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Nantes la bien chantée : La tuerie du Landreau


L’histoire regorge de crimes ayant particulièrement frappé ce que l’on nomme de manière un peu hasardeuse « l’opinion publique ». Ces crimes à succès – à succès médiatique, s’entend – avaient pour point commun de comporter des faits ou détails qui leur donnait un caractère extraordinaire. Comme on peut s’en douter, ces faits et détails relevaient le plus souvent d’une extrême violence ou d’une déviance unanimement honnie par la société dans laquelle ils étaient perpétrés.

Nantes, dans le texte

Le pays Nantais ne fut pas épargné par des actes criminels particulièrement violents et l’histoire contemporaine nous montre qu’il ne l’est toujours pas, si tant est qu’il puisse l’être un jour. Plusieurs crimes commis dans le département ont donné lieu à des chansons de type « complainte criminelle », particulièrement celui-ci qui inspira d’ailleurs plusieurs chansonniers.

L’exercice de la complainte criminelle impose invariablement de commencer le récit par détailler le contexte et les circonstances. Il importe donc de localiser les faits, aussi précisément que possible, avant même de nommer les principaux protagonistes et d’en venir aux faits. Pour être plus précis, Nantes est ici mentionnée comme point de repère pour les habitants de la planète ne sachant pas placer avec certitude la commune du Landreau sur une carte. Quant au lieu-dit Bas-Briacé, je n’ose pas imaginer.

La complainte criminelle : un art ancien sans cesse renouvelé

Une facilité de langage, pour ne pas dire une paresse de l’esprit, consisterait à prétendre que la création de complaintes criminelle remonte à la nuit des temps, approximation coupable alourdie d’un lieu-commun assez regrettable. Cela dit, bien malin celui qui pourrait affirmer que les crimes de sang, particulièrement les crimes violents – mais existe-t-il des crimes « non violents » ? – n’ont pas, de tout temps, inspirés les poètes et chansonniers.

Aujourd’hui comme hier, nous aimons qu’on nous raconte des histoires, particulièrement si elles nous projettent, le temps d’une chanson, hors de notre réalité quotidienne et les récits de crimes ou d’autres tragédies sont de ces histoires qui nous rappellent à chaque fois que « Ouf ! C’est arrivé loin de chez moi »… Illusion. Certes, nous aimons les histoires d’amour et les grandes épopées mais n’est-ce pas notre soif de sang imaginaire qui inspire la production sur-intensive de séries, films et romans policiers ?

Une tradition bien ancrée dans le répertoire

La complainte criminelle est très présente dans la chanson traditionnelle, y compris dans les chansons de facture ancienne bien entendu et il n’est pas interdit de penser que la plupart, si ce n’est toutes, furent inspirées en leur temps par des faits comme qui dirait réels, même si les détails en définissant le contexte se sont perdus au fil du temps et de la tradition populaire. Toutes sortes de crimes émaillent le répertoire.

- Crimes passionnels : Les anneaux de Marianson (Coirault 09904 / Laforte, II, A(-02), L’amant tué par ses rivaux (Coirault 09814 / Laforte II, A-43), Le sire de Famboisy (Coirault 09907 / Laforte I, B-22)…
- Crimes crapuleux : Le fils soldat assassiné par ses parents (Coirault 09612 / Laforte II, I-01), L’aubergiste assassin (Coirault 09610 / Laforte II, A-15)…
- Crimes sexuels : La fille à l’anneau tuée par les trois libertins (Coirault 09604 / Laforte II, A-14), Le frère amoureux de la sœur (Coirault 09711 / Laforte VI, Cf-02)…
- Crimes « familiaux » : La maumariée vengée par ses trois frères (Coirault 09617 / Laforte II, A-07), L’infanticide dénoncé par la voisine (Coirault 09714 / Laforte II, A-23), La parricide empoisonneuse (Coirault 09705)…

Comme on peut s’en douter, cette tradition s’est maintenue jusqu’à l’époque moderne qui n’est pas avare de criminels en tous genres. La chanson présentée ici s’inscrit dans ce registre avec d’autres ayant eu un succès plus national comme, pour ne citer que l’une des plus fameuses, La complainte de Violette Nozière.

Quant au pays Nantais, outre Le crime de Landreau, il se trouve lui aussi riche d’un répertoire sanglant avec, pour n’en citer que quelques uns Le mystère de l’Erdre (Nantes et Carquefou),  Le crime de Bois-Vert (pays de Châteaubriant), Le crime de La Chapelle-des-Marais (Brière) ou encore Le crime de l’Immaculée (Saint-Nazaire).

Georges Brassens lui-même, dont les créations font souvent référence à la chanson traditionnelle, n’y est-il pas allé aussi de sa plume avec L’assassinat ?

Tuerie de masse dans le Vignoble !

La chanson se fait assez précise dans la relation des faits mais il convient toutefois de les rappeler de manière moins poétique, si vous me permettez ce qualificatif.

Marcel Redureau, 15 ans, était employé par les époux Mabit à Bas-Briacé, village du Landreau. Le 30 septembre 1913 une rixe oppose l’employeur à son serviteur, lequel entre très vite dans ce qu’il est convenu d’appeler - à juste titre, en l’occurrence ! – une folie meurtrière. Le patron est frappé puis égorgé, à la serpe. Ensuite, sans doute dans l’idée d’éliminer les témoins, Redureau s’en prend à tous les occupants de la maison : patronne, servante, grand-mère et trois des quatre enfants ! Seul rescapé du carnage, un garçon de 4 ans qui dormait dans la cuisine.

Le genre exige la présence de nombreux détails. Il s’agit, somme toute, d’un véritable compte-rendu d’information. D’ailleurs, pour une grande partie du public, ces chansons constituaient l’unique source d’information sur ces crimes hors du commun. Surtout, la multiplication de ces détails sordides facilitait la vente de ces chansons sur les marchés et les foires. Les choses n’ont peut-être pas tellement changé, à bien y regarder…

Parmi ces détails, ainsi que je l’ai précisé ci-dessus, il importe de localiser les faits, la date, le profil des protagonistes - l’employé, son patron, les enfants . Préciser l’âge des enfants ainsi que celui du meurtrier n’est pas non plus anodin. Le choix de l’arme peut aussi stimuler l’imaginaire, ainsi le modus operandi pour l’exécution du patron est particulièrement choquant.

Autre règle de la complainte criminelle : être précis et fidèle à la réalité quant aux lieux et personnes. Ainsi la chanson cite-elle nommément le coupable, les victimes, les lieux de la tragédie, etc. L’exercice de style nécessite de conclure sur un couplet moralisateur, si l’on peut dire, qui prêche l’implacabilité de la justice, quand il ne s’agit pas, tout bonnement, de prêter allégeance à la veuve patibulaire.

La chanson est à charge et ne cherche jamais de circonstances atténuantes à l’assassin. Bien au contraire, en plus de détailler l’horreur de ce crime, l’assassin est décrit comme totalement dénué de scrupules et de remords.

A propos de cette version :
Editée à Paris en novembre 1913, le texte est signé François Izenic, sur l’air de Non, tu ne sauras jamais (musique de Joseph Rico).
On peut également trouver dans les archives plusieurs occurrences d’une autre complainte écrite sur le même thème mais sur l’air de La Paimpolaise.

Dastum 44
2019

C’est dans un hameau
A vingt kilomètres de Nantes
Placé tout près du Landreau
Où règne, hélas, l’épouvante
A Bas-Briacé, un enfant gamin misérable
A d’une façon effroyable
Tué,  assassiné

Son infortuné patron
Est  sa première victime
Alors se perd notre raison
A vouloir expliquer tant de crimes
Ivre désormais de sang
Dont la vue maintenant l’excite
A présent il se précipite
Même sur de tout petits enfants
    
Son arme levée
Sur la malheureuse servante
Est à présent retombée
Un nouveau crime le hante
Il voit le regard
De sa maîtresse  terrifiée
A son tour elle est  égorgée
Mais lui, les yeux hagards

Sur la pauvre grand’maman
Il continue le carnage
Va-t-il épargner les enfants
Dont il aperçoit le doux visage
Elles dorment  les petites sœurs
Rêvant à  des anges comme elles
Une plainte, un cri de gazelle
Oh que d’horreur dans notre cœur

Marcel Redureau
Tel est le nom du misérable
Mériterait l’échafaud
S’il est vraiment responsable
Assez d’assassins
Oh ! non plus de ces tristes tombes
Assez d’horribles hécatombes
Faites par ces gamins

Il faut sévir à présent
Contre l’enfance criminelle
Car nous voyons bien trop souvent
Ces enfants à l’âme si cruelle
Qui pour un oui, pour un non
Tuent sans pitié, sans conscience
Armons-nous pour notre défense
Une nouvelle loi sans pardon.

En savoir plus

Discographie

Peigné, Rachel, Nantes en chansons, Dastum – Dastum 44, 1998, plage N° 17

Enregistrement

Christine Dufourmantelle (chant) et Jean-Louis Auneau (concertina), le 14 juin 2019, d’après la version publiée en 1913.

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Rédaction d'article :

Hugo Aribart

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