Snipe
Introduit à Nantes en 1936, le Snipe, un petit dériveur américain à la fois performant, économique et facile à construire, séduit rapidement les clubs nautiques de la côte Atlantique. Porté par la volonté de démocratiser la pratique de la voile, il accompagne l'essor des loisirs sous le Front populaire avant que la Seconde Guerre mondiale ne freine brutalement son développement. Si son âge d’or dans la région fut de courte durée, ce voilier poursuit encore aujourd'hui sa carrière sur les eaux du monde entier.
Les débuts prometteurs d’un dériveur venu d’Amérique
Ce 11 mars 1936, le Phare de la Loire se fait l’écho d’une annonce destinée aux sociétaires du Sport Nautique de l’Ouest (SNO) : ces derniers sont invités à venir voir un tout nouveau bateau au nom évocateur, le Snipe (bécassine en anglais). Ce petit voilier à deux équipiers d’une longueur de 4,72 mètres est alors inconnu des Nantais. Pourtant, il a déjà fait ses preuves outre-Atlantique où il écume les plans d’eau depuis 1931. Conçu par l’architecte naval William F. Crosby et popularisé dans sa revue The Rudder, ce dériveur est réputé pour ses qualités nautiques : lors des régates, il faut être fin observateur, bon tacticien, avoir le sens du réglage et de la coordination avec son équipier, pour tirer parti de ce bateau de près, qui remonte bien au vent. Et seules les compétences du marin comptent, puisque le Snipe est une série monotype : tous les bateaux sont identiques, la différence se fait entre les compétiteurs !
Le Snipe présenté par son concepteur William F. Crosby, dans la revue américaine The Rudder, juillet 1931
Date du document : Juillet 1931
Le Snipe a pour lui aussi d’être facile à construire à un prix relativement abordable. Pour environ 3 500 francs (équivalent à 1,5 mois du salaire d’un instituteur), on peut l’acquérir ; encore mieux, il y a possibilité d’acheter les plans et de le construire soi-même. Cet argument a son importance alors que les sociétés nautiques cherchent à développer la pratique de la voile et à attirer de nouveaux membres. Enfin, dernier avantage, le bateau est facile à transporter, remorqué derrière une voiture.
À Nantes, c’est à Jacques Thubé (1883-1969) que l’on doit le lancement de la nouvelle série. Le régatier a acquis une large notoriété en devenant en 1912 champion olympique, avec ses frères Amédée et Gaston, sur un 6 mètres JI. Du fait de son aura, l’homme n’a pas de difficultés à convaincre les membres du SNO à passer commande du nouveau bateau. À l’égard des plus récalcitrants, il n‘hésite pas à faire démonstration de son talent sur ce petit dériveur, malgré ses 50 ans passés. Il est soutenu dans cette initiative par le président du club, Georges Lory (1876-1950) dont les fils, Géo et André, décrocheront plusieurs palmarès dans cette série.
Les Snipe et leurs équipages de retour de régates, à l’auberge du Vieux Gachet, après 1936
Date du document : Après 1936
Le succès est rapide : dès l’été 1936, on peut compter six unités, toutes fabriquées en France – suivant l’exemple du chantier Plé à Joinville-le-Pont, le premier à s’être intéressé à ce bateau dès 1935 –. À l’été 1936, les grandes régates de La Baule voient les nouveaux dériveurs et leurs équipages se mesurer sur le plan d’eau. L’année suivante, l’effectif de la flotte du SNO a doublé.
Une série qui essaime sur la côte
La nouvelle série ayant fait ses preuves, plusieurs clubs de la côte Atlantique l’acquièrent. Parmi eux, le club de Saint-Nazaire qui est créé à ce moment, avec pour « bateau phare », le Snipe. La diffusion du Snipe à Saint-Nazaire, ville ouvrière, s’inscrit dans un contexte différent de celui de Nantes. Auparavant la voile restait l’apanage de la bourgeoisie, représentée par la Société des Régates. Avec le tout nouveau Sport Nautique de Saint-Nazaire fondé en février 1937, d’autres objectifs sont affichés : « Le nouveau club a un but de propagande sportive, il se propose de faciliter l’exercice vélique et il compte sur tous ceux que ce but intéresse pour l’aider. Nous avons le plaisir d’annoncer que M. Lory, président du SNO a mis à notre disposition à titre de propagande un « Snipe » qui sera incessamment exposé à Saint-Nazaire. » – Le Populaire de Nantes, édition de Saint-Nazaire, 8 février 1937.
Signe des temps, alors que la France traverse une crise économique durable, que le Front Populaire accède au pouvoir au printemps 1936, le nouveau club réaffirme son orientation : la pratique du sport pour le plus grand nombre. Et les conditions de son développement sont révélatrices… Après la première assemblée générale, le club de Saint-Nazaire annonce dans la presse qu’il « va faire appel aux chômeurs pour la construction de cinq « snipes » dont un sera propriété du club. … La Commission sait que certains amateurs ont été effrayés par le prix – pourtant réduit – de 3 000 francs qui est affiché sur le « snipe » exposé. Beaucoup de petits constructeurs et bricoleurs ont fait d’eux-mêmes la juste remarque que ce bateau pouvait sans grandes difficultés être construit par un amateur disposant d’un outillage réduit […] La Commission après étude serrée de la question a estimé que pour 1 500 à 2 000 francs, un amateur pouvait avoir un bateau de ce type, en se faisant aider au besoin par un menuisier de métier pour les pièces les plus difficiles et en groupant les commandes de voilure et de pièces d’armement par l’intermédiaire du Sport Nautique. […] dans ce but, le Sport Nautique a l’intention de faire appel aux chômeurs de la région les plus éprouvés par le manque de travail. D’ores et déjà nous pouvons annoncer que le Sport nautique possédera en propre un cinquième snipe ». – Le Populaire de Nantes, édition de Saint-Nazaire, 28 mars 1937.
Un Snipe du Sport nautique de Saint-Nazaire
Date du document : 16/12/1937
Construire à moindre coût, donner du travail aux chômeurs, avoir un bateau de club pour ceux qui n’ont pas les moyens d’en acquérir, voilà bien des nouveautés dans le monde de la voile ! À ce moment, le gouvernement du Front Populaire ouvre une ère nouvelle en matière de loisirs et de sports. Léo Lagrange est nommé par Léon Blum sous-secrétaire aux Sports et à l’organisation des Loisirs, c’est une première. Dès le 10 juin 1936, il annonce : « tout en ne négligeant pas le côté spectacle et la création du champion, c’est du côté des grandes masses qu’il faut porter le plus grand effort. Nous voulons que l’ouvrier, le paysan et le chômeur trouvent dans le loisir la joie de vivre et le sens de leur dignité ». Saint-Nazaire a sous doute entendu le message.
Le Snipe facile à construire, facile à transporter ouvre la voie idéale de la démocratisation du nautisme. Entre 1937 et 1939, des villes du littoral suivent l’exemple de Nantes et de Saint-Nazaire : La Baule, Bordeaux, Arcachon… Pourtant, la guerre signe un coup d’arrêt dont le Snipe peinera à se relever.
Un succès éphémère interrompu par la guerre
Avant 1939, tout semblait bien parti mais la guerre dicte ses impératifs. En 1940, dans la France occupée, la navigation en mer est interdite compromettant la saison des régates. Les Snipes sont remisés dans les arrière-cours et les hangars. Ils reparaissent très ponctuellement sur l’Erdre en 1941 lors d’une régate organisée par le SNO dont les résultats sont donnés dans le Phare de la Loire du 9 septembre 1941. Mais c’est une nouvelle embarcation qui est mise à l’honneur : le Moth, un dériveur solitaire de 3m35 à construire soi-même que les jeunes des grandes familles nantaises des bords de l’Erdre bricolent avec des matériaux de récupération au fond du jardin. Dans les années qui suivent, le Snipe s’éclipse. Il aurait pu reprendre sa place sur les lignes de départ, mais on ne le voit plus dans la région. Que s’est-t-il passé ?
Plusieurs raisons à sa disparition : d’autres dériveurs en double ont pris les devants, notamment le concurrent direct du Snipe, le Caneton de conception française que la Fédération Française de Voile choisit comme série officielle des Championnats de France... Autre limite : les bateaux de construction amateur ne respectent pas tous la monotypie ; les plans sont réinterprétés et chacun y va de son invention ; aussi, ces bateaux qui ont vocation à respecter strictement les jauges pour être parfaitement identiques, sont inaptes à la régate. C’est un frein pour les clubs qui doivent déclasser nombre d’unités.
Enfin à Nantes, le représentant national de la SCIRA (association internationale des snipe) qui n’était autre que le secrétaire du SNO, M. Libaudière, annonce que le local de la société ayant été bombardé en 1943, les archives de la section française des Snipe ont brûlé. En 1947, à travers la revue du Yacht, un appel est lancé pour reconstituer l’Association Française des Snipe (AFS) dont le siège est désormais à Paris.
Si le Snipe se fait rare à Nantes, il poursuit sa carrière dans d’autres régions de France et d’Europe ; Plusieurs flottes se constituent à partir de 1947, connaissant un certain succès à partir des années 1960, même si ce dériveur ne sera jamais sélectionné comme série olympique.
Championnat du monde de Snipe au Brésil en 1959
Date du document : 1959
Aujourd’hui encore le Snipe, avec sa flotte répartie dans près de 30 pays, s’illustre lors des championnats du monde qui ont lieu alternativement avec les championnats d’Europe, un an sur deux. En France, le dériveur, dans sa version moderne, n’a rien perdu de sa prestance, avec ses lignes fuselées et sa coque à bouchains aux angles vifs. Quelques propriétaires conservent et entretiennent des unités plus anciennes, reconnaissables à leur numéro de série d’origine inférieur au n° 13 000 : on peut les voir lors des rassemblements nautiques des Rendez-vous de l’Erdre ou les dimanches au fil de l’eau.
Championnat de France de Snipe à Cazaux en 2021
Date du document : 2021
Irène Gillardot
Direction du Patrimoine et de l’Archéologie, Ville de Nantes / Nantes Métropole
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