Moulins et pêcheries
À Nantes, des pêcheries étaient établies sous la quasi-totalité des arches des ponts de la Loire et sur les chaussées de l’Erdre.
Il existe sous les ponts de Loire des pêcheries affermées par la Ville. Le fermage consiste pour un propriétaire (le bailleur) à confier l'exploitation d'un bien à un fermier via un bail et en l'échange d'un loyer (ou ferme) payé en argent, mais aussi en nature et en services.
Ces pêcheries prennent la forme de murs de pieux et de pierres qui obstruent les arches des ponts afin de diriger le poisson vers des filets. Ces constructions gênent la circulation fluviale et augmentent le risque de destruction des ponts lors des crues en limitant l’écoulement des eaux. Elles sont remplacées ou doublées par des pêcheries dites légères permettant aux pêcheurs de placer des filets maintenus aux parapets.
En raison des grandes variations entre les niveaux des basses eaux estivales et les crues hivernales, il est difficile d’installer des moulins à eau fixes sur les ponts de Loire, mais aussi sur les rives du fleuve où ils risquent d’être endommagés ou emportés à la moindre crue. En revanche, il existe de nombreux moulins-bateaux sous les ponts qui gênent le fonctionnement des pêcheries et dont les propriétaires pratiquent le braconnage.
Sur l’Erdre, les pêcheries sont aménagées sur des chaussées sur lesquelles s'élèvent également des moulins à eau : en barrant la rivière pour créer une chute d'eau et actionner la roue du moulin, les chaussées représentent des obstacles parfaits pour piéger le poisson. Ces pêcheries comme ces moulins sont la propriété de l’évêché de Nantes jusqu’en 1753, date à laquelle ils sont cédés à la Ville. Elles sont mentionnées dans les baux des moulins de Barbin et du Port-Communeau sur l’Erdre.
Les moulins et pêcheries de l’Erdre
Les moulins de la chaussée de Barbin
En 1746, l’évêché de Nantes baille les trois moulins de la chaussée de Barbin et les droits de pêcherie en dépendant pour 2000 livres à Jean Raux, farinier, et son épouse Marie Bourigaud demeurant aux moulins des Halles.
Par ce bail, le couple s'engage pour sept années à réserver la vente et la livraison de toutes les anguilles et pimperneaux (petite anguille mâle argentée) qu'ils pêcheront à la chaussée et aux moulins de Barbin à des acheteurs nommés, sans qu’il puisse en vendre à d’autres personnes. Ces acheteurs les paieront 20 livres par mille anguilles et pimperneaux. Raux se réserve un panier par nuit de pêche, pour lui et ses amis. Il peut également en vendre aux cabaretiers de Barbin.
Aquarelle représentant le moulin et la chaussée de Barbin
Date du document : 1828
En 1752, le bail est renouvelé pour 2300 livres. Dans ce montant, la part incombant aux pêcheries « a toujours été estimée valoir le tiers de la totalité de la ferme ».
En 1753, l’évêque de Nantes cède les moulins et les pêcheries de Barbin à la Ville de Nantes en échange d'une rente annuelle de 1800 livres. La Ville précise qu’elle est propriétaire des droits de pêche de Barbin « mais qu’elle en possède ensuite un autre depuis la susdite chaussée jusqu’aux moulins des Halles qui lui fut concédé conjointement avec les marais de Barbin par les révérends pères Chartreux par traité du 5 mai 1752 ».
Ce commerce lucratif a toujours été dépendant du niveau des eaux de l’Erdre et du braconnage.
Marie Bourigaud, désormais veuve, demeure meunière à Barbin et conserve le droit d'exploiter les pêcheries. Elle crée des retenues d'eau artificielles devant ses moulins, ce qui « lui permet d’avoir dans la rivière plus d’anguilles dont elle tire un grand profit ». Mais cette pratique perturbe l'équilibre de l'Erdre : en amont, le gonflement de la rivière provoque des inondations ; en aval, la baisse du niveau d'eau entrave la navigation et nuit à l'activité des moulins environnants. La municipalité intervient pour la contraindre à ouvrir les vannes ; mais le plus souvent, elle ne respecte pas la consigne.
En parallèle de cette pêche légale réservée aux meuniers se pratique le braconnage, comme en témoigne une archive de l'an X : « Depuis 2 ans les fermiers actuels de Barbin ont été troublés dans la jouissance desdites pêches par quantité de personnes qui y ont pêché en barandage (type de pêche qui consiste à barrer entièrement le cours de la rivière) et de nuit. » Les tribunaux ont étonnamment déchargé les délinquants de toute inculpation. Pour compenser le préjudice évalué à 3 166 livres, la municipalité a octroyé une indemnité de 3000 livres aux fermiers des moulins de Barbin.
La construction du canal de Nantes à Brest sonne le glas des moulins de Barbin mais aussi de ses pêcheries. La ferme des pêcheries est d’ailleurs interrompue en 1827 pour trouble de jouissance par les travaux du canal.
Les moulins de la chaussée du Port-Communeau et des Halles
Dans son Histoire civile, politique et religieuse de la ville et du comté de Nantes, l'abbé Nicolas Travers mentionne qu'en 1617 « la ville acquit du sieur des Planches, seigneur de Froumenteau en vallée, le moulin Coustant dit de Froumenteau avec les vignes, droits et pêcheries en dépendant ».
Depuis le début de 18e siècle jusqu’à 1760, les moulins et pêcheries sont en permanence dégradés par les aménagements engagés par la Ville de Nantes pour améliorer la navigation fluviale jusqu'à la Loire, à un point tel que le meunier Bregeon affirme en 1731 que, depuis 10 ans, « il leur a été presque impossible de tirer 1 sou de revenu que les moulins Coutant et Harnois devaient produire ». Vers 1760, ces deux moulins cessent leur activité.
Plan et projet de la nouvelle chaussée du Port-Communeau
Date du document : 1753
Parmi les nombreux baux les concernant, on ne trouve pas mention de pêcheries pour les moulins de la chaussée des Halles.
Les moulins et pêcheries sur la Loire
Des pêcheries, détentrices des droits de pêche en Loire, sont également établies sous tous les ponts du fleuve (Poissonnerie, Belle-Croix, Madeleine, Toussaint, Récollets et Pirmil) où stationnent également des moulins-bateaux. L'obstacle formé par leur coque et le mouvement de la grande roue à aubes créent des remous qui attirent ou piègent le poisson. Les meuniers n'ont qu'à tendre des filets depuis leur « embarcation » pour pêcher illégalement.
Vue du pont de pierre de Pirmil et de bateaux de pêche à l’alose
Date du document : Fin du 19e - début du 20e siècle
En 1780, la municipalité de Nantes accorde aux adjudicataires des pêcheries (les personnes les ayant achetées aux enchères) de Pirmil 600 livres « pour les dédommager de la perte éprouvée par l’encombrement de la principale voie des ponts de Pirmil […] occupée par deux moulins sur bateaux ».
Par ailleurs, en 1777, la municipalité constate « que des moulins établis sur la rivière de Loire au-dessous du pont de Pirmil et attachés aux piles de ce pont […] faisaient illégalement tendre des engins servant à prendre du poisson […] portant atteinte aux droits de la communauté […] car elle en retire un revenu important qui sous peu deviendrait nul si son droit cessait d’être exclusif ».
En résumé, ce sont surtout les moulins à eau installés sur l’Erdre qui ont pratiqué la pêche et tiré de cette activité un revenu substantiel. Disposer d'un moulin-pêcherie était un privilège immense. Le poisson frais était une denrée rare et chère, très demandée par la bourgeoisie nantaise et les communautés religieuses, surtout pendant le Carême où la viande était interdite. Le meunier-pêcheur était donc souvent plus aisé que le simple meunier.
Cette cohabitation idyllique entre la meunerie et la pêche a fini par se heurter à un problème de taille : la navigation. Sur la Loire, les moulins-bateaux, outre le fait de gêner les pêcheries, ont eu pour certains un comportement répréhensible.
Jacques Puzenat
2026
En savoir plus
Ressources Archives de Nantes
FF24 : Biens communaux. Moulins des Halles, 1657-1790.
BB 105 : Délibérations de la Mairie de Nantes, 1776-1778.
1D27 : Arrêtés, avis, décisions, ordonnances et délibérations de la Mairie de Nantes, 12 mai 1802-21 mai 1803.
Ressources Archives départementales de Loire-Atlantique
4 E 2/1356 : Minutes notariales. Exercice Alain Lelou, 1745-1746.
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Jacques Puzenat
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