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Nantes la bien chantée : Partant pour l'Amérique


La fille-soldat blessée au bras fait partie de ces chansons, sans doute plus nombreuses qu’on ne pourrait le penser, dans lesquelles le personnage féminin endosse pleinement l’habit de héros. Au-delà du contexte guerrier dans lequel se déroule cette histoire, il s’agit avant tout d’un récit épique et romanesque à la fois.

Nantes, dans le texte

La chanson-type La fille-soldat blessée au bras est relativement bien attestée dans la région, mais la version présentée ici est probablement la seule à mentionner la ville de Nantes, à l’entame d’un cinquième couplet pour le moins étrange et qui semble vouloir déroger au récit standard dans lequel l’héroïne est blessée au bras pour s’être trop livrée au combat, aux côtés de son amant, sans doute aux fins de le protéger des mauvais coups.

D’ordinaire, à ce stade du récit, la belle se trouve en effet emportée dans la bataille, assumant ainsi pleinement le rôle de soldat qu’elle s’est elle-même donné, en endossant l’uniforme et, surtout, en dissimulant sa nature féminine à la fois aux yeux des autres militaires mais aussi à ceux de son propre fiancée. La conduite héroïque de cette fille-soldat, véritable fée protectrice d’un amant naïf qui n’y voit que du feu jusqu’au dénouement, est le motif principal de cette aventure romanesque à souhait.

Travestissement amoureux

Le déguisement ou le travestissement est une figure poétique que l’on retrouve dans de nombreuses chansons traditionnelles. Dans bien des cas, il est le résultat d’une stratégie amoureuse ou érotique, un stratagème employé dans le but de surmonter une difficulté, un obstacle dressé entre les deux amants.

côté masculin, on peut citer Le jardinier du couvent (Coirault 01203 / Laforte II, C-10) pour l’aspect romantique, ou Le galant en demoiselle (Coirault 02204 / Laforte II, C-08)  pour la manœuvre plus charnelle… deux exemples parmi les plus courants de garçons entreprenants et imaginatifs pour approcher l’objet de leur désir, et parfois jusque dans le lit de l’être convoité !

Côté féminin, les récits sont beaucoup plus romanesques et aventureux. En l’espèce, l’une des plus brillantes héroïnes est probablement La fille qui s’habille en page (Coirault 01428 / Laforte II, C-06), qui relate la manœuvre audacieuse d’une aristocrate, amoureuse passionnée d’un prisonnier – prisonnier probablement du fait des parents de la belle pour, précisément, le soustraire aux amours de leur fille – qui va d’abord s’habiller en page pour entrer incognito dans la prison puis échanger ses vêtements avec son chéri afin qu’il sorte de la prison à sa place. Plus tard, au moment du procès, elle révélera son sexe et son identité, s’ouvrant ainsi la voie vers un dénouement heureux. Je reviendrai plus en détail sur cette chanson qui figure au programme de ces chroniques.

Parmi ces travestissements, celui qui consiste, pour les amoureuses les plus téméraires à prendre l’habit de soldat pour rester auprès de leur amant, est d’une telle importance dans l’imaginaire populaire que Patrice Coirault en a fait une catégorie à part entière (catégorie N° 67), sur laquelle il ne semble pas totalement inutile de s’attarder le temps de quelques phrases.

Les filles-soldats, fascinant motif

Tout d’abord, et au Diable les lapalissades si c’en est une, rappelons que, jusqu’à une période très récente, l’uniforme militaire était exclusivement réservé aux garçons. Ces dames étaient cantonnées, si je puis dire, aux rôles d’infirmière, de cantinière, voire, pour les moins bien loties, de « fille à soldats ».

On peut aussi rappeler que, selon les époques et troubles guerriers qui de tout temps depuis l’invention des nations ont ébranlé les relations diplomatiques – on passe de la lapalissade à l’euphémisme couard – les hommes partaient soldats pour deux, trois ou quatre ans… parfois plus ! Bon nombre laissaient au pays une femme, parfois des enfants ou, le plus souvent, une fiancée. Il n’en faut pas davantage pour servir de point de départ à toutes sortes de récits et les filles-soldats sont parmi les plus représentatives de ces aventures amoureuses qui, pour la plupart, reprennent le motif de l’héroïne qui refuse d’être séparée de son amant et qui va donc se faire passer pour un soldat, souvent sans mettre son chéri dans la confidence.

La fille-soldat blessée au bras est de ces splendides héroïnes, pleines de panache et courageuses au point d’en montrer à bien des militaires de l’autre sexe.

Un scénario en béton

De nombreux détails peuvent varier d’une version à l’autre de cette chanson-type bien attestée dans les archives mais le scénario reste bien sûr inchangé, puisqu’il contribue justement à la définition du type.

Une jeune amoureuse refuse d’être séparée de son amant qui doit partir soldat, en période de guerre, pour une durée souvent indéterminée mais que l’on peut présumer longue. Elle décide donc de se faire passer pour un garçon, d’endosser à son tour l’uniforme et de s’enrôler aux côtés de son galant, qui n’est pas dans la confidence. Lors d’une bataille, la belle est blessée au bras et capturée par les forces ennemies, tout comme d’ailleurs son amant. Afin de sauver la vie de deux protagonistes, elle révèle alors sa nature en dévoilant des aspects de sa morphologie qui ne peuvent laisser planer aucun doute. Impressionnés par le courage et le dévouement de cette jeune femme, les juges ou assimilés décident de libérer le couple. et leur fournit un pécule pour, probablement, fonder le foyer qu’ils se sont promis.

On a vu des romans ou des films avec des scénarios plus minces…

Ce qui distingue cette chanson-type des autres exploitant le motif de la fille-soldat, c’est bien-sûr la péripétie survenue au combat avec ses conséquences. Le fait que ce soit elle qui écope d’une blessure en rajoute encore au portrait admirable de cette jeune femme. La blessure va déclencher un processus, sommairement résumé en deux voire trois couplets, qui s’achève sur une happy end qui clôt en bonne justice cette histoire remarquable.

Hugo Aribart
Dastum 44
2022

1. Partant pour l’Amérique, je me suis engagé
Ma jolie maîtresse, à moi, faut plus songer
J’ai reçu une lettre, c’est de mon commandant
Pour aller rejoindre à mon beau régiment

2. Maudite soit la lettre ! Ah ! Maudit soit ce jour
Mon amant me quitte à la fleur de mes jours
Si mon amant me quitte c’est qu’il s’est engagé
Pour aller servir le Droit, la Liberté

3. Amant j’ai grand envie d’m’en aller avec toi
Dans ta compagnie pour y faire un soldat
Tu n’aurais pas la taille ni tous les agréments
Pour porter les armes dedans mon régiment

4. Elle prend sa feuille de route aussi tout son butin
Va dire à sa mère : maman, je pars demain
Elle se poudre, elle se frise, elle s’habille en soldat
Pour aller rejoindre son amant au combat

5. Passant les ponts de Nantes, les canons ont tiré
La belle s’épouvante dans l’eau elle a tombé
Il arrive une balle qu’a traversé son bras
La belle déclare qu’elle n’était point soldat

6. Si vous êtes une fille, personne il n’en sait rien
Faites-le donc connaître, dégrafez votre pourpoint
A votre chevelure aussi à vos blancs seins
Je l’verrai, la belle, car je suis médecin

7. Les bourgeois de la ville étaient fort étonnés
De voir une fille aussi bien manœuvrer
Ils ont fait une somme de cinq à six cents francs
À la belle pour vivre avec son cher amant

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En savoir plus

Bibliographie

Coirault Patrice, Répertoire des chansons françaises de tradition orale, ouvrage révisé et complété par Georges Delarue, Yvette Fédoroff, Simone Wallon et Marlène Belly, Paris, Bibliothèque nationale de France, 1996-2006, 3 volumes

La fille-soldat blessé au bras II (Belles à l’armée – N° 06714)
Laforte, Conrad, Le catalogue de la chanson folklorique française, Québec, Presses de l’université de Laval, 1977-1987, 6 volumes

La fille-soldat blessée (II, M-16)
Barbillat, Emile et Touraine, Louis-Laurian, Chansons populaires dans le Bas-Berry, tomes 1 et 2, Châteauroux, Badel, 1912

Version sonore

Janick Péniguel (chant) et Dominique Garino (guitare) à Guérande le 26 juillet 2019, d’après la version recueillie auprès de Ch. Pommier et publiée par Barbillat et Touraine

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Rédaction d'article :

Hugo Aribart

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