Nantes la bien chantée : Le roulier de Nantes
Roulier est un métier que les progrès des techniques ont fait disparaître. Ce voiturier parcourait les routes pour transporter des marchandises sur des chariots ou des charrettes. Il date de l'ancien temps, terme bien commode pour désigner une période qu'on n'arrive pas à dater précisément. Le développement de la motorisation et du transport des poids lourds a donné lieu au changement d'une consonne qui est bien plus qu'une simple évolution du langage. En dehors de ces considérations sémantiques, ce qui nous intéresse avant tout dans cette chanson c'est qu'il s'agit d'un roulier « de Nantes ».
Le commerce maritime et fluvial : un moyen de diffusion
Rien de surprenant à ce que Nantes, ville commerçante, envoie sur les routes de France des équipages transportant des marchandises. La vraie surprise c'est que cette chanson a été collectée bien loin de chez nous. C'est, en effet, dans le Vivarais, au nord de l'Ardèche, que le musicien Vincent d'Indy et ses petites filles ont recueilli ce chant. S'il existe d'autres exemples de chansons contant les aventures et mésaventures d'un roulier, c'est à notre connaissance, la seule qui donne une origine nantaise à ce conducteur. Est-ce si étonnant ? La renommée de la ville de Nantes a été colportée au travers de bien des chansons dans des endroits aussi éloignés que les vallées transalpines, les forêts du Saskatchevan (à l’Ouest du Canada) ou l’île de la Réunion. Alors, pourquoi pas dans un secteur plus proche du Rhône que de la Loire.
La Loire, c'est justement elle la responsable de cette diffusion de chansons. À l'époque où les routiers n'avaient pas encore pris la place des rouliers, le fleuve était un axe majeur de circulation. On ne parle pas seulement de la navigation des mariniers, mais aussi de tous les voyages par moyens terrestres. Par exemple, il ne serait venu à l'idée de personne de rallier Nantes à la capitale en suivant le parcours actuel des autoroutes et autres voies ferroviaires. Traverser les forêts du Maine et les collines du Perche, merci beaucoup. Les voyages à pied, à cheval ou en voiture suivaient le cours de la Loire jusqu'à Orléans, avant de bifurquer vers Paris.
Même cheminement pour les marchandises, puisque Nantes était aux 17e et 18e siècles l'un des plus importants, sinon le plus important des ports de commerce de la façade atlantique. Un port ouvert sur le monde, également ouvert sur l'intérieur, en particulier par l'axe ligérien. C'est ce qui explique sans doute que tout au long du fleuve et de ses affluents les chansons qui parlent de Nantes aient suivi les mouvements des rares corporations à voyager régulièrement. De la Touraine au Nivernais, les collectes des chercheurs du 19e siècle et après nous ont donné quantité d'exemples de ces chansons. À tel point que certains textes de ces provinces éloignées situent l'action des chansons à Nantes quand les versions des mêmes chansons recueillies en Pays nantais ne se donnent pas la peine de le faire.
Estampe, « Le Port de Nantes »
Date du document : 1776
La réputation de Nantes, ville-port ou ville-pont, a donc suivi les routes jusqu'en Auvergne, dans les Alpes ou la vallée du Rhône, comme pour cette chanson. Elle énumère les destinations : Paris, Marseille, Toulon, la Lorraine… Mais le roulier vient de Nantes.
L’évolution des modes de déplacement et des métiers
L'ouverture de vraies routes permettant la circulation automobile (et des poids lourds) a donc entraîné un changement profond du vocabulaire. Avant, un routier c'était un homme d'expérience, celui qui connaissait bien les routes qu'elles soient terrestres ou maritimes pour les avoir parcourues longtemps. D'où l'expression « un vieux routier » encore utilisée de nos jours sans aucune référence au métier de camionneur. Le roulier se contentait d'être le conducteur de charrettes, ce qui ne l'empêchait pas d'acquérir de l'expérience et devenir un vieux routier !
Photographie d’un roulier (ou relayeur) à Paris
Date du document : 1899-1900
Dorénavant, le terme de roulier est passé dans le langage maritime pour désigner un navire sur lequel on embarque des véhicules, évitant ainsi les transbordements de marchandises. Autre nuance récente, de nos jours et depuis l'émission diffusée sur RTL, nous savons que « les routiers sont sympas ». Au Moyen-Âge le terme routier désignait aussi les pillards qui désolaient les campagnes qu'ils traversaient ; beaucoup moins sympas ces routiers-là.
La chanson publiée par d'Indy reprend en partie le thème du « roulier charitable », une histoire où l'intervention divine permet de sortir de l'ornière où le chariot était coincé. Dans la même thématique, dans la chanson « La complainte du roulier », celui-ci est aidé par Jésus-Christ, qui prend l’apparence d’« un pauvre voyageur ».
« Un roulier montant une côte dans la neige », Théodore Géricault
Date du document : 1823
Si notre chanson est peu présente dans les collectes sous cette forme, on en trouve néanmoins quelques témoignages dans le Nivernais où Achille Millien l'a recueillie, lui aussi. Le roulier n'y vient pas de Nantes mais Rennes y a remplacé la Lorraine. Au dernier couplet le roulier et ses assistants finissent en trinquant à l'auberge, un avant goût du restaurant routier ! La seule interprétation enregistrée jusqu'ici est celle du groupe folk le Claque Galoche reprenant en partie cette version en 1975, avec un couplet final ajouté :
Malgré la pluie, la neige et tout le mauvais temps
C’est le courrier de Nantes qui voyage en tout temps.
Une chanson qui méritait donc qu'on s'écarte de notre répertoire local habituel.
Jean-Louis Auneau
Dastum 44
2026
Vraiment, j’ai fait la route
L’espace de trente ans
Avec mon équipage
Toujours joyeux, content
De Paris à Marseille
De Marseille à Toulon
J’enfonce ma charrette
Oui ! là, jusqu’au boulon
En vain tourne la tête
En vain, de tous côtés
Côté de la Lorraine
J’aperçois un roulier
Roulier, mon camarade
Prête-moi tes chevaux
Suis pris dans une ornière
Et bien pris, comme il faut !
Mon timon l’est planté
Tout ainsi que mes colliers ;
Alors, je crie : ahie…
Ma charrette est sortie.
Mais, si je rentre en ville
Au faubourg de Paris,
Mais, si je rentre en ville
C’est grâce à Dieu. Merci !
M’en vais à la cuisine
Le chapeau à la main
Madame la bourgeoise
Vient me tendre la main.
La servante se lève,
Se lève en souriant :
C’est le courrier de Nantes
Qui voyage en tout temps.
Au valet d’écurie :
Tiens, porte à mes chevaux
Avoin(e), foin de prairie
Car je repars bientôt.
Ton timon est en place
Ainsi que tes colliers
Donne-moi mon étrenne
Bon voyage, roulier !
En savoir plus
Discographie
Le Claque Galoche, « Folk Traditionnel Français », Arfolk - SB 342, 1975.
Bibliographie
MILLIEN Achille, PÉNAVAIRE J. G., DELARUE Georges, Chansons populaires du Nivernais et du Morvan, Tome 5, Centre alpin et rhodanien d’ethnologie, FAMDT, 2000.
D’INDY Vincent, Chansons populaires recueillies dans le Vivarais et le Vercors, volume 2.
Webographie
Enregistrement
Jean-Louis Auneau (chant et concertina), à Nantes en décembre 2025, d’après la version recueillie par Vincent d’Indy et le catalogue P. Coirault (8506 – Charité).
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Rédaction d'article :
Jean-Louis Auneau
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