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10 mai 2006 : première commémoration officielle de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions à Nantes


Le 30 janvier 2006, Jacques Chirac annonce que la France commémorera officiellement la traite, l’esclavage et leurs abolitions dès le 10 mai. À Nantes, la municipalité et les associations n’ont alors que trois mois pour organiser cette première édition.

En 2001, la loi dite Taubira reconnaît la traite et l’esclavage comme étant un crime contre l’humanité. Le texte mentionne également qu’une date commémorative devra être choisie, après une consultation, la plus large possible, des acteurs concernés. Le comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage est ainsi créé. La question provoque de nombreux débats avant que la commission remette finalement son rapport sous la présidence de l’écrivaine Maryse Condé. Le 30 janvier 2006, en présence des membres de la commission, Jacques Chirac prend la parole :

« Je souhaite que, dès cette année, la France métropolitaine honore le souvenir des esclaves et commémore l’abolition de l’esclavage. Ce sera, comme le propose votre rapport, au terme d’un travail très approfondi, auquel je tiens à rendre hommage, le 10 mai, date anniversaire de l’adoption à l’unanimité par le Sénat, en deuxième et dernière lecture, la loi reconnaissant la traite et l’esclavage comme un crime contre l’humanité. Aucune date, bien sûr, ne saurait concilier tous les points de vue. Mais ce qui compte, avant tout, c’est que cette journée existe. Elle ne se substituera pas aux dates qui existent déjà dans chaque département d’Outre-Mer. » - Jacques Chirac, allocution du 30 janvier 2006, Élysée.

Le 27 avril pour Mayotte, le 22 mai pour la Martinique, le 27 mai pour la Guadeloupe, le 10 juin en Guyane et le 20 décembre à la Réunion sont, depuis 1984, des dates commémoratives fériées. La date nationale annoncée par Jacques Chirac est, quant à elle, une journée travaillée.

Le 10 mai, une date qui ne fait pas consensus

Tout comme à l’échelle nationale, l’opinion des associations militantes nantaises diverge sur le choix d’une date commémorative. Ce débat traverse la préparation de ces premières commémorations officielles.

Le 27 avril 1848, le décret Schœlcher est signé par le gouvernement de la Deuxième République. L’esclavage est aboli pour la seconde fois et définitivement, pour la France. Les anciens esclavisés obtiennent la citoyenneté pleine et entière, ce qui comprend le droit de vote pour les hommes. C’est pourquoi l’association Mémoire de l’Outre-Mer organise, quant à elle, une cérémonie commémorative le 27 avril, de 1986 à 2005. C’est aussi autour de cette même date que l’association Métisse à Nantes, présidée à l’époque par Dieudonné Boutrin, organise son festival « Histoire d’Avenir » pour évoquer les enjeux historiques et culturels autour de la traite et de l’esclavage.

Mais cette date n’est pas acceptée par tous. En effet, à la suite de l’abolition de 1848, les propriétaires d’esclaves sont indemnisés par des compensations que l’État leur verse. De plus, contrairement à la première abolition, issue des idées révolutionnaires, celle-ci provient d’une décision gouvernementale. C’est pourquoi de nombreux militants préfèrent la date de la première abolition : le 4 février 1794.

Les deux dates sont finalement écartées pour éviter que les abolitions prennent le pas sur le crime lui-même. Deux autres journées sont envisagées en lien avec la loi dite Taubira : le 10 et le 23 mai. Le 23 mai est la date à laquelle le texte est publié au Journal officiel. Une marche silencieuse a aussi eu lieu le 23 mai 1998 à Paris pour rendre hommage aux victimes de l’esclavage. Une délégation de militants nantais y était présente.

Mais c’est finalement le 10 mai qui est choisi, date à laquelle le Sénat vote en deuxième lecture, à l’unanimité, la loi pour la reconnaissance de la mémoire de la traite et de l’esclavage comme crime contre l’humanité. Peter Lema, metteur en scène et créateur de la Marche des esclaves à Nantes, explique que pour lui l’important est que chacun puisse se l’approprier.

Il met d’ailleurs en avant trois événements s’étant produits un 10 mai. En 1795, José Leonardo Chirino, libre de couleur, fils d’un esclave et d’une mère amérindienne, mène une insurrection dans l’ouest du Venezuela et demande notamment l’abolition de l’esclavage. C’est également le 10 mai 1802 que Louis Delgrès, né libre de couleur, ayant rejoint l’armée révolutionnaire, résiste contre le rétablissement de l’esclavage en Guadeloupe proclamé par Napoléon, en affichant sur les murs de Basse-Terre une proclamation adressée : « à l’univers entier, le dernier cri de l’innocence et du désespoir. »

Enfin, le 10 mai 1994 marque l’investiture de Nelson Mandela comme premier président noir d’Afrique du Sud. Dans son discours, il prononce les mots suivants : « Nous nous engageons à libérer tout notre peuple de l’état permanent d’esclavage à la pauvreté, à la privation, à la souffrance, à la discrimination liée au sexe ou à toute autre discrimination. »

Ces différents événements font du 10 mai une date marquante de l’histoire.

La course contre la montre : trois mois pour préparer la première journée de commémoration nationale à Nantes

Le 30 janvier 2006, Jacques Chirac déclare :

« Dès le 10 mai de cette année, des commémorations seront organisées dans des lieux de mémoire de la traite et de l’esclavage en métropole, outre-mer et, je le souhaite, sur le continent africain. »

Nantes, ville au passé négrier, se mobilise. Mais la municipalité dispose seulement de trois mois pour tout organiser avec les associations. La préfecture ne prenant pas part à la préparation de cette première commémoration et c’est donc la direction du protocole de la Ville de Nantes qui a la charge de l’organisation.

La plupart des commémorations organisées jusqu’ici à Nantes sont d’ordre militaire et disposent de l’appui des associations d’anciens combattants. Elles ont bien souvent été mises en place l’année suivant l’événement (comme par exemple la fin de la Seconde Guerre mondiale, célébrée dès le 8 mai 1946), à la différence du 10 mai, qui intervient 158 ans après la seconde abolition de l’esclavage. C’est pourquoi, jusqu’ici, ce sont les associations mémorielles nantaises qui organisent cet événement, parfois avec l’appui financier et technique de la Ville, comme en 1998 pour le 150ᵉ anniversaire de la deuxième abolition.

Ainsi, la Ville de Nantes, qui ne souhaite pas déposséder les associations de leurs commémorations, leur propose de se réunir pour échanger sur ce qu’elles souhaitent organiser à cette occasion. En cette première année, tout est encore à définir. Les idées fusent et les réunions sont décrites comme étant animées et parfois tendues par l’ensemble des acteurs interrogés.

En cette première édition, on retrouve les associations ayant déjà organisé les commémorations à Nantes, dont Mémoire de l’Outre-Mer et le collectif du 150ᵉ, mais aussi des associations davantage portées sur l’histoire, d’autres sur la diffusion et l’organisation des pratiques culturelles. De Nantes, en passant par l’Afrique et les Antilles, chaque association se concentre sur un territoire en particulier. Mais il faut réussir à se mettre d’accord. Le premier lieu envisagé, la halle Alstom, ne peut finalement pas être utilisé. Les événements du 10 mai se déroulent donc sur le quai de la Fosse. Autre problème : chaque association souhaite mettre en avant son propre agenda. La volonté d’avancer ensemble est bien présente. C’est ainsi qu’un programme fait de compromis se dessine.

Première cérémonie de commémoration du 10 mai, 10 mai 2006

Première cérémonie de commémoration du 10 mai, 10 mai 2006

Date du document : 10/05/2006

Une cérémonie d’hommage au centre des commémorations

Si un point semble mettre tout le monde d’accord, c’est la cérémonie officielle. Les rituels instaurés par l’association Mémoire de l’Outre-Mer depuis déjà vingt ans ne semblent pas avoir été remis en cause. À l’appel des tambours, sur les bords de Loire, le public se réunit pour rendre hommage aux personnes esclavagisées. Ainsi, après une minute de silence, le président de l’association Mémoire de l’Outre-Mer de l’époque, Octave Cestor, jette une gerbe de fleurs dans la Loire. Généralement, la cérémonie est suivie d’un verre de l’amitié.

En cette année 2006, la cérémonie se déroule de la même manière à l’appel des Amis du Bèlè. Si ce n’est que c’est désormais le député-maire Jean-Marc Ayrault qui mène la cérémonie. Sa présence ainsi que celle du préfet sont pour les militants un signe de reconnaissance important. Il faut souligner que Jean-Marc Ayrault était régulièrement présent lors des commémorations organisées par l’association Mémoire de l’Outre-Mer.

Le premier magistrat de la Ville, tout comme le préfet, mais aussi Peter Lema, représentant du collectif de la Marche des esclaves, Michel Cocotier, représentant du collectif du 150ᵉ, et Victor Blandy, président de l’AAGLA, prennent la parole. Victor Blandy s’exprime quant à lui en créole. Une traduction de son discours est auparavant distribuée au public. Chacun est invité à jeter une fleur dans la Loire avant de respecter une minute de silence. La cérémonie est, comme à l’accoutumée, suivie du verre de l’amitié. En cette première édition, les Nantais dégustent du Nantillais, boisson composée de Muscadet mélangé avec du cognac ou de l’eau-de-vie et aromatisé de plantes ou de fruits.

Personnalités officielles avant le lancer des gerbes de fleurs, 10 mai 2006

Personnalités officielles avant le lancer des gerbes de fleurs, 10 mai 2006

Date du document : 10/05/2006

Cependant, à midi ce même jour, un autre acte commémoratif est réalisé. Cinq arbres de la liberté sont plantés dans cinq lieux différents : la Médiathèque nord (Chêne des Anglais), le square du Prinquiau (rue de l’Égalité), l’école Mutualité (rue des Droits de l’Homme), rue de Saint-Domingue et quai François-Mitterrand. Symboliquement, des chaînes sont jetées sous ces arbres avant leur plantation, marquant le refus de l’asservissement humain, passé, présent ou futur. Ces cinq chênes portent chacun une plaque accrochée à leur pied, rappelant qu’ils ont été plantés le 10 mai 2006, à l’occasion de la première commémoration de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions.

Les arbres sont connus pour leur enracinement et leur longue durée de vie. La volonté des associations est ainsi d’ancrer durablement cette première commémoration officielle. Or, si les chênes sont toujours visibles aujourd’hui, ce n’est plus le cas des plaques qui les accompagnent, comme l’explique Sébastien Leray lors d’un entretien :

« Le problème c’est que les chaînes attachées au pied d’un arbre, comme ça, c’est typiquement le genre de plaques mémorielles qui disparaissent parce qu’elles sont au sol, elles sont très vite recouvertes de végétation. Et puis, habituellement, une plaque mémorielle, elle est plutôt posée sur un cadre, sur un panneau, sur une pierre, de manière à être visible durablement. Ce n’était pas le cas de celles-ci. Donc, c’est vrai qu’au bout de deux ans, elles n’étaient quasiment plus visibles parce que la végétation avait pris sa place. Donc, énormément d’habitants pouvaient passer à côté sans même savoir de quoi on parle. » - Entretien avec Sébastien Leray, 26 février 2026.

Un programme riche et varié

En parallèle des actes officiels se tiennent de nombreux événements. Le programme s’ouvre avec une exposition photographique réalisée par l’association Via Preciosa, proposée à l’Hôtel de Ville. Une projection du film documentaire « Noir, l’identité au cœur de la question noire », d’Arnaud Mgatcha et Jérôme Sesquin, a également été diffusée au Cinématographe.

Tout au long de la journée du 10 mai, un village associatif s’est tenu. Chaque association y présente ses actions. On y retrouve des expositions telles que « Je ne suis pas raciste mais… », « La Morue de Saint-Pierre-et-Miquelon pour nourrir les esclaves aux Antilles », proposée par l’Association Saint-Pierre & Miquelon Bretagne, ou encore « Des hommes et des femmes de la Liberté, des abolitionnistes à nos jours ». Un stand présente aussi de la littérature panafricaine et une lecture de contes pour enfants et grands enfants. Par ailleurs, un mini-concert est présenté par la maison des Rastas et une démonstration de steel band, instrument acoustique originaire de Trinidad, né au début du 20ᵉ siècle, est organisée par l’association Calyp’s Atlantic. Des démonstrations artistiques comme de la capoeira sont aussi proposées.

Démonstration de capoeira, 10 mai 2006

Démonstration de capoeira, 10 mai 2006

Date du document : 10/05/2006

Les actions mentionnées dans cet article ne sont bien évidemment pas exhaustives, mais elles montrent qu’il y a autant d’acteurs que de propositions. Le fait de proposer un village associatif est sans doute le meilleur compromis pour permettre à tous de s’exprimer. Il faut noter que plusieurs animations ciblent des publics particuliers, comme les enfants. Enfin, pour clôturer cette journée, l’artiste David Walters se produit sur la grande scène du village de la mémoire.

La marche des esclaves

Plusieurs militants souhaitent profiter des journées de commémoration pour attirer l’attention sur les conditions de vie des esclaves. C’est pourquoi le dramaturge Marcel Zang, le metteur en scène Peter Lema, le comédien Richard Sérène, le poète André Joseph Gélie, le représentant d’Afrique Loire Thomas Bouli et bien d’autres se réunissent en collectif pour organiser la Marche des esclaves. Il s’agissait de reproduire dans les rues de Nantes des instants de la vie des personnes mises en esclavage. Les comédiens jouant ces rôles sont des amateurs.

Pour Peter Lema : « L’objectif, ce n’était pas d’avoir des acteurs de grande qualité, c’était d’avoir des personnes qui avaient une fibre militante fondamentale […] et de savoir défendre ce qu’on est en train d’exprimer. » - Entretien avec Peter Lema, 30 mars 2026.

Mais les acteurs d’un jour bénéficient des conseils des coordinateurs de la marche travaillant dans les milieux artistiques. Lors de cette marche, les organisateurs tiennent aussi à mettre en avant le Code noir (texte régissant la vie des esclaves, du mariage aux punitions). Peter Lema témoigne :

« Dans toutes les marches, on a brandi et brûlé. Ou pas brûlé, mais en tout cas, on a toujours brandi le Code noir pour démontrer que c’était vraiment la signature du crime. » (Entretien avec Peter Lema, 30 mars 2026)

La marche esclaves, 10 mai 2006

La marche esclaves, 10 mai 2006

Date du document : 10/05/2006

Mais ce qui fait débat autour de cet événement, ce sont surtout les figurations ressenties comme violentes de certaines scènes. La manifestation se déroule sur la voie publique, ce qui fait que certains passants peuvent ne pas avoir été informés de la teneur de la marche. Entre militants, la marche provoque également des controverses. Pour certains, le public de la marche doit être davantage préparé à ce qu’il va voir. D’autres ne comprennent pas l’intérêt d’une telle marche. Aucun militant ne remet en cause le contenu proposé. Les divergences d’opinion se font surtout autour de la manière de présenter l’histoire.

Si les coordinateurs de l’événement font ce choix, c’est parce que, comme le titre Presse Océan, le 10 mai 2006 est pour eux « Une commémoration trop timide ». Lors de l’entretien du 30 mars 2026, Peter Lema mentionne que l’objectif était de créer un « déclic » chez le public pour lui donner envie d’en apprendre davantage sur le sujet. Ce qui est certain, c’est que cette marche n’est pas passée inaperçue auprès des Nantaises et Nantais

Enfin, il faut mentionner que si les acteurs associatifs ont des désaccords, il y a un sujet sur lequel ils et elles arrivent à se mettre d’accord : le budget alloué à la programmation autour de la cérémonie officielle, jugé trop faible. C’est sous le nom du collectif du 10 mai que toutes les associations et collectifs protestent ensemble. Le collectif du 10 mai représente, à l’époque, l’ensemble des associations participant aux commémorations.

Si des acteurs ont pu être frustrés par certains choix de programmation, c’est avec la promesse et la volonté d’avancer ensemble, avec la Ville, que le collectif du 10 mai se lance dans la préparation du 10 mai 2007. Avec un an pour anticiper contre trois mois en 2006, l’édition 2007 ne peut être que prometteuse.

Marine Sauvager
Mémoire de l’Outre-Mer 
2026

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Marine Sauvager

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