Maison Salmon
Amieux n’est pas le seul exemple nantais de conserveur diversifié dans plusieurs productions alimentaires. À la même époque, et à proximité, Julien Salmon et Marie Dabin développent, à partir de 1858, une activité de transformation allant de la moutarde au chocolat en passant par les fruits au vinaigre, les cornichons, les conserves et la minoterie. Une histoire qui se poursuit à Nantes jusqu’en 1961.
La création de la Maison Salmon
En 1858, à Nantes, Julien Salmon (1831, Gorges – 1890, Nantes), tonnelier au quai de la Fosse, épouse Marie Dabin (1834, Maisdon-sur-Sèvre – 1901, Doulon). Elle est cuisinière au 11 quai Duguay-Trouin. Elle y travaille, au moins depuis 1856, pour Augustin Chenais et Rose Favreau, fabricants de moutarde. C’est une activité qui aurait été créée vers 1826, mais qu’ils ont repris récemment, vers 1851. Nous n’avons aucune précision sur les modalités de transmission, mais dès 1859, les Salmon ont pris la place des Chenais, et sont mentionnés comme marchands, puis négociants en 1860, et fabricants de moutarde en 1861.
Très vite, ils développent et diversifient l’activité. Dès 1868, ils apparaissent dans les annuaires comme fabricants de moutarde, mais aussi de vinaigre, de fruits au vinaigre, pickles, et comme chocolatiers. Puis apparaissent les confiseries et les conserves, toujours au 11 quai Duguay-Trouin avec une « usine à vapeur, boulevard Sébastopol ».
Entre 1869 et 1882, Julien Salmon fait plusieurs acquisitions foncières à La Collinière. Vers 1882, une usine y est créée et remplace celle du boulevard Sébastopol. Le siège de la société est déménagé peu après au 6bis quai Duguay-Trouin avec une boutique à cette adresse. La famille habite rue Olivier-de-Clisson.
La marque Salmon est déposée en 1874 pour la moutarde, les condiments, les pâtisseries, confiseries et chocolats, puis en 1878 pour les conserves alimentaires, les salaisons et une moutarde aux fines herbes, et enfin en 1900 pour une moutarde à la « ravigotte ».
Des produits reconnus pour leur qualité
La qualité des produits est reconnue par des médailles et des diplômes, notamment à l’occasion d’expositions de dimension nationale : Nantes en 1861, Vannes en 1863, Niort en 1864, Nantes de nouveau en 1882 et 1884. Le 8 juin 1882, dans le Phare de la Loire, un article expose que « M. Salmon est un chocolatier dont la réputation n’est plus à faire ». Il importe directement ses matières premières, sans addition de fécule, ni de sucre, et maîtrise toutes les opérations de la torréfaction à l’empaquetage. Le journaliste ajoute que « ses moutardes sont de peu inférieures à celles de Dijon » et qu’il utilise ses déchets à la confection de fruits au vinaigre et de conserves de primeurs.
Quatre ans plus tard, les mêmes louanges sont faites dans un article de l’Union bretonne : Salmon « attire l’attention des gourmets par ses fèves et produits de chocolat, ses boîtes de conserve de petits pois et de haricots, ses pots de moutarde, ses flacons de fruits au vinaigre, ses pickles ». Suit une description de l’usine et de sa machine à vapeur de 25 CV.
Outre cette présence dans les expositions et la presse, Salmon exploite, pour attirer et fidéliser sa clientèle, la récente mode des « chromos », ces images accompagnant les produits et incitant les collectionneurs, jeunes et moins jeunes, au réachat. Les images abordent aussi bien des maximes, des devinettes, des mots d’humour, des séries (oiseaux, métiers, militaires, etc.), des cartes à jouer, etc.
Autre exemple de diversification d’activité, en 1882, Julien Salmon construit un moulin sur l’une des parcelles de Doulon, avant d’y installer ses autres productions.
La famille Salmon
Julien et Marie ont trois enfants : Marie, Jules et Céline. Marie épouse en 1878, Léon Tual. Léon est né en 1849 au Pellerin. Il s’est engagé dans les zouaves pontificaux, a été cité pour sa bravoure pendant le siège de Paris par les troupes allemandes en 1870. Lors de son mariage il est comptable. Jules travaille pour l’affaire familiale. Céline épouse un médecin installé à Corcoué-sur-Logne.
Julien Salmon décède en 1890. C’est le gendre, Léon Tual, qui poursuit l’activité, même si sa belle-mère Marie Salmon reste aux affaires jusqu’à son décès. Dès 1891, la mention « Tual-Salmon » apparaît et, à partir de 1892, les annuaires mentionnent « Maison Salmon. L. Tual-Salmon successeur ».
Lettre à en-tête de la Maison Salmon
Date du document : 22/05/1894
Léon Tual décède en 1894, son beau-frère Jules en 1895 et Marie Dabin-Salmon en 1901. Marie Salmon épouse Tual, qui prend la suite, sous la raison sociale de « Vve Tual-Salmon ». Lors de la succession, des terrains proches de l’usine de Doulon reviennent à sa sœur Céline. Certaines sont revendues peu après, des industries chimiques vont s’y établir.
La marque « Salmon » reste active et est même mise en avant, sans y accoler le « Tual », en 1900, lors du dépôt pour la Moutarde à la ravigotte.
Marque de fabrique de la Maison Salmon pour de la moutarde nantaise à la ravigotte
Date du document : 06/07/1900
En 1902, la minoterie construite en 1882 est reprise par Pierre Rocher, meunier, né en 1867 en Vendée.
Début 1906, Marie Tual-Salmon fait paraître une annonce pour « la mise en vente d’une usine de chocolaterie et de fabrique de conserves alimentaires à la Collinière ». La date de l’adjudication est fixée au 9 avril 1906. L’acquéreur est Émile Guillemot père, maître boulanger, à Josselin. L’acte d’achat est enregistré le 10 mai, pour 27 000 francs.
Pendant 48 ans, la famille Salmon aura réussi à développer, avec succès, des branches d’activités techniquement très différentes, dans un même lieu, à la Collinière.
La gestion de la minoterie par Rocher
Pierre Rocher, acquéreur de la partie minoterie en 1902, reconstruit le moulin cette année-là. Mais le 1er février 1911, un incendie ne laisse que les « quatre murs », détruit les stocks et affecte d’autres bâtiments. Les dégâts sont très importants. Pierre Rocher choisit de reconstruire sa minoterie à Carquefou qu’il exploite jusqu’en 1923.
La reprise de Tual-Salmon par Guillemot et Duplan
Émile Guillemot a 73 ans lorsqu’il signe chez Mounier, notaire rue Crébillon, la reprise de Tual-Salmon. Comme son père, il est d’abord boulanger en 1863, puis négociant en 1872, à Josselin. Son fils, Émile, 43 ans, est minotier dans cette même ville. Est-ce pour lui qu’il réalise cette transaction ? Est-ce lui ou son fils qui s’associe avec Auguste Duplan, 32 ans, natif de Josselin, voyageur de commerce domicilié à Nantes, pour créer Guillemot et Duplan ?
En 1907, Guillemot (père) est recensé dans les annuaires à la rubrique « conserves alimentaires », Guillemot et Duplan en « conserves alimentaires » et « confiseries, chocolat ». Dans les deux cas, le siège social se trouve au 17 quai Duguay-Trouin et l’usine à la Collinière. Ils poursuivent les mêmes activités qu’auparavant, avec les marques Salmon ou Tual-Salmon. Lors de l’incendie de février 1911 qui détruit la minoterie Rocher qu’ils jouxtent, l’article de presse précise que les stocks de « conserves de toutes sortes, de cornichons, de poivre, de chocolat » ne sont pas affectés.
Guillemot père décède en septembre de cette année 1911, Guillemot fils un mois après, et Duplan, l’associé, en 1914. Ce dernier a déjà quitté Nantes pour la région parisienne à cette époque.
Thy’No
C’est Jules Martineau, gendre de Guillemot père, qui prend la suite, en 1912. Cette même année, il tente de s’opposer, sans avoir gain de cause, à l’extension d’activités de stockage et de fabrication de produits chimiques à proximité immédiate de son usine.
Lors d’un fait divers, en 1919, la chocolaterie est dénommée « Martineau Salmon ». Si le fondateur reste présent, Tual, Guillemot et Duplan sont déjà effacés des mémoires. C’est aussi en 1919 que se fait le recentrage de l’activité sur le chocolat avec l’abandon des conserves. L’arrêt de la moutarde et des produits vinaigrés doit être antérieur, vers 1914.
En août 1920, Jules Martineau dépose la marque « Chocolat Diana », et surtout la marque « Thy’No », en jouant avec son nom et l’influence asiatique des Années folles. Il fait appel à un peintre graphiste renommé de l’époque, Jean d’Ylen, pour créer une affiche.
Affiche pour le chocolat « Thy’No »
Date du document : 1920
Malgré le succès de la marque et de la communication, le jugement de la liquidation de la chocolaterie J. Martineau et fils est prononcé le 8 novembre 1921. La vente publique des marchandises en entrepôt (dont 245 sacs de cacao) est effectuée le 10 janvier 1922.
SA Thy’No puis SIAMNA, la fin de l’histoire nantaise
Deux « industriels », Paul Tugault et François Lecour-Grandmaison, se portent acquéreurs de la société Martineau Salmon. Ils rachètent l’usine en janvier, les marques en mars, puis constitue la Société Anonyme des Confiserie et Chocolaterie « Thy’No » le 6 avril 1922. L’objet principal reste le chocolat et la confiserie. Deux nouvelles marques sont déposées, « Regilda » en 1924 et « Saint-Yves » en 1931, mais il s’agit plus d’exploiter l’existant que de développer l’affaire.
En 1936, la société Thy’No est dissoute pour se fondre dans une nouvelle structure avec des actionnaires communs, la SIAMNA (Société d’Industries Agricoles de Meaux, Nantes et Algérie). Le siège est à Paris, rue du Louvre.
La Chocolaterie S.I.A.M.N.A
Date du document : 03/08/1961
L’ensemble regroupe des activités sucrières, distillerie, raffinerie, râperies… à Villenoy près de Meaux, une exploitation agricole industrielle et commerciale en Algérie et l’exploitation des confiseries et chocolateries Thy’No à Nantes. L’activité meurt à petit feu. En 1961, pendant l’été, est annoncée aux 22 salariés encore présents, la fermeture de l’usine nantaise.
Laurent Venaille
Association La conserve des Salorges à la Lune
2026
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