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Jean Bruneau (1921-2001) Lycée Leloup-Bouhier

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Mars 1931 : le procès colonial des « insurgés » de Cayenne


Alors que se terminent les préparatifs de l’Exposition coloniale internationale de Vincennes, symbole de l’apothéose de la « plus grande France », Nantes, ancien grand port négrier, est du 9 au 21 mars 1931 le théâtre d’un procès retentissant en cour d’assises : celui de quatorze Guyanais, douze hommes et deux femmes, dont un seul Blanc. Ils sont accusés de six meurtres et de pillages en bande pour des faits survenus les 6 et 7 août 1928. Mais au terme de deux semaines de procès, ils se voient acquittés.

Un contexte politique sous haute tension en Guyane

Le 6 août 1928, la mort suspecte de l’ancien député de Guyane, resté très populaire, Jean Galmot, surnommé affectueusement « Papa Galmot », va mettre le feu aux poudres au sein de la population de Cayenne. Cet aventurier, originaire de Dordogne et aux idées progressistes en milieu colonial, est perçu par ses partisans comme le « Libérateur de la Guyane ». 2000 émeutiers mettent alors la ville à feu et à sang durant deux jours. Leurs victimes – considérées comme responsables de cette mort – sont des proches d’un grand notable, Eugène Gober, maire de Cayenne de 1910 à 1928. Principal ennemi politique de Jean Galmot, Gober est contraint à la démission dès le 25 avril 1928. Il est le membre d’un trio aux commandes de la Guyane, avec le gouverneur, Camille Maillet, et le député radical, Eugène Lautier. Ce dernier vient d’être été réélu contre l’homme de Galmot, Georges Anquetil, dans un contexte de fraude électorale avérée, ce qui a déclenché des manifestations. Dès le 15 mars 1924, Galmot a pris l’engagement de libérer les Guyanais de « l’esclavage politique » tout en accusant l’administration de gouverner « par des décrets et des arrêtés qui suppriment les droits sociaux de l’ouvrier ».

Le procès des insurgés à Nantes

Après une longue détention préventive à Nantes, les accusé(e)s arrêtés suite aux émeutes d’août 1928, « ces noirs et mulâtres ignorants », sont jugés lors d’un procès « dépaysé » pendant deux semaines, couvert notamment par un journaliste et écrivain célèbre, Blaise Cendrars. La défense des prévenus est assurée, outre par l’avocat nantais Alexandre Fourny, par des ténors du barreau parisien, Henry Torrès et Alexandre Zévaés, ainsi que par un jeune Guyanais, Gaston Monnerville. Petit-fils d’esclave, futur président du Sénat, sa brillante plaidoirie va marquer le procès. Comme ses confrères, Monnerville va transformer ce procès de droit commun en procès colonial. Il replace l’émeute dans son contexte politique et socio-économique tout en mettant en cause le régime administratif et politique local de la Guyane, notamment au travers des fraudes électorales. Si le procès passionne la presse locale, il en est de même de la presse nationale qui, peu à peu, révèle un basculement comme au niveau de l’opinion publique en faveur des « insurgés de Cayenne ».

Leur acquittement – « un verdict d’apaisement » – est presque unanimement salué au nom d’une « France généreuse » et digne de ses valeurs. Les acquittés sont hébergés à la caserne des Marins de passage à Nantes qu’ils découvrent. Ils quittent la métropole à Saint-Nazaire le 9 avril, après un vin d’honneur durant lequel le député-maire socialiste, François Blancho, les salue au nom des « prolétaires nazairiens et français ».

D’une part, le dépaysement du procès a permis une véritable instruction judiciaire comme la tenue d’un vrai procès. D’autre part, si ce procès a pu être défini abusivement comme le « premier procès colonial » de métropole au moment même où la France s’apprête à célébrer en grandes pompes sa soi-disant « œuvre civilisatrice » dans son Empire colonial, il a constitué un moment essentiel dans la critique des nombreux abus perpétrés par les pouvoirs coloniaux. Il n’a cependant pas remis en cause le principe même de la colonisation par la « mère-patrie », dans un contexte de culture assimilationniste dominante aux Antilles et en Guyane françaises – « les vieilles colonies » – qui a inventé « le Français de couleur ».

Yvon Gourhand
2023

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En savoir plus

Bibliographie

« Le procès des insurgés de Cayenne. Nantes, cour d’assises, 1931 », Lien d’archives n° spécial, février 2011, Nantes, Archives départementales de Loire-Atlantique, revue en ligne disponible ici

Bendjebbar André, Jean Galmot, le prophète de Guyane, Le Cherche Midi, Paris, 2010

Bonneton André, « Jean Galmot guyanais », Cendrars au pays de Jean Galmot. Roman et reportage, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 1998, pages 127-140

Chathuant Dominique, « Connexions et circulations : l’assimilationnisme dans un conflit mondialisé (1914-1919) », Bulletin de la Société d'Histoire de la Guadeloupe, n°168, 2014, pages 105-133

Pommarède Pierre, « Jean Galmot », Bulletin de la Société historique et archéologique du Périgord, tome CX IV, 1987, pages 229-247

« L’affaire Galmot, le Procès des émeutiers de la Guyane » (plaidoirie de Gaston Monnerville), réédition dirigée par Pierre Auriel, Ibis Rouge, 2022

Filmographie

Les insurgés de Cayenne. Le premier procès colonial à Nantes, Barcha Bauer (réal.) et André Bendjebbar (auteur), documentaire, Les productions de la Lanterne / Cinquillo-films, 2009

Documentation

Archives départementales de Loire-Atlantique : 2 U 2/641-650 et fonds Alexandre Fourny 266 J 2-9

Colloque Quand l’injustice crée le droit : le procès des insurgés de Cayenne à Nantes en 1931, Archives départementales de Loire-Atlantique, Nantes, 14-15 avril 2011 (cote in-4° 3464)

Presse locale (L’Écho de la Loire, Le Populaire de Nantes, Le Phare de la Loire) et nationale (L’Écho de Paris, L’œuvre, Le Figaro, Le Populaire, etc.)

Tags

Droit

Contributeurs

Rédaction d'article :

Yvon Gourhand

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