Propriété de la Moutonnerie
Située aux abords de Nantes, à moins d’1,5 km à l’est du château de Nantes, la propriété de la Moutonnerie a aujourd’hui presque entièrement disparu. Du domaine, ne subsiste que le nom qui a été donné au parc public aménagé à son emplacement, dans les années 1980-90.
Une cour et des écuries (avant 1794)
Jusqu’à la Révolution, le lieu situé près de l’arche du gué aux Chèvres – ou arche de Mauves – et traversé par le Gué Robert, consiste en une « maison vulgairement appelée le Grand Bâtiment » constituée d’« une grande cour, de quatre écuries au devant et au fond de la cour, et de deux greniers au-dessus », d’un morceau de pré, le tout sur un journal et une corde de superficie (anciennes unités de mesure correspondant à environ 3500 à 3700 mètres carrés). Il s’agit donc de bâtiments à vocation utilitaire. Ce type de construction se retrouve fréquemment le long des axes principaux, aux abords de la ville. En 1776, l’acquéreur est Jean Antoine Belzon, marchand et maître orfèvre demeurant rue Saint-Nicolas à Nantes.
À la Révolution, le lieu est incendié. Dans l’acte de vente de 1794, il est dit que « le lieu appelé la Moutonerie situé près l’Arche de Mauves en la ci-devant paroisse de Saint Donatien, sur lequel il y avait des bâtiments actuellement incendiés, jardins, douves, tenue contenant environ trois journaux, sans garantie pour le plus ou le moins de continence, dans l’état actuel des choses… ». L’acquéreur est Jacques Houdet, négociant demeurant rue Saint-Nicolas à Nantes.
Une maison de plaisance en bord de Loire (1794-1835)
C’est dans le premier tiers du 19e siècle que la propriété connaît des transformations profondes. Les époux Houdet font construire une petite maison avec pavillons et terrasses dont la description nous est parvenue par un acte de vente du 17 janvier 1835 : « Dans le département de Loire Inférieure, commune et arrondissement de Nantes, près l’arche de Mauves, la propriété de la Moutonnerie consistant en
- 1° : trois corps de bâtiments ayant chacun plusieurs pièces et cabinets, caves, greniers et dépendances ; logement de fermier, orangerie, terrasse, jardins, prés, étang, douves et généralement tout ce qui dépend de la dicte propriété de la Moutonnerie, le tout d’un seul tenant, y compris tous les meubles meublants qui s’y trouvent présentement appartenir aux vendeurs
- 2° : un carré de terre situé près l’arche de Mauves […] ».
La description de l’acte de vente est corroborée par le plan parcellaire cadastral de la même époque. Le plan cadastral de 1835 et l’état de section du cadastre apportent quelques précisions.
Plan cadastral parcellaire centré sur la propriété de la Moutonnerie
Date du document : 1835
Il est dit que le pavillon ouest comprend une salle de billard et une salle de bain, que la terrasse supérieure accueille une serre. Les pièces d’habitation et les dépendances se répartissent entre le corps de logis central et le pavillon est.
La descendance de la famille Houdet conserve une transcription manuscrite des souvenirs d’enfance et de jeunesse de Zoé Houdet (1813-1911), fille de Jacques Houdet et de sa femme qui furent à l’origine de la construction de cette maison de campagne.
Une description de la maison de la Moutonnerie nous est parvenue : « À présent, entrons dans la maison, elle n’était pas grande, mais on y recevait beaucoup d’amis ; pour cela Grand’Grand Père y avait fait joindre deux pavillons dont l’un destiné aux repas de famille appelé le salon bleu. La maison principale n’avait que trois croisées. En entrant ; un petit vestibule et l’escalier conduisant aux chambres ; à droite, le salon de compagnie ; à gauche, la petite salle à manger ; au fond, l’office et la cuisine, bien petite. […] Il y avait près de la cuisine, un bosquet de grands arbres que l’on traversait pour aller au pavillon du salon bleu. Dans le fond, une fenêtre ; de chaque côté, deux charmantes volières ; à côté, un office ; au dessus plusieurs chambres : c’est là que Grand’Mère et ses sœurs prenaient leurs leçons. De l’autre côté du pavillon en était un autre où se trouvait le billard et, au dessus une belle serre, puis on entrait dans la cour de la ferme, là étaient les écuries et la basse-cour ».
Située sur la partie la plus élevée du terrain, l’habitation (avec ses différents pavillons) profite d’un point de vue sur la Loire et l’étier de Mauves en contrebas. Bordée par le ruisseau du Gué Robert, la propriété dans sa partie basse est sujette aux inondations. Il est probable que les douves bordant la propriété à l’est, servaient aussi à drainer l’eau stagnante des prairie humides proches du fleuve. Profitant de la pente douce, les jardins s’organisent en jardin haut et jardin bas, les parcelles sont closes de murs.
Le choix du site, la recherche du point de vue, la présence d’un billard, de volières et d’une orangerie et de jardins raffinés, tout concourt à faire de cette propriété un lieu de détente et de villégiature, où les hôtes ont l’habitude de recevoir. Le caractère de maison de plaisance est particulièrement souligné dans les mémoires de la famille Houdet. « Reportons-nous au passé ; c’était une moutonnerie, le nom l’indique. Grand’Grand’Père l’avait transformée en séjour de délice ». Lors de sa mise en vente en 1834, la maison est qualifiée de « jolie Campagne de la Moutonnerie », expression consacrée pour désigner les maisons des champs ou villégiatures de la banlieue de Nantes.
De la Moutonnerie à la villa Orsini : la parenthèse italianisante (1835-1838)
Entre janvier 1835 et juillet 1838, M. Hignard, négociant et sa femme sont propriétaires de la Moutonnerie.
Pendant ce court laps de temps, la propriété connaît quelques embellissements qui laissent apparaître l’influence de la mode italianisante. En effet, il n’est plus question de la Moutonnerie mais de la Villa Orsini. Si la disposition de la propriété ne change pas, de nouvelles architectures ou ornements de jardin apparaissent. Les petites annonces qui précèdent la vente apportent des détails intéressants : dans celle du 27 novembre 1836, de nombreux détails montrent les ornements des jardins. On y trouve toujours « serres, volière, jets d’eau, terrasse, jardins anglais », mais aussi « une vaste pièce d’eau décorée à l’italienne ; elle est ornée de 35 statues et de 100 vases en fonte. »
L’importance accordée à la décoration des jardins est également révélée par les termes de l’acte de vente du 8 juillet 1838. Il est rappelé que sont compris dans la vente différents objets mobiliers dont quatre sphinx et vases en chaux hydraulique ainsi que toutes les grilles en fer. Ces quatre sphinx dénotent le goût pour les reproductions à l’antique.
Les jardins sont le point d’orgue de cette propriété. Tout est fait pour profiter au mieux de la vue sur la Loire. La qualité du site est soulignée dans cette autre annonce de vente du 26 mai 1837 : « Cette propriété est dans une position remarquable et présente de tous côtés une vue charmante et constamment animée. Elle peut servir tout-à-la-fois d’habitation de ville et de campagne. » Profiter d’une « vue constamment animée » n’est pas seulement une formule publicitaire faite pour attirer le client. Dans les parcs paysagers du 19e siècle, l’inscription du paysage, du « lointain » dans la composition des jardins fait partie intégrante des aménagements. Lorsqu’on parle de vue animée, il faut comprendre que le regard doit pouvoir être distrait par la présence de scènes animées : animaux paissant dans la prairie de Mauves, bateaux et embarcations de toutes sortes sillonnant la Loire ou l’étier de Mauves...
Derrien et la Moutonnerie : un entrepreneur constructeur (1838-1856)
En 1838, quand William Derrien, entrepreneur prend possession des lieux, c’est à la fois pour y vivre et y développer son activité. En charge depuis 1834 de la répurgation dans la ville de Nantes, M. Derrien obtient en 1838 l’autorisation du roi d’établir à la Moutonnerie un dépôt de balayures de la Ville de Nantes. En 1842, l’homme d’affaires loue le bas de sa propriété à la Ville pour qu’elle puisse y aménager un parc au fumier, après la fermeture de celui de la Madeleine. Ce qui n’est pas sans soulever des protestations des riverains et plusieurs pétitions d’opposants.
Mais l’homme d’affaires ne s’arrête pas là ; il développe notamment son entreprise de diligences et voitures hippomobiles, nécessitant remises et écuries pour les chevaux. À partir de 1844, les jardins du bas sont subdivisés pour accueillir de nouveaux ateliers, remises et écuries. M. Derrien était connu aussi comme constructeur et gérant de salles de spectacles dans la ville. Vers 1850, une salle de danse est inaugurée à la Moutonnerie : elle à l’avantage de se situer au-delà de l’octroi, permettant la consommation de boissons alcoolisées à moindre coût.
Archives des contentieux relatifs au parc à fumier de la Ville
Date du document : décembre 1840
Une propriété lotie et bâtie (1855-1945)
En 1856, William Derrien quitte la Moutonnerie après avoir vendu la propriété par lots. C’est le début de l’urbanisation du site. Les nouveaux propriétaires sont des artisans (maître maçon, conducteur, maréchal-ferrant) ou entrepreneurs qui agrandissent ou se font construire maisons, ateliers et autres hangars. On assiste donc à une densification du bâti et à la naissance progressive d’un nouveau quartier. C’est entre 1855 et 1857 que l’habitation principale avec ses pavillons connaît le plus de modifications. Les nouveaux propriétaires reconstruisent ou agrandissent, sacrifiant le bosquet et les pavillons au profit d’habitations mitoyennes. La densification du quartier se poursuit notamment après l’ouverture de la manufacture des tabacs en 1864. Au début du 20e siècle, l’ensemble de la rue de Coulmiers (ancien chemin de l’Arche de Mauves) est bâtie et divers hangars et ateliers occupent le sud de la Moutonnerie et les arrières du boulevard Sébastopol (actuellement boulevard Stalingrad).
À cette date, les jardins haut et bas se réduisent à quelques parcelles. Les anciennes prairies ouvertes sont désormais jardinées. Le Gué Robert, pas encore busé, reste très présent dans le paysage et contribue au maintien d’une partie de la prairie humide.
Reconstructions et création du parc de la Moutonnerie (1945-1995)
Au moment de la Seconde Guerre mondiale, la Moutonnerie subit les bombardements. Sur la photographie aérienne de 1945, on voit que les habitations de l’ancienne propriété ont été touchées. Elles seront remplacées par des maisons à la Reconstruction. À l’est, les jardins semblent servir de zone de dépôt (gravats ?) desservie par une route bordée de quelques maisons et de hangars et ateliers. Cette zone de dépôt de matériaux et de hangars s’étend par la suite, occupant l’ancienne prairie inondable et les anciennes tenues jardinées.
Vue aérienne de la Moutonnerie en août 1945
Date du document : août 1945
En 1980, un projet d’aménagement d’équipements publics de plein air est présenté et approuvé en conseil municipal. La Ville de Nantes se lance dans l’acquisition des parcelles de la Moutonnerie en vue d’y créer un parc dans ce quartier pauvre en espaces verts. Le processus est lent, il s’étale sur toute la décennie. L’ancienne zone de dépôt est peu à peu reconquise par la végétation spontanée.
Vue aérienne de la Moutonnerie en juillet 1983
Date du document : 08/07/1983
Le parc de la Moutonnerie est réalisé en 1995. L’aménagement prend la forme d’une vaste surface engazonnée sillonnée d’allées en stabilisé et offrant des équipements pour la pratique sportive et des jeux de plein air.
Vue aérienne de la Moutonnerie en octobre 1995
Date du document : 09/10/1995
Aujourd’hui, le parc comprend des jardins familiaux et un terrain potager. Le parc va être réaménagé suite au vote du conseil municipal du 28 mars 2025 avec la plantation de 63 nouveaux arbres, 110 arbustes, la création d’un nouveau terrain de pétanque, de nouveaux agrès sportifs et des mobiliers renouvelés, etc.
Avec l’aimable autorisation de Romain Goldie, descendant de la famille Houdet
Irène Gillardot
2025
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Rédaction d'article :
Irène Gillardot
Témoignage :
Famille Houdet
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