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Groupe scolaire du Plessis-Cellier Congrégation de la Sainte-Famille de Grillaud

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Collectif des associations du patrimoine industriel et portuaire


L’activité industrielle, marqueur essentiel de l’histoire nantaise, a contribué à façonner le paysage et l’identité de la ville. Des fonderies aux conserveries, en passant par les chantiers navals, ce ne sont pas les industries qui manquent à Nantes. Pour autant, le chemin a été long avant que les différentes infrastructures industrielles témoignant de ces activités soient considérées comme du patrimoine. Elles ont également subi une crise très importante dans les années 1980, qui a mené à leur patrimonialisation.

Le morcellement progressif des industries nantaises

Un ensemble de facteurs mène à la fermeture progressive des nombreuses activités industrielles de la région. La concurrence internationale entraîne la fermeture du chantier Dubigeon en 1987. D’autres secteurs industriels sont découpés, dépecés, avec des phénomènes de rachat et de concentration. Concernant les rachats, on peut citer l’Usine Batignolles, vendue à des filières étrangères en 1985, au moment où la société de sidérurgie Creusot Loire, qui possède l’usine, dépose son bilan.

De vastes sites industriels sont ainsi laissés à l’abandon ou menacés de destruction, ce qui pousse un certain nombre d’acteurs à agir.

Aux origines du Collectif : la mise en réseau des défenseurs du patrimoine industriel et portuaire

Lors de la fermeture du chantier Dubigeon en 1987, l’association Histoire de la construction navale à Nantes (AHCNN) – créée trois ans plus tôt – se mobilise pour sauver les outils, plans et photographies de l’entreprise ainsi que certains bâtiments voués à la destruction.

Cette fermeture a d’abord concerné ceux qui y travaillaient, mais cet événement n’est pas resté cantonné longtemps à la construction navale. En effet, le site des chantiers irriguait l’activité du cœur de l’agglomération, perpétuant le lien entre la ville et sa longue tradition portuaire. Il y avait donc un attachement profond pour ce lieu, ce qui explique qu’un certain nombre d’acteurs clés du patrimoine industriel ont vécu la fermeture avec la même violence que les anciens travailleurs de la navale. Il est aussi vrai, de manière plus générale, que tout le tissu industriel nantais mis en place depuis le début du 20e siècle était en train de se fissurer au moment où les chantiers cessent leur activité. À Couëron, l’usine Tréfimétaux ferme, par exemple, en 1988. Il y a alors une prise de conscience autour du déclin de l’activité industrielle nantaise, dans sa globalité. Les acteurs défendant ce type de patrimoine se connaissaient tous plus ou moins bien, ils ont donc décidé de se réunir à plusieurs reprises, avant qu’un collectif se forme définitivement.

Ainsi, lorsque la municipalité dépose en 1988 une demande de démolition des bâtiments du chantier naval, un certain nombre d’associations décident de se fédérer pour sauver les éléments emblématiques du site : la grue Titan jaune, les cales de lancement ou encore les nefs Dubigeon. Ce sauvetage est réalisé dans un contexte d’urgence, dans la mesure où plusieurs bâtiments avaient déjà été démolis et le métal vendu aux ferrailleurs.

En 1989, la gare de l’État située sur la Prairie-au-Duc est défendue par un regroupement associatif. Un permis de démolir avait été accordé par la préfecture, lors des projets d’urbanisation du site, pour la raser. Jean-Pierre Peyon, à l’époque président de l’association Nantes la Bleue, appelle alors plusieurs associations à manifester devant le bâtiment pour le sauver. Il est finalement réhabilité, des années plus tard et abrite actuellement la Maison des Syndicats.

Le 5 juin 1990, à l'initiative des associations l'ARDEPA et du Centre culturel maritime de Nantes, une conférence-débat est organisée sous le titre : « Des tours LU au site Dubigeon –  Le patrimoine industriel : détruire ? maintenir ? reconvertir ? »

Des personnes venant de milieux divers participent à cette conférence, dont Philippe Robert, architecte, spécialiste des réhabilitations industrielles et co-fondateur de l’agence Robert et Reichen, ou André Péron, historien et auteur d'ouvrages sur Nantes. Cette conférence montre une convergence d’intérêts pour ce patrimoine, entre ceux qui s’intéressent à l’architecture des bâtiments industriels, à leur histoire ou bien encore à leur dimension humaine.

La création, en 1994, de la Maison des Hommes et des techniques (MHT), une structure dédiée à la mise en valeur de l’histoire et du patrimoine de la navale, permet à ces différentes associations de se réunir plus facilement. C’est l’un des facteurs clés dans la création du Collectif des Associations du Patrimoine Industriel et Portuaire. Lors d’une réunion tenue en ce lieu le 5 décembre 1994, l’association Nantes La Bleue propose, à la MHT, un débat sur le thème « Patrimoine industriel et dynamique urbaine » à partir de la recherche réalisée par Hélène Garnier, géographe. Cette étudiante présente alors son recensement des sites industriels, par quartiers et secteurs. Il s’agit, à l’époque, du premier travail de recensement d’une telle ampleur sur cette thématique. En observant les résultats de cette étude, les associations présentes au débat réalisent l’importance du patrimoine industriel qu’il leur reste à défendre dans la ville.

Cet événement représente un catalyseur dans la formation du Collectif, puisqu’après ce débat, les personnes présentes discutent de l’intérêt de se réunir dans une structure pouvant porter la voix des associations. Elles se regroupent donc en Collectif, de façon informelle en 1994, puis de façon plus structurée en 1997.

Des sensibilités patrimoniales différentes au service d’un même objectif

Les associations qui constituent ce Collectif n’ont pas toujours les mêmes sensibilités patrimoniales mais se rejoignent sur l’essentiel. Son but est d’encourager les différentes structures à sortir du cadre de leur volonté spécifique pour construire une approche plus globale. Au-delà de la sauvegarde d’objets isolés, le Collectif vise à prendre en compte la strate industrielle et portuaire de l’histoire nantaise sur différents niveaux. Il s’agit également de valoriser le lien entre les sites défendus et l’histoire, la mémoire et le devenir du territoire. Cette approche patrimoniale est décisive pour obtenir une sauvegarde, une restauration ou une réhabilitation de ces monuments d’acier et de béton. À terme, le but du Collectif est de devenir un interlocuteur des pouvoirs publics.

La diversité des acteurs qui le composent contribue à le renforcer puisque son activité a pu se focaliser sur des enjeux différents. En 1995, le Collectif compte quatorze associations parmi lesquelles on retrouve la MHT, Nantes la Bleue, l’association Entreprises et patrimoine industriel (EPI) et des associations liées au nautisme. Au-delà des sensibilités patrimoniales diverses, c’est aussi des personnes qui viennent de milieux très différents qui se joignent au Collectif. Certains individus ont été amenés à s’intéresser au patrimoine industriel par le biais de leur expérience, de leur vécu.

Des associations comme la MHT ou l’AHCNN s’intéressent ainsi à valoriser la mémoire des activités ouvrières et la transmission de leur culture. Ce qui les intéresse avant tout, c’est d’insister sur la dimension humaine du patrimoine industriel, de souligner le vécu des anciens ouvriers et ouvrières de la navale.

La culture patronale se penche également sur le patrimoine industriel avec l’association EPI, fondée par Arnaud Biette, qui vise à valoriser l’histoire industrielle y compris à travers les dynasties familiales industrielles importantes de la région nantaise. Ses membres sont issus de milieux différents de ceux composant les autres associations : il peut s’agir de chefs d’entreprises ou d’universitaires. Leurs préoccupations portent sur un ensemble de sites industriels et ne se focalisent pas sur un espace en particulier. Cette association a participé à une collection d’ouvrages sur le patrimoine industriel et mène des actions de sensibilisation auprès du grand public sur ce domaine.

D’autres acteurs s’intéressent davantage à l’aspect maritime de ce patrimoine industrialo-portuaire, comme Nantes la Bleue qui se focalise sur la place de l’eau dans les remaniements urbains, ou les associations liées au nautisme. Ceux-ci se penchent surtout sur les usages du fleuve, notamment en ce qui concerne l’activité nautique. L’association Indre Histoire d’île s’occupe quant à elle de recueillir et valoriser le patrimoine naturel, architectural et industriel de la commune d’Indre.

Il y a également des associations qui ne se sentent pas directement concernées par les enjeux portuaires et qui veulent valoriser par exemple l’activité ferroviaire de la ville.

Les projets de défense et de valorisation patrimoniale du Collectif

Le Collectif a, dans les premiers temps, des difficultés à faire reconnaître le patrimoine industriel, qui n’est pas vraiment envisagé comme tel à cette époque. Pour des raisons de matériau, la prime allait à la pierre, à des types d’architectures traditionnelles. Ce n’est donc pas un hasard, si un des rares bâtiments à être préservé sur l’ancien site des chantiers est celui de la direction des Ateliers et Chantiers de Nantes, qui présente une architecture relativement classique.

D’autres infrastructures, telles que les halles métalliques de l’usine Batignolles, ont au contraire été jugées inesthétiques. Ces ensembles industriels avaient des détracteurs et le Collectif a dû se battre pour éveiller les consciences.

Une de ses premières actions a consisté à intégrer progressivement le domaine industriel au programme des Journées du patrimoine. Lorsqu’elles sont mises en place en France en 1984, la Ville de Nantes choisit de valoriser des architectures anciennes et fait l’impasse sur le patrimoine industriel. Pour contrer cette invisibilisation, les associations organisent de 1995 à 1997 une Semaine du patrimoine industriel et portuaire. Plusieurs activités sont proposées pour l’occasion : des conférences-débats et des visites de sites industriels. Ces semaines du patrimoine industriel permettent au Collectif de se doter d’une voix dans l’espace public et d’obtenir gain de cause, puisque la municipalité intègre en 1999 son programme aux Journées du patrimoine. Cette intégration représente une victoire importante pour ce regroupement associatif, qui réussit à devenir un interlocuteur privilégié pour les projets d’aménagement de l’île de Nantes.

Ainsi, lorsque l’architecte Dominique Perrault est mandaté par la Ville pour réfléchir à un projet d’aménagement de toute l’île, il décide de convier le Collectif à Paris, en 1995, pour lui présenter la maquette de son projet. Les associations réalisent alors qu’il est prévu que des voiries soient installées sur les cales de lancement et font un signalement auprès du cabinet de Jean-Marc Ayrault, le maire de l’époque. La possibilité de s’opposer au projet ou du moins d’influer sur cet aménagement les a grandement soudées.

Elles ont aussi pu s’exprimer au sujet du plan-guide d’Alexandre Chemetoff, sélectionné sur concours comme mandataire principal de la réflexion sur les espaces publics de l’île de Nantes. Son mandat de neuf années débute en 2001. Le plan d’urbanisme proposé fait écho à certaines de leurs préoccupations et l’évolution de l’aménagement se déroule en concertation avec ces associations.

Le passage aux années 2000 marque également un changement dans le type de patrimoines défendus par le Collectif. Effectivement, son activité s’était concentrée dans les premiers temps sur la défense du patrimoine des chantiers navals, ce qui a pu frustrer certaines associations, soucieuses de défendre d’autres types d’infrastructures industrielles. Cela était notamment lié au fait que Jean Relet et Gérard Tripoteau, anciens ouvriers de la navale, ont été les premiers présidents du Collectif. Ils basaient donc leur action en priorité sur ce patrimoine intrinsèquement lié à leur expérience.

La présidence du Collectif est ensuite passée entre les mains d’André Péron, puis d’Arnaud Biette, dans les années 2010. Ce dernier a mis l’accent sur une défense plus globale du patrimoine industriel de la région nantaise, sans se concentrer spécifiquement sur l’ancien site des chantiers. C’est aussi sous son impulsion qu’un conservatoire du patrimoine industriel a été établi à Basse-Indre, en 2011, afin de pouvoir conserver des machines et expliquer l’évolution passée, présente et à venir de la technique.

La défense du patrimoine industriel dans les années 2000 a vécu des hauts et des bas. Le Collectif ne réussit pas toujours à le protéger face aux projets urbains lancés par la municipalité. Le cas du bâtiment Flahault illustre bien cette situation. Il s’agit d’un restaurant de luxe installé en 2008 dans un bâtiment flottant sur la Loire, placé entre le ponton de l’île de Nantes et le pont Anne de Bretagne. Le Collectif s’est tout de suite opposé à la construction de ce bâtiment, qu’il qualifie de « projet pour riches en complète contradiction avec le lieu ». Pour autant l’établissement Flahault a bien été mis en place.

Plus récemment, les associations ont su mener à bien un certain nombre de projets, en s’intéressant donc à tous les types de bâtiment industriels, sur l’ensemble du territoire nantais. En 2017, elles découvrent dans un article de presse que la municipalité envisage de détruire le bâtiment des Grands moulins de Loire, rebaptisé CAP 44, après avoir été transformé en immeuble de bureaux en 1974. Les arguments avancés par les personnes qui souhaitent sa destruction reposent notamment sur un critère esthétique, la laideur du bâtiment actuel est ainsi invoquée. Les membres du Collectif le défendent alors, en participant à toutes les réunions organisées par la Ville pour tenter de convaincre les élus de l’intérêt patrimonial du lieu. En effet, il s’agit du premier grand bâtiment en béton armé doté d’une structure monolithique réalisé par l’ingénieur Hennebique. Ces efforts sont récompensés lorsque Johanna Roland annonce le maintien du bâtiment en 2018.

D’autres projets de sauvegarde aboutissent par la suite, notamment celui de l’usine des Batignolles. Les associations réalisent que cet ensemble commence à évoluer, avec des promoteurs intéressés par le site et disposant de permis de construire pour le modifier. Il y a alors un risque réel que l’usine ne soit pas appréhendée dans sa globalité, notamment son importance dans l’histoire de l’architecture en béton. En réaction, le Collectif déclenche des mandats de demande vis-à-vis du préfet qui aboutissent, en 2022, à une protection partielle de l’ensemble immeuble Batignolles au titre des monuments historiques.

Le dernier cas emblématique de protection d’ensembles industriels s’est déroulé en 2023, lorsque les membres de la MHT alertent les autres associations sur l’état de délabrement des cales de lancement 2 et 3. Une réunion est ainsi organisée et les acteurs du Collectif travaillent sur la protection de ces cales.

Des années 1990 à aujourd’hui, on mesure ainsi le poids de ce regroupement associatif dans la préservation du patrimoine industriel nantais. Ce sont toutes ces sensibilités différentes, reflet de la grande diversité des sites industriels, qui lui ont permis de devenir un acteur majeur dans la protection et la valorisation de ce type de patrimoine.

Titouan Weirich
Maison des Hommes et des Techniques
2023

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En savoir plus

Bibliographie

André Bernard (dir.), « Nantes : un modèle ? », Revue CILAC, 2002, n°41

« Nantes. Johanna Rolland : Le CAP 44 sera conservé et transformé », Ouest France, 2018

Webographie

Article sur l’ancienne usine dite Fonderies et laminoirs de Couëron, puis Pontgibaud, puis Tréfimétaux écrit par l’Inventaire général des Pays de la Loire Lien s'ouvrant dans une nouvelle fenêtre

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Architecture industrielle Association

Contributeurs

Rédaction d'article :

Titouan Weirich

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