Étienne Étiennez (Paris, 1832 – Rouans, 1908)
Nantes la bien chantée : La Jeanne-Cordonnier

Nantes la bien chantée : Pour que les filles dansent

A

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Le meunier fait partie de ces personnages presque systématiquement épinglés par la chanson traditionnelle. Les motifs de ce désamour ne sont pas toujours évidents mais l’usage lui prête toutefois des défauts que la chanson traditionnelle n’a pas manqué d’exploiter à son tour. On le soupçonne – on le jalouse – de s’enrichir au détriment du paysan – donc d’être un peu voleur – et de dévoyer les jeunes filles pendant que le moulin fait le travail. Cependant, il faut bien reconnaître que la chanson n’est pas toujours de très bonne foi.

Nantes, dans le texte

Trouver des moulins à Nantes, en ce premier quart de 21e siècle, n’est pas chose aisée pour quiconque n’est pas adepte des archives et photographies anciennes. Pourtant, si la chose peut paraître étrange pour une partie du public d’aujourd’hui, il fut un temps où il y avait bien des moulins dans la ville et précisons au passage que ceci était aussi l’expression d’une certaine prospérité dans l’économie locale.

Nous retrouvons ici le stéréotype de l’énumération tripartie construite sur une série de villes – de grandes villes – qui ont pour point commun d’être, précisément, des villes riches et puissantes. A quelques exceptions près, au reste peu significatives, on retrouve toujours les mêmes cités : Nantes, Paris, La Rochelle, Bordeaux, Rouen. Plus rarement, on peut également trouver Toulon, Brest et Tours. A ma connaissance, jamais Mulhouse, Vierzon ou Neuilly. Entre autres.

Le meunier, superstar des mal-aimés

L’occasion est trop belle pour ne pas aborder un thème cher à la chanson traditionnelle, à plus forte raison parce qu’il n’aura pas souvent l’opportunité d’apparaitre dans ces chroniques. Or donc, faisons sa fête au meunier.

Dans la société traditionnelle, le meunier était un personnage incontournable. Certes, pour moudre le blé, le seigle, l’orge… bref, tout ce qui peut être moulu dans un moulin de facture ordinaire, mais il jouait également un rôle central dans la société, au propre comme au figuré, ce qui en faisait un homme particulièrement bien informé dans la communauté. En bien des endroits, il usait d’ailleurs de cette bonne connaissance des habitants pour jouer les entremetteurs éclairés.

Parmi les défauts qui lui sont le plus couramment imputés figure en tête de liste sa fâcheuse tendance à voler ses clients. Dans le livret du disque 1000 métiers, 1000 chansons, on peut trouver cet édifiant dicton qui vaut tous les discours : Ne zeus ket hardisoc’h eget roche dar miliner, rak, bep mintin, e pak ul laer !1 Le soupçon était surtout motivé par le fait que le meunier se payait sur le grain ou la mouture par un nombre de poignées variable selon les contextes. Il était facile de croire qu’il se servait d’une poignée supplémentaire de temps à autre, pendant que le client lorgnait sur la meunière, par exemple. Et je ne parle même pas des meuniers qui avaient de très grandes mains !

En plus d’être réputés voleurs, les meuniers passaient aussi parfois pour des paresseux - qui attendaient que le moulin fasse le travail - , ce qui leur laissait le temps de caresser les belles qui apportaient les sacs de grain. Et libertins, avec ça !

Quant à la meunière, force est d’admettre qu’elle ne vaut guère mieux et pour les mêmes raisons ! Ainsi que le montre l’exemple de La meunière et Satan (Coirault 08123 / Laforte II, B-53), dans laquelle la jolie meunière, pour expier ses penchants pour la luxure finit par être emportée par Satan lui-même, qui passait par là, mais c’est une autre histoire.

« Saqué » aussi par le répertoire

En résumé, si le meunier était considéré comme un mal nécessaire, ce n’était pas forcément un mâle nécessaire et si la pratique populaire se montre si peu charitable envers cette estimable corporation, la chanson traditionnelle se fait donc l’écho de cette habitude, peut-être même en l’exagérant quelque peu. Celle qui est peut-être la plus célèbre des chansons traditionnelles mettant en scène le meunier stigmatise sa lâcheté. La chanson-type Meunier, tu dors (Coirault 07812 / Laforte V, F-137), ridiculise cet artisan qui trouve toujours un prétexte pour ne pas affronter les problèmes qui l’assaillent : sa nourriture est volée par le chien ou le chat mais il a peur d’être mordu, sa maison est prise dans un incendie mais il a peur de se brûler, son âne est mangé par le loup mais il a peur d’être mangé à son tour et le vent déchire ses voiles - les voiles du moulin, bien sûr - mais il a peur d’être emporté. Un peu pétochard sur les bords, le bonhomme.

Même les belles pressées de se marier, confrontées au choix cruel du futur époux dans un cheptel comprenant six, voire dix ou douze prétendants, écartent systématiquement ce personnage, ainsi que le souligne la version transmise par ce même Pierre Orain (Campbon, août 1999) :

Le troisième c’est un meunier, c’est un vilain drôle de métier (bis)
Quand j’le vois à la fenêtre de son moulin à sasser sa farine
Non, non, non, non, je n’en veux point, il a trop mauvaise mine

(Coirault 04922 / Laforte, IV, Ha-04)

Dans La machine à vapeur (Coirault 06416 / Laforte, IV, Ha-01), le meunier est même le premier que  le diable vient visiter pour l’emporter dans sa terrifiante machine ! Les reproches sont d’ailleurs très explicites :

Premièrement, je vais dire au meunier
Contre toi, le peuple murmure
Du bon froment l'on vient te confier
Et tu lui prends triple mouture
Tu oses encore sans façons
Prendre la farine et rendre le son
Puisque chacun te dit voleur
Monte dans la machine à vapeur

Extrait de la version recueillie à Ruffigné par Patrick Bardoul, en 1981

Pourtant, c’est aussi un argument d’aisance financière, comme le montre certaines chansons-types comme les deux évoquées ci-dessous.

D’abord, dans Le galant qui est plus riche qu’on ne croit / Joli tambour (Coirault 04701 / Laforte I, G-12), le marin oppose cet argument au roi qui vient de lui refuser sa fille, au prétexte de sa trop modeste condition :
J’ai trois moulins, tous les trois font farine

Extrait de la version recueillie à Herbignac par Séverine Lenain, en 1999.
Dans sa version très « paludière », Jean Rivalant (Batz-sur-Mer) apporte même quelques précisions supplémentaires :

J’ai trois moulins, tous les trois font farine
L’un a beau grain, l’autre a menue farine
L’autre un empois pour empeser les filles

On peut aussi en rajouter une tournée en évoquant la version de Baptiste Bourgeois (Joué-sur-Erdre, 1986, collecte de Pierre Guillard) qui se rapproche le plus de celle présentée ici :
J'ai trois moulins à vent tous les trois font farine
L'un à Tours et l'autre à La Rochelle, l'autre est en Normandie

Un extrait de chanson « émancipé »

Il existe quelques chansons qui, bien que lacunaire, sont toutefois parvenues à faire carrière en l’état, si j’ose dire, dans la tradition populaire. Ceci n’a rien de réellement surprenant, les récits pouvant être parfois suffisamment riches pour qu’un ou deux épisodes parviennent à se suffire à eux-mêmes.

La chanson présentée ici est probablement l’expression d’une forme d’émancipation du motif développé par La fille blessée par une orange (Coirault 00322 / Laforte I, G-06). Dans ce type, l’héroïne est menacée symboliquement de voir sa jambe amputée mais elle s’oppose à ce projet en affirmant qu’elle pourra vivre de ses rentes et en précisant que, tiens tiens ! son père a trois moulins, tous trois font farine, l’un ici et l’autre là, etc. Outre les évidentes similitudes, c’est la coupe qui me fait très largement pencher en faveur de cette hypothèse : Laisse de 14 pieds assonancée en « an-e » (8 M 6 F).

Pour conclure sur ce point, je vous invite à comparer la présente chanson avec celle figurant déjà dans ces chronique : NBC-014 Le médecin de Nantes. Vous pouvez même vous amuser à fusionner les deux, je vous garantis que cela fonctionnera très bien.

Dastum 44

2019

[forme]
Mon père a trois moulins moulant (bis)
Au beau pays de France, danse
Au beau pays de France, pour que les filles dansent
Dansent, dansent, dansent, lon la, pour que les filles dansent

L’un à Bordeaux, l’autre à Rouen (bis)
Et le troisième à Nantes, danse
Et le troisième à Nantes, pour que les filles dansent
Dansent, dansent, dansent, lon la, pour que les filles dansent

Etc

[texte]
Mon père a trois moulins moulant au beau pays de France
L’un à Bordeaux, l’autre à Rouen et le troisième à Nantes
Et le meunier qui vit dedans, la nuit, le jour, il chante
On dit qu’il fait passer le temps aux dames et aux servantes
On dit que les filles de vingt ans, c’est lui qui les contente
Ma sœur, elle va le voir souvent, la nuit où l’air y vente
Et moi qui n’ai que quatorze ans, l’amour, il me tourmente.

En savoir plus

Bibliographie

Coirault, Patrice, Répertoire des chansons françaises de tradition orale, ouvrage révisé et complété par Georges Delarue, Yvette Fédoroff, Simone Wallon et Marlène Belly (Paris, Bibliothèque nationale de France, 1996-2006, 3 volumes)

La fille blessée par une orange (Badines - N° 00322) : 11 versions référencées

Laforte, Conrad, Le catalogue de la chanson folklorique française (Québec, Presses de l’université de Laval, 1977-1987, 6 volumes)

La rose blanche (I, G–06) : 50 versions référencées

Enregistrement

Francis Boissard (réponse : Jean-Louis Auneau, Jean-Noël Griffisch), le 25 mai 2019, d’après la version recueillie par Janig Juteau à Campbon (44), auprès de Pierre et Marie Orain, le 25 janvier 2004

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Le médecin de Nantes

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Rédaction d'article :

Hugo Aribart

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