Commerce du 4 rue Kervégan, du poisson salé à la conserve
Les îles Feydeau et Saulzaie sont notamment connues pour les activités de commerces alimentaires qui s’y concentrent, dont celle du poisson. Au numéro 4 de la rue Kervégan, un commerce suit pendant plus de 120 ans l’évolution du négoce de poisson salé, cherchant un nouvel équilibre avec le développement de la conserve.
Le quartier de la Saulsaie en pleine évolution en 1761
Date du document : 1761 (colorisé en 1865)
L’oncle Juette (vers 1818-1839)
Antoine Julien Juette (1786, Nantes – 1850, Theix), déclaré en 1810 lors de son mariage « vannier » comme son père et son frère, s’installe sur l’île de la Saulzaie après 1816 et s’oriente vers le négoce de poisson salé. En 1818, installé « entrée de la rue Bon-Secours, n°9 », il vend dans sa boutique des sardines confites à l’huile. En 1822, son négoce s’étend : « morue verte première qualité, harengs saurs, sardines pressées, sardines confites à l’huile, beurre de Morlaix, mâture d’Auvergne ». Il habite quai de Turenne en 1824, et peu de temps après dans un immeuble de la rue Kervégan dont il est propriétaire.
Extrait de « Feuille commerciale, d’affiches, annonces judiciaires et avis divers » du 19 mars 1827
Date du document : 19/03/1827
L’affaire est importante. En témoigne une annonce de 1831, où Juette propose à la vente une cargaison de 32 tonnes de morues. Il est aussi devenu armateur et avitailleur, c’est-à-dire une personne chargée de fournir à un navire tout ce qui lui sera nécessaire.
Sa femme, Marie Charlotte Eluère, décède en 1838. En 1839, il revend son immeuble de la rue Kervégan aux fils de la cousine de son épouse, les frères Laurent et Robert Chancerelle, et cesse son activité. Il se remarie en 1840 avec Claire Bonne Tuon à Muzillac où il s’installe comme débitant de tabac à Theix jusqu’à son décès.
Les « frères » Chancerelle (1828 – 1890 ou 1906)
C’est au 4 rue Kervégan que les frères initient l’aventure Chancerelle. Leur famille, originaire de l’Anjou et de la Mayenne, s’installe vers 1800 à Joué-sur-Erdre. Leur mère, Anne Eluère, la cousine de Marie Charlotte, décède en 1813. Leur père, Michel Toussaint « Chancereul », tisserand, meurt à son tour en 1818.
Orphelins à 12 et 10 ans dans une famille de 8 enfants, Toussaint Laurent et Robert Chancerelle sont accueillis par « l’oncle » Juette, à Nantes. À ses côtés, ils deviennent commis dans le négoce du poisson salé.
Bien formés, ils contribuent probablement à l’évolution positive du commerce. Une source familiale rapporte qu’en 1828 ils proposent à l’oncle Juette de s’associer avec lui. Devant son refus, ils décident de créer leur propre affaire. Mariés à deux sœurs, très liés, Toussaint Laurent et Robert Chancerelle développent ensemble leurs activités à la Saulzaie, puis sur le littoral (en particulier à Douarnenez) en reprenant des presses à poissons. Une première annonce en 1831 les localise déjà rue Kervégan, à proximité de Juette. Les deux affaires coexistent.
Extrait de « Feuille commerciale, d’affiches, annonces judiciaires et avis divers » du 6 août 1831
Date du document : 06/08/1831
Les deux frères habitent le même appartement en 1834, rue Pagan, et sont recensés comme associés, marchands épiciers en demi-gros.
En 1839, ils rachètent l’immeuble de l’oncle Juette et en mettent une partie en location.
Dans les manifestes d’entrées de marchandises au port, les frères Chancerelle apparaissent rapidement comme des opérateurs importants. Par exemple, le 10 février 1846, ils font venir à Nantes 218 futailles de sardines en provenance de Douarnenez, contre 124, 104 ou 38 pour leurs confrères. En 1856, à titre de régularisation, ils déposent une demande d’autorisation d’ouverture d’une sècherie de morues dans leur propriété de Saint-Sébastien-sur-Loire. Robert s’installe en 1857 à Douarnenez, poursuit l’activité de presse tout en développant la conserve. Toussaint Laurent continue l’activité d’origine à Nantes. Son fils aîné, Laurent, travaille avec lui avant d’installer son propre négoce rue Marais. Deux autres fils, plus jeunes, Amédée et Alfred, s’orientent vers la conserve, en lien avec leurs cousins douarnenistes. Leurs affaires respectives demeurent cependant à Nantes.
Compte tenu des liens familiaux forts, malgré les décès de Robert, en 1868 à Douarnenez et de Toussaint Laurent, en 1889 à Nantes, l’activité des Chancerelle se poursuit dans de multiples affaires, mais avec une prédominance de la conserve.
L’activité de négoce de poisson salé de la rue Kervégan est cédée vers 1890 à Georges Maussion.
Georges Maussion et Cie (vers 1906-1933)
Georges Maussion (1871, Saint-Florent-le-Vieil – 1941, Saint-Florent-le-Vieil) est lié à la famille Chancerelle. Son père, Théodore, tanneur, est beau-frère de Laurent Chancerelle. Il est recensé à Nantes à partir de 1904, déclaré marchand de salaisons et marchand de poissons en 1905, puis de poissons et poissons salés en 1907. À cette date, il est mentionné au 3 et 4 rue Kervégan, avec la mention « fabricant de conserves ». En 1908, il dépose la marque « Salmon’s – King ».
Marque de fabrique « Salmon’s - King » déposée le 13 juin 1908
Date du document : 13/06/1908
En 1930, un de ses fils, Pierre, reprend une affaire de poissons, celle de Doudiès, située au 9 quai de Trouville. La même année est constituée la SARL Georges Maussion et Cie au capital de 60 000 francs, domiciliée au 4 rue Kervégan. Seul l’apport de Georges figure dans l’acte, bien que l’activité du fils soit mentionnée plus tard dans les marques du successeur.
SARL Marcel Delaunay et Cie (1933-1942)
Le 29 août 1933, la SARL Georges Maussion et Cie est reprise par la SARL Marcel Delaunay et Cie au capital de 80 000 francs. La dénomination reste « Maison Georges Maussion » avec raison et signature sociale, « Marcel Delaunay et Cie ».
Victor Marcel Delaunay est né à Nantes en 1881. Il a travaillé à Concarneau comme ouvrier de conserverie chez Bonduelle, puis comme comptable chez Provost Barbe.
Lors de l’achat, l’activité est ainsi définie : « établissement industriel et commercial de poissons salés et de conserves de légumes, homards, langoustes, saumons et autres poissons à l’huile ».
En 1936, la marque « Le bon filet » est déposée pour désigner des filets de morues et des filets de harengs.
Marque de fabrique « Le Bon Filet » déposée le 12 octobre 1936
Date du document : 12/10/1936
Marcel Delaunay et Auguste Denais sont les deux actionnaires principaux de la SARL. En 1942, à l’occasion d’une augmentation importante de capital (de 80 000 à 600 000 francs), deux nouveaux apporteurs, Joseph Toublanc, mareyeur à La Turballe, et René Royer, mareyeur à Dieppe, prennent la majorité. Le 22 juillet 1942, le siège social est transféré au 17 boulevard Sébastopol, à la même adresse que Saupiquet.
L’histoire s’arrête là pour le 4 rue Kervégan. La SARL Marcel Delaunay et Cie poursuit son activité encore quelques années à sa nouvelle adresse. En 1949 une facture à entête nous renseigne sur son activité : « Delaunay et Cie Succ., anciennes maisons J. Doudiès & P. & G. Maussion Réunies. Entrepôt de Poissons salés et Conserves alimentaires. Spécialité de morue blanche. Sardines pressées, morues vertes. Langues de morues, harengs saurs ». L’affaire est dissoute en 1950.
Peut-être « tremperie » à ses origines, puis entrepôt et magasin, le 4 rue Kervégan est resté jusqu’en 1942 fidèle à son activité de négoce de poissons salés, y compris de sardines pressées. La conserve de poissons et de légumes est restée une activité complémentaire. Le transfert en 1936 du marché de gros au Champ-de-Mars, la démolition de la poissonnerie de Feydeau en 1940, les nuisances, l’évolution des habitudes de consommation auront eu raison de l’activité.
Qui se souvient aujourd’hui du passé morutier et des poissons salés de Nantes ?
Laurent Venaille
Association La conserve des Salorges à la Lune
2026
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Bibliographie
Chancerelle François, La famille Chancerelle. Origines, la famille de Douarnenez, photos, 2008, article en ligne disponible ici
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Rédaction d'article :
Laurent Venaille
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