1975-1978 : lutte des habitants contre le projet de POS à Nantes Nord
En septembre 1975 est publié le Plan d'occupation des sols de Nantes Nord (POS), élaboré dans le secret des cabinets d'architectes et des services municipaux. Il rencontre une vive opposition des habitants et associations du quartier qui vont construire, en concertation avec la nouvelle équipe municipale d’Alain Chénard, un contre-projet.
Que prévoit le POS ?
Le Plan d'occupation des sols de Nantes Nord (POS) est construit sur les bases du Schéma directeur d'aménagement et d'urbanisme de l'agglomération nantaise (SDAU), établi au début des années 1970. La principale orientation de ce schéma est la création d’un axe Nord-Sud très affirmé qui part du Champ-de-Mars et s'étale jusqu'à la Beaujoire. Il est situé au cœur d’une métropole d’équilibre d’importance régionale dont le nombre d’habitants est alors projeté à 1 million. De grands équipements régionaux (notamment une maison d'arrêt, un centre antialcoolique, le développement de l'Université, un cimetière) doivent être aménagés le long de cet axe. Les quartiers nord sont partie prenante de cette nouvelle centralité : le tout est structuré par un grand réseau de voirie avec la pénétrante nord comme épine dorsale. Le POS prévoit la disparition des centres de vie historiques afin d’y établir de nouvelles infrastructures. Les espaces non occupés doivent être densifiés, et seul la Jonelière conserve sa vocation de loisir, mais avec le modèle-type américain des immeubles de standing intégrés au paysage.

Projet du POS de Nantes Nord
Date du document : Années 1970
Au final, l'urbanisation existante du secteur est peu prise en compte par les décideurs. Un conflit ne peut qu'éclater avec les habitants. Il ne présente aucun intérêt pour la vie du quartier. Seule est prise en compte la circulation automobile de la future métropole avec pour priorité l'accès au centre-ville. Une affiche produite par les anti-POS résume bien l'inadéquation de ces projets aux attentes des habitants : « Un urbanisme au profit de l'automobile, des promoteurs et... des morts ! 70 hectares pour un cimetière-parc où l'on allonge les morts dans un cadre de verdure alors qu'à côté, les vivants s'entassent dans les HLM ! ».
L'opposition au contenu de ce POS s'organise
En 1977, les élections municipales sont perdues par le maire André Morice, promoteur du POS. Dès l'arrivée de la gauche et du nouveau maire, Alain Chénard, le contenu du projet est dévoilé aux Nantais. Forte d'une trentaine de militants actifs, la Confédération syndicale du cadre de vie (CSCV) et le Groupe d’action Nantes Nord (GANN) impulsent un mouvement de contestation de grande ampleur.
Pendant la campagne électorale, la nouvelle municipalité avait défendu quelques idées fortes concernant l'urbanisme : être transparent avec les citoyens sur les projets urbains, élaborer les POS avec les habitants, abandonner les grands projets utopiques et les grandes voies de pénétration au bénéfice d'aménagements des quartiers.
Fortement sollicitée pendant la campagne électorale par les militants de Nantes Nord, la nouvelle équipe élue choisit de faire du POS Nantes Nord un exemple de sa politique et des rapports qu'elle veut entretenir avec les citoyens : un nouveau POS est élaboré en tenant compte des aspirations des habitants.
Dès octobre 1977, une première rencontre réunit plus de 100 personnes. Devant ce succès, la décision est prise de tenir des réunions dans huit secteurs afin d'avoir une représentation fidèle de l'ensemble composite de Nantes Nord. Par micro-quartier, ces assemblées élisent des délégués et dressent la liste de leurs revendications et observations. Le 18 novembre, une assemblée générale analyse toutes les propositions et esquisse un projet de contre-POS.

Affiche du GANN-CSCV contre le projet du POS de Nantes Nord
Date du document : Années 1970
Le « Bus POS »
De son côté, la municipalité a la volonté de consulter les habitants et d'aller plus loin qu'un simple aménagement de l'ancien POS. Il faut trouver un moyen d'aller au plus près des gens. Les services municipaux conçoivent le « Bus POS itinérant » : ils équipent un ancien bus peint en bleu et blanc, couleurs de la ville.
Pendant près d'un mois, il sillonne le quartier, stationnant dans les lieux les plus divers afin de présenter les propositions du nouveau POS à un maximum de gens. Des agents municipaux sont en permanence à l'écoute des habitants. Refusant de passer pour des « colporteurs » de l'action municipale, les associations mobilisées contre le POS installent leurs propres panneaux, à quelques pas du bus. Si les habitants consultent l'exposition « officielle », les échanges, auxquels se joignent les élus, ont souvent lieu à l'extérieur.

Le « Bus POS »
Date du document : Années 1970
L'exercice démocratique va jusqu'au refus des associations de porter leurs revendications à la mairie : « La démocratie locale ne se décide pas à la mairie, elle se réalise sur place ! ». Les élus sont invités à rencontrer les habitants au cours d'assemblées générales dans le quartier. La première se déroule le 17 décembre 1977, à la Maison des jeunes de la Géraudière, devant plus de 200 personnes.
Les propositions du contre-POS
La municipalité est invitée à se positionner rapidement sur un document énonçant 45 propositions, rédigé par la CSCV, le GANN et des habitants. Une première réponse à la mi-janvier déçoit les militants.
La présentation du nouveau POS, revu et corrigé, est programmée pour le 16 mars. C'est devant une centaine de personnes réunies au centre social de la Boissière que Jean-Claude Bonduelle, adjoint à l'urbanisme, révèle le contenu du contre-POS qui doit être proposé au préfet, pour remplacer l'ancien POS. Beaucoup de propositions issues du quartier ont été reprises par les techniciens, ce qui amène cette réflexion de Jean-Claude Bonduelle : « Les habitants ont fait un meilleur urbanisme que les techniciens ! ».
Les propositions du contre-POS peuvent être regroupées sous quelques grands objectifs exprimés par les habitants :
• Donner un coup d'arrêt à l'éclatement du quartier par la suppression du projet de rocade du Pont-du-Cens et de la pénétrante B11,
• Préserver ou améliorer les conditions de vie des habitants, en limitant notamment la bétonnisation,
• Contrôler l'extension du campus universitaire, respecter le site du Petit-Port autour duquel la construction d'immeubles hauts serait interdite,
• Prévoir des équipements à la mesure des besoins du quartier : un foyer pour les anciens, une mairie annexe, une crèche, une salle polyvalente de 400 places, une maternelle, une zone de jeux et des jardins ouvriers pour la population des cités à l'emplacement des grands équipements régionaux prévus au POS initial, un marché au Bout-des-Pavés.
Le contre-POS propose plusieurs mesures de sauvegarde : limitation des grandes cités à ce qui existe aujourd'hui, interdiction de construire des grands immeubles en secteur pavillonnaire, préservation du site de la Jonelière.
En même temps, le contre-POS prévoit la suppression d'équipements scolaires programmés pour une population fantôme et un aménagement différent du vaste cimetière-parc pour qu’il puisse également accueillir un espace vert.

Projet du contre-POS de Nantes Nord
Date du document : Années 1970
L'enquête publique
Les élus approuvent le contre-POS. Mais la procédure réglementaire prévoit qu'un POS n'est adopté qu'après enquête publique et approbation par le préfet qui se prononce aux vues des conclusions présentées par le commissaire enquêteur. Les militants critiquent cette procédure qui repose sur une démarche individuelle, bien différente de celle, collective, qu'ont su imposer les habitants.
Pour la première fois en France, l'enquête présentée aux habitants met en concurrence le POS « MORICE », approuvé et publié par le préfet, qui demeure applicable et opposable, et le contre-POS. Cette démarche est difficilement acceptée par les instances officielles : « J'ai eu une bagarre assez difficile avec la DDE et le Ministère pour faire accepter cette procédure peu orthodoxe d'enquête publique ». (Jean-Claude Bonduelle)
Les documents présentés à l'enquête publique peuvent être consultés du 9 mai au 9 juin 1978, à la mairie annexe de la Barberie. L'essentiel est présenté sous forme de bandes dessinées pour rendre compréhensibles les documents administratifs. Le « Bus POS » reprend du service, et les associations du quartier restent mobilisées. 1117 avis sont exprimés dont 956 favorables au contre-POS. Le nouveau projet commun élus-habitants recueille donc l'assentiment général. En juillet, il est adopté par la municipalité et approuvé définitivement par le préfet les jours suivants.

Bande dessinée montrant la procédure du POS et du contre-POS
Date du document : Années 1970
La concertation engagée par les élus et les citoyens a été exemplaire. Même si les projets contenus dans le contre-POS n'ont pas abouti aussi vite que le souhaitaient les militants, les aménagements programmés ont eu pour but de faire en sorte que Nantes Nord mérite vraiment l'appellation de quartier.
Francis Peslerbe
Groupe Histoire des quartiers Nord de l’association d'action socio-culturelle et éducative de la Boissière (AASCEB)
2025
En savoir plus
Bibliographie
Peslerbe Francis, Association d'action socio-culturelle et éducative de la Boissière (AASCEB), Histoire des quartiers nord de Nantes. Entre Cens et Erdre, un quartier « mosaïque » des années 50 à aujourd’hui, livre 4, AASCEB, Nantes, 2007
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Rédaction d'article :
Francis Peslerbe
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