Surréalisme
Amours nantaises de Jules Verne

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Franceline Ribard (Chagny, 1851 - Quang Yen au Vietnam, 1886)


Au 19e siècle, des Françaises ont mené combat pour passer le bac, accéder aux études supérieures, exercer des professions comme la médecine. À Nantes, Franceline Ribard est la première bachelière et la première étudiante en médecine. Seconde femme médecin après Madeleine Brès, elle deviendra la première ophtalmologue française.

La première bachelière nantaise

Franceline Poupon, d’origine modeste, naît le 29 novembre 1851 dans une petite ville de Bourgogne. Le 11 mai 1871, elle épouse à Rezé, Stéphane Ribard, un officier de santé qui exerce à Nantes. Elle entreprend alors de préparer le baccalauréat ès lettres. L’épreuve orale est particulièrement redoutable : la candidate pénètre dans un univers exclusivement masculin, et un public nombreux vient assister au « spectacle » d’une femme passant un examen supérieur. Franceline, mise en confiance par les examinateurs, réussit brillamment et devient ainsi, le 20 août 1872, la première bachelière nantaise. Dès l’année suivante, elle passe le baccalauréat ès sciences, avec autant de brio.

Portrait de Franceline Ribard

Portrait de Franceline Ribard

Date du document : 14-08-1886

De brillantes études de médecine à Nantes

Bachelière, Franceline Ribard s’inscrit immédiatement à l’École de médecine de Nantes. Madeleine Brès, la première Française à devenir médecin, avait dû mener un combat acharné avant d’être autorisée à s’inscrire à la faculté de médecine de Paris. À Nantes, la candidature de Franceline est favorablement accueillie, alors même qu’elle est enceinte d’un deuxième enfant. Contrairement à ce que certains semblaient craindre, la présence d’une étudiante ne suscite aucun désordre, et Franceline Ribard poursuit à vive allure ses brillantes études : elle est classée seconde à l’internat, alors qu’à Paris on est allé jusqu’à empêcher Madeleine Brès de passer les concours.

Résultats des examens de Franceline Ribard pendant ses études de médecine

Résultats des examens de Franceline Ribard pendant ses études de médecine

Date du document :

La thèse à Paris

La préparation et la soutenance de la thèse ne peuvent se faire qu’à Paris. Tout en suivant les cours à l’université, Franceline Ribard travaille pour sa thèse avec d’illustres ophtalmologues, notamment les docteurs Louis de Wecker et Xavier Galezowski. Elle obtient aussi le soutien de Paul Bert, médecin, professeur à la faculté des sciences de Paris et homme politique qui milite en faveur de l’instruction des filles. Elle a choisi pour sujet le glaucome et le décollement de la rétine Elle passe, toujours très brillamment, ses cinq examens de thèse qu’elle soutient avec succès, le 12 août 1876. L’événement fait l’objet de comptes rendus plutôt bienveillants dans quelques journaux de Paris et de province, mais curieusement guère dans la presse nantaise. L’archiviste de l’Historial de la Ville de Nantes note cependant avec fierté : « C’est la seconde femme française à laquelle la faculté de médecine de Paris a conféré le grade de docteur », et il précise que « M le Ministre de l’Instruction publique vient de lui annoncer la remise de ses frais d’études ».

Page de couverture de la thèse de Franceline Ribard

Page de couverture de la thèse de Franceline Ribard

Date du document : 12-08-1876

Les médecins et la « doctoresse »

La thèse du docteur Ribard est reçue avec intérêt par les ophtalmologues, mais les médecins dans leur majorité se dressent violemment contre l’exercice de la médecine par les femmes, au nom d’une supposée « nature féminine » qu’ils jugent incompatible avec cette profession. On lit ainsi, dans un journal intitulé pourtant Le Progrès médical, que « la femme médecin est un être douteux, un monstre ». Le terme de « doctoresse » est tourné en dérision, les étudiantes en médecine font l’objet de plaisanteries de mauvais goût, et un vaudeville se moque de ces « nouvelles femmes savantes ». Les attaques sont parfois abjectes. Franceline Ribard en fait les frais : sans la nommer, mais en permettant qu’on la reconnaisse aisément, Gustave Antoine Richelot, médecin nantais, la ridiculise sur quatre pages dans un pamphlet intitulé La femme médecin.

Ophtalmologue à Nantes

Aussitôt sa thèse passée, Franceline s’installe à Nantes. Elle se spécialise dans « les maladies des femmes et des enfants et les maladies des yeux », et pratique la chirurgie ophtalmologique, partageant le cabinet médical de son mari, rue Saint-Jacques : une femme médecin ne pouvait oser mettre sa propre plaque à la porte de sa maison. Mais même privilégiée par cette facilité matérielle, Franceline peine à se constituer une clientèle. La violente campagne contre les femmes médecins, les rumeurs et les préjugés éloignent les patientes ; quant aux hommes, il est alors tout bonnement impensable pour eux de se faire soigner par une femme ! Il faudra beaucoup de temps pour que les choses changent, mais malheureusement le mari de Franceline Ribard, atteint de phtisie, meurt en 1880. Veuve avec deux enfants, sans soutien pour exercer à Nantes, elle tente sa chance en Égypte.

L’aventure égyptienne

Au Caire, elle pratique toujours sa double spécialité ; en tant que femme médecin elle obtient aussi de pénétrer et d’exercer dans les harems princiers. Mais si être une femme médecin en France est alors très difficile, ça l’est encore plus au Caire. De fréquents déménagements, ainsi que les très nombreux encarts publicitaires qu’elle passe dans un journal francophone d’Égypte, laissent penser qu’elle ne parvient pas à percer dans une ville où les médecins français, y compris les ophtalmologues, sont nombreux. Le séjour en Égypte s’avère catastrophique et, de retour à Paris en 1884, Franceline Ribard semble dans une très grande précarité économique : elle loge dans une très modeste pension de famille où elle ne peut ni accueillir ses enfants, ni exercer la médecine.

Lettre du docteur Franceline Ribard à Paul Bert

Lettre du docteur Franceline Ribard à Paul Bert

Date du document :

Une mission délicate dans les écoles de Paris

Le professeur Galezowski et Paul Bert lui apportent alors leur soutien et lui obtiennent, au mois d’octobre 1885, une mission d’inspection ophtalmologique dans les écoles maternelles : mission qu’elle accomplit avec assiduité et sérieux, mais qui s’avère très délicate.
Exercer dans les fonctions sanitaires de la Ville de Paris est en effet difficile, et pour les médecins, et pour les femmes : et Ribard est médecin, et femme. Entre les personnels de la Ville, les architectes, les inspectrices, les directrices d’écoles, il faut négocier avec tact et prudence, qualités qui ne sont pas le fort de la sincère et fougueuse Franceline Ribard : « Pour éviter de blesser quelques personnes peu soigneuses et peu soucieuses de leur devoir, dois-je donc négliger totalement l’intérêt des enfants qui fréquentent ces écoles ? » écrit-elle avec amertume à Paul Bert… On lui refuse le rapport qu’elle a rédigé pourtant avec grand soin, et malgré la conciliation de Paul Bert, elle entre en conflit ouvert avec le préfet Poubelle.

Mais ce qu’elle voudrait, surtout, c’est qu’on lui permette d’exercer la médecine : on lui propose un poste… d’infirmière !

Vers le Tonkin

Le 31 janvier 1886, Paul Bert est nommé Résident général de l’Annam et du Tonkin (une partie de l’actuel Vietnam). Voyant la situation désespérée dans laquelle se débat Franceline Ribard, il lui propose un poste de médecin de la mission. Celle-ci comprend des membres de la famille de Paul Bert, dont son épouse et ses filles, deux institutrices, deux femmes de chambre, plusieurs enfants. Le départ (le 11 février) et la traversée font l’objet d’une véritable mise en scène : des journalistes et un photographe sont du voyage, et les images du petit groupe posant joyeusement doivent persuader du pacifisme de cette mission coloniale. Franceline Ribard elle-même s’engage à envoyer des articles à la revue féministe La femme et l’enfant. Elle soigne les passagers et se met avec ardeur à l’étude de la langue annamite, « abattant les devoirs où pullulent les accents circonflexes, les points sous l’o, et les u "barbus" », écrit, admiratif, un des journalistes embarqués.

Les femmes seules sont très peu nombreuses dans le milieu colonial, il est probable que Franceline Ribard s’y sente quelque peu marginalisée. Elle ne participe néanmoins que très brièvement à la vie mondaine de la mission, arrivée à Hanoï le 8 avril : dès le 3 mai, elle accompagne Paul Bert, avec une partie de la mission, jusqu’à Hué, capitale du pouvoir impérial.

Photo de la mission Paul Bert

Photo de la mission Paul Bert

Date du document : vers 1885

Une mission très politique

Le Résident général vient y remettre ses lettres de créance au nouvel empereur, jeune souverain sans prestige et inféodé à la France : c’est la reine mère qui est détentrice de la réalité du pouvoir. Le protocole de la cour impériale isolant strictement cette vieille dame et lui interdisant de rencontrer des hommes, Paul Bert imagine de se servir du docteur Ribard pour l’approcher. La sachant atteinte de la cataracte, on s’emploie à la convaincre de se laisser soigner par une femme spécialiste des maladies des yeux. Franceline Ribard offre d’abord ses soins à l’entourage de la reine mère : elle pratique, avec succès, des opérations de la cataracte sur des mandarins de la cour et obtient enfin l’assentiment de la reine mère pour se faire opérer par elle. Mais Franceline Ribard est soudain terrassée par la dysenterie, et son décès brutal, le 24 mai, met un terme à cette stratégie. Elle a 35 ans.

Malgré son talent, son courage et sa vie dramatique, Franceline Ribard n’a guère laissé de traces dans l’histoire de la médecine ni dans celle des combats féministes : est-ce parce que, pour réaliser son rêve et son ambition de devenir médecin, elle a dû transgresser tous les codes et les usages qui s’imposaient alors aux femmes et aux mères de famille ?

2021

En savoir plus

Bibliographie

Nantes sous la Monarchie de juillet, Ouest Éditions, Nantes 2002.

« Ange Guépin et l’abolition de l’esclavage » dans les Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, tome 115, septembre 2008, n° 3, p.175-191.

Le docteur Ange Guépin Guépin, Nantes, du Saint-Simonisme à la République, Presses Universitaires de Rennes, Rennes, 2016.

Michel Aussel, « Franceline Ribard (1851-1886), première ophtalmologue de France : de l’École de médecine de Nantes à la mission Paul Bert au Tonkin » dans les Annales de Bretagne et des Pays de l’ouest, tome 127, décembre 2020, n°4, p.153-182.

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Rédaction d'article :

Michel Aussel

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