisément, sa mésaventure compromet gravement ses possibilités de trouver un mari. J’y reviendrai.

Le type de « la fille blessée par une orange » est entièrement construit à partir de ce personnage. Une lecture au premier degré nous révèle qu’il s’agit donc bien d’une jeune femme courtisée jusqu’à la démesure puisqu’on ne recense pas moins de trente soupirants ! Ce chiffre étonnant est commun à la plupart des versions : ce n’est donc pas une coquetterie ou une variante de l’interprète. Cela dit, je doute qu’il faille prendre ce score – si vous me permettez – au pied de la lettre mais plutôt comme une donnée assez floue qui veut signifier avant toute chose le grand nombre et il faut bien reconnaître que la mention de vingt ou trente revêt un charme que des termes et expressions comme « plein de » ou « un grand nombre de » ne sauraient avoir.

Lorsqu’on décrypte l’incident de la belle pomme qui tombe sur la jambe et la casse, on comprend que cette jeune fille ne s’est pas contentée de flirter avec l’un de ses soupirants mais qu’elle s’est donnée à lui, avec les conséquences que l’on déduit un peu plus tard dans le texte.

L’art de l’euphémisme

Bref, un éclairage s’impose pour décrypter et apprécier cette chanson à sa juste valeur. Certes, il est toujours possible de se satisfaire du premier degré. Dans le cas présent, cela donne une chanson légère et quelque peu farfelue.

Une seule indication peut suffire pour éclairer cette chanson sous un jour tout autre que la seule évocation d’une blessure inhabituelle sur le point d’être soignée (ou pas…) par un médecin : la jambe cassée évoque symboliquement la perte de virginité et, plus encore, la promesse de maternité qui en est la conséquence fortuite. Partant de là, le scénario prend une toute autre tournure, jusqu’à la conclusion dans laquelle le médecin, bien que plein de bonne volonté, précise que la réparation d’une telle perte relève d’une intervention divine. D’autres versions sont plus explicites, dans lesquelles le médecin conclut sa visite sur le conseil suivant : mariez-la au plus vite et elle sera guérie.

Certaines versions se terminent par le refus de la jeune fille de se voir amputée, même symboliquement, affirmant qu’elle « vivra de ses rentes ». Là encore, cette assertion peut paraître bien mystérieuse, sauf si l’on considère ces fameuses rentes comme une forme ancienne de pension alimentaire versée par celui qui a, disons… iprovoqué la blessure.

Tout finit par s’éclaircir, en cherchant un peu.

Hugo Aribart
Dastum
2019

 

[forme]
Quand j'étais fille à marier (bis)
Don daine la la, oh, j'étais bien galante, là
Don daine la la, oh, j'étais galante

Tous les amants venaient m'y voir (bis)
Don daine la la, ils venaient vingt z'à trente, là
Don daine la la, ils venaient vingt z'à trente

Etc.

[texte complet]
Quand j'étais fille à marier, oh, j'étais bien galante
Tous les amants venaient m'y voir, Ils venaient vingt z'à trente
Oh, le plus jeune m'a t'apporté une belle pomme d'orange
Elle m'y tomba dessur un pied, elle m'y cassa la jambe
Il faut avoir le médecin pour guérir ma jambe

Il faut avoir le médecin, le médecin de Nantes
Bon médecin, bon médecin, guérirez-vous ma jambe
Ah, je ferai tout mon poussible et dieu par sa puissance.

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En savoir plus

Bibliographie

Coirault Patrice, Répertoire des chansons françaises de tradition orale, ouvrage révisé et complété par Georges Delarue, Yvette Fédoroff, Simone Wallon et Marlène Belly (Paris, Bibliothèque nationale de France, 1996-2006, 3 volumes)

La fille blessée par une orange (Badines - N° 00322) : 11 versions référencées

Laforte Conrad, Le catalogue de la chanson folklorique française (Québec, Presses de l’université de Laval, 1977-1987, 6 volumes)

La rose blanche (I, G–06) : 50 versions référencées

Discographie

Daniel Dréno : La Bogue d’Or, Mémoire de notre peuple, Groupement Culturel Breton des Pays de Vilaine, 1995, plage N° 7

Erwan Hamon, Mathieu Hamon et Janick Martin : La violette, Pixie, 1998, plage N° 3

Morgane Anglade : Chants à danser du pays de Guérande et de Brière, Les Veuzous de la Presqu’île, 2009, plage N° 18

 

Version sonore

Janick Péniguel (avec Françoise Bourse et Annick Mousset pour la réponse), le 24 août 2018, à La Baule, d’après la version recueillie par Patrick Bardoul à Châteaubriant (44), auprès de Marie Thébaud, en juillet 1987

 

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Dastum 44

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Musique Nantes dans la chanson

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Rédaction d'article :

Hugo Aribart

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