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Juin 1940-mai 1941 : la municipalité de Nantes sous l’occupation allemande Colonie de vacances d'Aulon

1980-1981 : la grève des dactylocodeuses de l'INSEE


De janvier à mars 1981, 48 dactylocodeuses de l’INSEE, travaillant dans deux ateliers de saisie du Centre national d’exploitation de Nantes, ont mené une lutte dont bien peu les pensaient capables. Avec ténacité et au nom d’une dignité retrouvée, ces jeunes femmes, faiblement dotées en capital scolaire, ont tenu tête à des polytechniciens qui les méprisaient profondément.

À l’origine de cette grève de 64 jours, il y a le refus des directions locale et nationale de l’INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques) de prendre en considération leurs plaintes relatives à la détérioration de leurs conditions de travail due à un nouveau matériel informatique générant, disent-elles, un surcroît de fatigue. Mais la colère de ces OS (ouvrières spécialisées) du clavier ne se réduit pas à cela.

Banderole des dactylocodeuses en grève en 1981

Banderole des dactylocodeuses en grève en 1981

Date du document : Janvier-mars 1981

Quand on parle de l’INSEE, le grand public imagine un institut peuplé de scientifiques diplômés du supérieur. Or les deux tiers des travailleurs de l’INSEE font partie de ce que l’on appelle, dans la fonction publique, les catégories d’exécution. C’est donc un univers de « petits » fonctionnaires (agents de bureau et de service), de vacataires, employés dans le cadre d’une mission (comme le recensement) et très rarement conservés à l’issue de celle-ci. Travailleuses plus que travailleurs d’ailleurs car si les hommes sont hégémoniques dans l’encadrement et les services informatiques alors en plein développement, pour le reste, c’est l’élément féminin qui domine ; et les dactylocodeuses en sont l’illustration.

Concernant l’encadrement, signalons que l’INSEE a longtemps fait appel à d’anciens militaires et ceux-ci incarnaient parfaitement ce qu’on appelle le « petit-chef », autoritaire et obtus, celui-là même qui fut la cible du courant anti-autoritaire de Mai 68.

Qu’est-ce qu’une dactylocodeuse ?

Une dactylocodeuse saisit des données, codifie des documents toute la journée. La plupart ont intégré le CNE (Centre national d’exploitation) au début des années 1970, n’ont pas 20 ans et ont pour seul bagage un CAP sténo-dactylo obtenu dans le privé. La direction locale de l’INSEE considère en effet que les élèves des écoles privées dites libres ont été a priori moins contaminées que les autres par le souffle contestataire de 1968. Elle veut des jeunes femmes sérieuses, appliquées, habituées à être encadrées, bref, dociles et malléables.

L’examen d’entrée consiste en une dictée et un exercice de frappe à la machine. Il faut taper vite et bien, autrement dit sans faute, et « faire son rendement » si l’on ne veut pas être licencié. Le turn-over est conséquent. À l’INSEE, on ne fait pas de sentiment, d’autant plus que le vivier des OS du clavier est inépuisable…

Grève des dactylocodeuses de l’INSEE-Nantes en 1981

Grève des dactylocodeuses de l’INSEE-Nantes en 1981

Date du document : Janvier-mars 1981

L’encadrement direct est confié à des monitrices, autrement dit des dactylocodeuses ayant un peu d’ancienneté dont la fonction est de vérifier si le travail effectué est correct. La direction de l’atelier est entre les mains d’un ancien militaire qui fait régner l’ordre jusqu’à la caricature : interdiction de rire, de lever la tête, de parler, d’aller aux toilettes sans permission, 10 minutes de pause le matin et pas une de plus l’après-midi, pour une minute de retard à l’embauche, récupération de 15 minutes le soir… sans oublier les remarques désobligeantes sur la vie privée et les propos racistes.

Cette atmosphère de caserne pèse sur les épaules de ces jeunes femmes, et il faut attendre la fin des années 1970 pour que l’étau se desserre. Trois raisons à cela :
- Les jeunes filles d’hier sont devenues des jeunes femmes,
- L’atmosphère générale est à la contestation,
- Le management s’est assoupli et cela permet aux syndicats de toucher plus facilement ces travailleuses « invisibles » et invisibilisées.

Grève des dactylocodeuses de l’INSEE-Nantes en 1981

Grève des dactylocodeuses de l’INSEE-Nantes en 1981

Date du document : Janvier-mars 1981

Les causes du conflit

À l’origine du conflit, il y a l’arrivée au CNE d’un nouveau matériel proposé par la société Nixdorf qui perturbe les dactylocodeuses. Elles se plaignent notamment de migraines ophtalmiques. Mais à l’INSEE, les cadres sont persuadés qu’elles vont s’y faire avec le temps…

Le déroulé du conflit

La grève démarre le 7 janvier 1981, mais le mouvement revendicatif est plus vieux de deux mois. Depuis l’automne, les dactylocodeuses revendiquent 45 minutes supplémentaires de pause pour une journée de travail sur écran, ce qui équivaut à 10 minutes de pause par heure. La direction refuse. Commence alors une grève perlée, ce qui fait baisser la productivité générale. La direction s’en moque, persuadée qu’il suffira de taper du poing sur la table pour fracturer le mouvement. Comme le dit un syndicaliste, ce sont des « technocrates sans expérience de management » qui ne voient que le côté technique des choses et qui « sont dans l’ignorance de ce que peut-être une réaction de dignité ». Mais son entêtement à ne pas négocier galvanise le mouvement au lieu de le briser. 

Le 7 janvier 1981, les dactylocodeuses cessent le travail. Elles réclament des pauses mais aussi le droit de s’épanouir autant que faire se peut au travail.

Cette grève est une grande première pour elles, mais elles peuvent compter sur les syndicalistes CGT et CFDT qui ont l’habitude de lutter ensemble, malgré leurs divergences.

Chaque jour se tient une assemblée générale au cours de laquelle se décident les actions à mener, mais aussi les revendications à porter. Car les jours passant, au fil des discussions entre dactylocodeuses et autres travailleurs de l’INSEE, des désirs naissent.

Grève des dactylocodeuses de l’INSEE-Nantes en 1981

Grève des dactylocodeuses de l’INSEE-Nantes en 1981

Date du document : Janvier-mars 1981

Les « filles » ne se battent pas contre Nixdorf ou contre le « progrès », et encore moins pour un retour à l’ancien système. Elles ne veulent pas être vues comme des « arriérées » effrayées par le changement. Les « OS du clavier » veulent cesser de l’être. Elles savent que certains cadres les voient comme des filles professionnellement limitées donc incapables de faire autre chose que de la vulgaire saisie.

En réalité, la force d’une grève dépend beaucoup de l’attitude de la direction. Celle de l’INSEE ne comprend pas ce qui se joue. D’abord, elle ne comprend pas que des gens aussi peu qualifiés la défient : les dactylocodeuses ne sont pas des êtres de chair et d’os, mais des « éléments de production » au service d’une fin qui les dépassent. Les dactylocodeuses se confrontent ainsi à un mur, sourd à leurs demandes, sans culture de la négociation, n’ayant qu’une approche technicienne et rationnelle des problèmes alors que ce qui se joue sous ses yeux, est un combat pour la dignité et le respect. C’est pourquoi elles tiennent, malgré les brimades et les sanctions.

Confection de banderole, grève des dactylocodeuses de l’INSEE-Nantes en 1981

Confection de banderole, grève des dactylocodeuses de l’INSEE-Nantes en 1981

Date du document : Janvier-mars 1981

Le 10 mars, en fin de soirée, coup de théâtre. Le secrétaire général et numéro deux de l’INSEE accepte de recevoir le lendemain une délégation de dix personnes (six dactylocodeuses et 4 syndicalistes : deux CGT et deux CFDT, duo composé d’un responsable local et d’un responsable national). Ces dix personnes vont batailler pendant sept heures pour obtenir, après 64 jours de lutte, le compromis suivant : 25 minutes de pause supplémentaire sur la journée, suppression de tout contrôle automatique des rendements individuels, indemnisation de 21 jours de grève, instauration d’une heure par jour de travail sans écran, amélioration des conditions de travail (travail en bureau à petit effectif et non en salle).

C’est une victoire contre l’employeur, mais pas seulement. Victoire contre elles-mêmes tout d’abord. Personne ne les pensait capables de mener une telle lutte. Or, elles ont tenu et ont gagné le respect des autres. Ce conflit social les a fait grandir, comprendre qu’elle valait bien plus que l’image qu’on leur renvoyait.

Christophe Patillon
Centre d’histoire du travail
2026

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Christophe Patillon

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