Muscadet
Dastum 44

Reprise en main, à la Libération, par ses élites commerçantes et industrielles et par des élus qui pour nombre d’entre eux étaient déjà en place pendant la période de la Seconde Guerre mondiale et de l’Occupation, Nantes ignore les aspirations d’émancipation par la culture que les acteurs culturels, issus du Conseil National de la Résistance, vont ailleurs développer.

À leur tour, les municipalités des années 1960-70 méconnaissent les formes nouvelles d’action culturelle, de diffusion des œuvres d’art et refusent, à Nantes, la décentralisation, prônée par A. Malraux, à l’origine des Maisons de la culture et de nombreux festivals, et cela jusqu’à l’arrivée d’Alain Chenard à la mairie en 1977. 
Précurseurs sans doute, mais aussi marqueurs symboliques clivants de l’identité culturelle de la ville, Le Juin nantais (1965), Les fêtes de l’île Feydeau (1969, les saisons de Chant, Musique et Danse, dédiés exclusivement aux répertoires classiques, annoncent Le festival de L’île Feydeau  (1978), où se distinguent deux jeunes troupes nantaises : Le Théâtre de La Chamaille et le Théâtre du Nombre d’or.

Réduire les écarts d’accès à la culture

Le train de la décentralisation culturelle manqué, l’éclosion des festivals est menée par des initiatives locales individuelles, à partir d’objectifs de réduction des écarts d’accès à la culture. Rattrapant l’esprit du temps, s’appuyant sur un relativisme culturel ouvert à de nouvelles disciplines artistiques, aux formes innovantes, à de nouveaux publics, ils satisfont des attentes de fréquentations différentes. 

C’est ainsi que Christian Heliou, artisan de la démocratisation culturelle - option alors controversée, mais qui a façonné le paysage théâtral nantais jusqu'à aujourd'hui -, ses jeunes comédiens (Anne et Pierre Gralepois, Jacques Guillou, Gaétane Recoquillé, Marc Arrivé, Patrick Even…) et le Théâtréquipe créent Le festival Nantes-Nord où l’on découvre des textes contemporains ou militants (Salacrou, Brecht, Ionesco …) mais aussi l’équipe du Splendide. En 1979, Alain et Philippe Jalladeau font le pari du Festival des 3 continents, dédié à la valorisation des cinémas africain, latino-américain et asiatique, « tenus en marge de la diffusion et de l’histoire du cinéma ». Il révèle, entre de nombreux autres, au public nantais, puis français, Satyajit Ray, Souleyman Cisse, Abbas Kiarostami, Hong Sang-soo, Arturo Ripstein, Jia Zhangke, Brillante Mendoza, Wang Bing... « Nantes existe, le Festival est un être vivant… », écrit Serge Daney, dans un éditorial du supplément au quotidien Libération consacré à la manifestation (novembre 1984). « … Il le sera tant qu'il y aura des gens pour vouloir compléter dans leur tête la carte cinématographique du monde ». L’engouement renaissant pour la musique et le théâtre baroques conduit Philippe Lènaël, à fonder, en 1984, Le Printemps des arts. Son attachement à la complémentarité de ces arts de la scène lors de spectacles vivants assure une notoriété internationale à la manifestation. Deux ans plus tard, Bertrand Pinel installe, au Château des Ducs de Bretagne et dans le centre-ville, Le festival d’été qui, estompant rapidement sa vocation folklorique initiale, va promouvoir les musiques et les cultures du monde. On y verra aussi bien des danseurs indiens classiques, le théâtre nô que Les Pogues ou Peter Gabriel. Enfin, alliant Jazz et Belle plaisance, Jacques-Alain Guiho invente, en 1987, sur ses rives, Le Festival des fêtes de l’Erdre, rebaptisé Les rendez-vous de l’Erdre en 2005. Tout à la fois « Jazz autour du monde », partage de cultures, fête populaire d’accès gratuit, espaces scéniques sur l’eau, parade nautique, ils invitent les plus grands noms: Didier Lockwood, Darius Brubeck, Dee.Dee Bridgewater, Michel Petrucciani, Richard Galliano…

Affiche du <i>Festival des 3 continents</i>

Affiche du Festival des 3 continents

Date du document : 1989

L’impulsion des politiques publiques

L’arrivée de Jean Blaise, en 1982, à Nantes, pour créer une éphémère et la toute dernière Maison de la culture en France, chamboule le paysage festivalier, tout en lui permettant de lancer la notoriété culturelle de la ville. Licencié dès l’année suivante, après l’élection de la municipalité dirigée par Michel Chauty, surnommé par l’affichiste Pierre Péron « le sécateur-maire », il imagine, avec le soutien du Ministère de la Culture et de son ministre Jack Lang, le Centre de Recherche pour le Développement Culturel, qui s’installe dans des locaux précaires Chaussée de la Madeleine. Reconnu « Scène nationale », le CRDC expérimente de 1985 à 1995, des formes nouvelles d’action culturelle avec Le festival de Saint-Herblain. Dans le parc de la Gournerie de cette commune de la banlieue nantaise dirigée alors par Jean-Marc Ayrault, sous chapiteaux, théâtre de texte et théâtre d’image révèlent Jo Lavaudan, Stanislas Nordey, Royal de Luxe, Zingaro, La Volière Dromesko, Archaos, Jean Quentin Chatelain… 

De retour sur le devant de la scène nantaise, avec l’arrivée à la mairie de Nantes, en 1989, de Jean-Marc Ayrault et son soutien, Jean Blaise conçoit, en 1990, Les Allumées. Festival « poly-artistique », déployé sur la ville entière, dans des lieux singuliers et souvent éphémères, dont le regret tient aux limites qu’il s’est imposées : six nuits, six jours, six ans, pour présenter l’avant-garde artistique de six métropoles portuaires internationales : Barcelone, Saint-Pétersbourg,  Buenos Aires, Naples, Le Caire, La Havane. Il donne en bis, prolongeant le modèle, dans l’ancienne usine du biscuitier Lefèvre-Utile (LU) devenu le Lieu Unique, pôle contemporain de l’aventure culturelle nantaise, deux nouvelles manifestations Fin de siècle puis Trafics.

De cet essor demeurent ceux qui ont su garder leur identité et renouveler leurs équipes : Le festival des 3 continents, conduit à présent par Jérôme Baron et Jeanne Moulias, se confronte à la mondialisation des images et à la vitalité artistique du fait cinématographique de son aire géographique; désormais à la direction des Rendez-vous de l’Erdre, Armand Maignan et Loïc Breteau confortent une ligne éditoriale très ouverte et large : du Blues à l’Electro-jazz, du New Orléans au Be-Bop.

Éclectisme des goûts, nouvelles légitimités et distinctions culturelles

À ces repères de la vie culturelle nantaise sont venus s’ajouter des manifestations s’accordant aux évolutions des goûts du public. Leur éclectisme d’abord, que l’on peut parfois qualifier de « mainstream », ce qui peut être connoté positivement au sens de « culture pour tous » ou plus négativement au sens de « culture hégémonique » qui doit plaire à tout le monde, dans une uniformisation globale du goût; mais aussi les nouvelles distinctions culturelles qu’ils légitiment, la synchronisation des émotions lors de rassemblements festifs à fort impact médiatique : le nombre pouvant devenir, à l’occasion, la mesure de la démocratisation culturelle. 

Sortent du lot cependant rapidement et rencontrent, dès leur création, le succès pour leur exigence et leur cohérence programmatiques, répondant à des attentes conduisant à modifier les formes de l’action culturelle, La Folle Journée (1995) de  René Martin qui offre la musique classique, son histoire et ses thèmes à un public très large et renouvelé, Le festival du cinéma espagnol qui étend le spectre du 7ème art à ses dimensions linguistiques, Le festival « Petits et Grands » (2013) qui propose une programmation « intense » de spectacles pour enfants et cherche à donner à son jeune public et aux parents l’appétence de la fréquentation culturelle, ainsi qu’a susciter des vocations de spectateur dès le plus jeune âge et Les Utopiales, (2000), qui promeuvent, sous la houlette de l’astrophysicien Roland Lehoucq, la culture scientifique, le monde de la prospective et de l’imaginaire.
 
Dans ce contexte, la place prise par les musiques « actuelles », surtout auprès des publics jeunes, mais hétérogènes, montre l’évolution de la légitimité culturelle des goûts musicaux et une mixité sociale accrue dans les conduites de fréquentation. L’entrée de ces musiques dans le périmètre des politiques culturelles menées a permis une extension du pôle festivalier. Ainsi  HIP Opsession , à l’initiative de Nicolas Reverdito, valorise le mouvement hip hop – graf, danse, Rap, Djing – dont un battle qui cherche ses danseurs jusque dans des qualifications new-yorkaises. Crée par l’Olympic, Scopitone, dévolu aux formes artistiques nées des technologies numériques, programme concerts, ciné-concerts, mapping, installations, performances, arts visuels, débats sur les cultures électroniques. Scopitone intègre La Fabrique et le complexe Stéréolux en 2011. Enfin le festival « Soy » défend les musiques émergentes et propose des artistes encore peu médiatisés dont certains sont devenus référents sur la scène internationale.

Aujourd’hui, si la diversité de l’offre festivalière révèle, à Nantes aussi, la dilatation de la sphère culturelle, ces événements momentanés mais thématiques, à dimension festive, fortement médiatisés, donnent un caractère d’exception aux pratiques de fréquentation culturelle. Leur rôle d’initiation et de formation de publics hétérogènes prépare l’action des structures permanentes. Ainsi, découverte, rareté, diffusion des œuvres, donnent une chance nouvelle à la démocratisation de l’action culturelle et soutiennent la création.

Extrait du Dictionnaire de Nantes
2018
(droits d'auteur réservés)

Affiche des <i>Rendez-vous de l'Erdre</i>

Affiche des Rendez-vous de l'Erdre

Date du document : 2009

En savoir plus

Bibliographie

Dossal, Philippe,  Réenchanteur de ville, Jean Blaise : le changement est dans l'R !, Ateliers Henry Dougier, Boulogne-Billancourt, 2015

Guidet, Thierry, Plassart, Michel (photogr.), Nantes saisie par la culture, Autrement, Paris, 2007

Hervouët, Philippe, Ils ont réveillé la culture à Nantes : 26 grands entretiens avec les acteurs de la vie culturelle (1989-1995), Salorges, Nantes, 1995

Nantes la belle éveillée : le pari de la culture, L’Attribut, Toulouse, 2010

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Rédaction d'article :

Marc Grangiens

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