Emile-Oscar Guillaume (1867-1957)
Rue de la Ville-en-Pierre

Palais de Justice de Nantes

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Choisi en 1993 lors d’un concours d’Architecture, le projet du Palais de Justice conçu par l’architecte Jean Nouvel a été livré en 2000. Toute l’architecture de cette imposant parallélépipède noir fait référence aux valeurs profondes de la justice : rigueur, transparence, grandeur, austérité, fermeté, rationalité …L’architecte, tout en réinterprétant les codes de l’architecture néoclassique du 19e, livre sur le quai de la Loire, un bâtiment contemporain puisant ses références aussi bien du coté du mouvement du Bauhaus, que de la peinture « noir-lumière » du peintre Pierre Soulage. L’imposante façade de colonnes noires fait face au quai de la fosse, et s’inscrit dans l’histoire nantaise et dans celui du passé industriel de l’île, là ou les anciens Chantiers Dubigeon ont définitivement fermés après avoir mis à l’eau un dernier navire, le Bougainville en 1986. Achevé, l’édifice surprend ou choque les Nantais, provoquant un débat comme l’ont fait d’autres projets innovants avant lui.

La genèse du projet

Au départ étaient le paysage portuaire et les anciens chantiers navals, héritier de l’histoire d’un port sur la Loire et d’un urbanisme des 18e et 19e.
En 1986, un dernier monstre d’acier de 2580 tonnes sort des Chantiers Dubigeon. Le navire le Bougainville, destiné à la Marine nationale, glisse de sa cale pour rejoindre la Loire devant des milliers de personnes rassemblées sur le quai de la Fosse et sur le pont Anne de Bretagne. Le silence vient alors petit à petit occuper les lieux.
 

Un concours d’architecture

En 1992, le Ministère de la Justice entend réactualiser l’idée de « Palais » après des années d’édification de « cités judiciaires ». Dans plusieurs villes françaises, des concours d’architecture sont alors organisés.

La ville de Nantes lui cède alors un terrain sur les anciens Chantiers Dubigeon, face au quai de la Fosse et à portée de vue de la place de la Petite Hollande.

Ce qui est aujourd’hui l’Ile de Nantes avec son quartier de la création est devenu au début des années 1990, une vaste friche industrielle et portuaire.

Le projet de l’architecte Jean Nouvel est choisi à l’issue du concours organisé en 1993.

Né en 1945, le lauréat Jean Nouvel est un architecte français déjà reconnu internationalement pour la force de ses choix innovants à chacun de ses projets, dont notamment l’Institut du Monde Arabe et la Fondation Cartier à Paris, l’Opéra de Lyon et le Centre Culturel de Lucerne. A Nantes, il n’arrive pas en terrain inconnu. Il a livré en 1988 l’espace culturel Onyx à Saint-Herblain. Une boite monochrome noire et minimaliste prend place au centre d’une vaste zone commercial, et devient la balise et le repère structurant cet espace.


Une architecture sans concession

La force de son parti esthétique s’appuie sur un concept portant une certaine idée de la justice qu’il exprime dans son texte au jury.

« Dans l'architecture officielle, le pouvoir se représente. Une cité judiciaire est une représentation du pouvoir de la Justice.

L'image de la justice est ici en cause en termes de symboles et de caractère, l'image des bâtiments publics est un héritage de signes qui ne peut être bousculé sans risques.

L'architecture proposée ici est l'actualisation de cet héritage. J'ai juste essayé de définir avec justesse une architecture juste.

Depuis la lecture la plus éloignée de la ville depuis l'autre rive, jusqu'au détail des espaces intérieurs, en passant par l'inévitable façade. Essai de composition architecturale, d'objectivation.

Le passage du sens des mots aux signes construit autour des notions de justesse, de juste, d'équité, d'équilibre, de dignité, de caractère, et la définition de ces mots, font se croiser d'autres mots, d'autres concepts. »

Le projet conçu par Jean Nouvel fait référence à l’architecture néoclassique des Palais de justice du 19e. Il puise également sa modernité dans la référence au travail de l’architecte allemand Ludwig Mies van der Rohe pour la Neue Nationalegalerie de Berlin (1965-1968), ou l’abstraction et le rationalisme du Bauhaus s’inscrivent aussi dans l’héritage néoclassique, avec une simplicité de l’écriture et une qualité des proportions et des matériaux.

L’architecture néoclassique de l’ancien Tribunal trouve une continuité avec la reformulation de la symbolique de la colonnade.

Il trouve enfin une inspiration dans l’histoire de la ville en faisant référence de la construction navale par l’emploi du métal comme matériau de construction, mais aussi au commerce triangulaire dans le dessin de la grille carré qu’il utilise comme vocabulaire architectural.

Depuis le parvis, la colonnade stricte accompagne la montée vers l’entrée publique au Palais de justice, et propose par transparence depuis la salle des pas perdus, un cadrage de la vue sur le fleuve ligérien et les quais de la Fosse.

A l’intérieur, la vaste et haute salle des pas perdus, entièrement vitrée, mène directement aux salles d’audience qui prennent place dans trois blocs noirs séparés par des allées traversantes intérieures offrant une transparence nord-sud.

L’architecture est conçue et réalisée sur la base d’une trame carrée, multiple de 90 cm. La trame se répète en motif, sur les parois, en plafond et au sol avec une utilisation de la couleur noire déclinée en aspect mat ou brillant. Les multiples reflets du sol de la salle des pas perdus deviennent un miroir multipliant la perception de l’espace. Avec cette forme carrée répétée à l’infini, Jean Nouvel entend affirmer le symbole parfait de l’équité.

La forte présence du métal dans le projet avec ses1500 tonnes d’acier est une référence au riche passé industriel du site d’implantation du projet, et une inscription dans le projet alors émergeant du nouveau quartier de l’Ile de Nantes.

La couleur noire, déjà fortement présente dans l’œuvre de Jean Nouvel, n’est pas sans rappeler ici les habits de la justice et de ses valeurs profondes : rigueur, transparence, grandeur, austérité, fermeté, rationalité …

Il y a là un rappel au travail du peintre Pierre Soulages, exposé en 1989 au Musée des Beaux-Arts de Nantes, qui ne peut manquer d’inspirer l’acte créatif de l’architecte et ses choix esthétiques. Le travail du peintre trouve ici, dans la conception chromatique du Palais de Justice par Jean Nouvel, une interprétation au « noir-lumière » ou « ultranoire » de ses vastes toiles.

La force artistique du projet est complétée dans le cadre du 1% artistique par l’œuvre de l’artiste Jenny Holzer. Elle installe un dispositif de défilement de textes de lumière orange sur les 2 faces de 2 piliers de la salle des pas perdus, jouant sur la hauteur, sur les reflets de la façade vitrée et la brillance du sol de granit poli qui se conjuguent. Les textes fondateurs de la justice française y défilent lentement en boucle de 22 heures.

L’année qui suivra la livraison, la passerelle piétonne Victor Schoelcher, positionnée par Jean Nouvel dès le concours et conçue par les artistes nantais Clotilde et Bernard Barto, apporte le trait d’union entre la ville historique et l’Ile de Nantes.


Une architecture qui fait débat

Si l’architecture contemporaine et imposante du Palais de justice suggère la puissance et la force de la justice, l’édifice surprend et choque les Nantais à sa livraison en 2000, et fait couler beaucoup d’encre comme d’autres projets innovants avant lui.
Le monument ancré dans le paysage urbain de l’Ile de Nantes reste, vingt ans après son achèvement, une réalisation dont l’expression créatrice ne peut laisser indifférent.

À propos de son projet, Jean Nouvel écrit à sa livraison :

« La justice doit exprimer sa force. Rien de plus détestable que de faire croire à une justice bien gentille, anodine. Un palais de justice aux airs de maison de la culture trompe son monde. C’est même douteux au plan démocratique. Pour moi, la création architecturale n’a pas vocation au consensus. Seuls les bâtiments qui se font oublier ne provoquent pas de débat ».

Comme l’œuvre de Pierre Soulage, celle de Jean Nouvel s’admet ou se refuse, mais ne se discute pas.

L’implantation du Palais de Justice sur l’Ile de Nantes, face au centre historique et à la passerelle piétonnière Schoelcher, antérieur au projet urbain qui démarre en 2001 est un élément important dans sa mise en route et dans le dessin de la trame du nouveau quartier.

L'ardepa
2020

En bref ...

Localisation :

François Mitterand (quai) 19, NANTES

Date de construction :

2000

Auteur de l'oeuvre :

Jean NOUVEL (architecte)

Typologie :

autre type d'architecture

En savoir plus

Bibliographie

Amouroux, Dominique, « Un temple moderne, le palais de justice de Nantes », 303, arts, recherches, créations, n°66, 3e trimestre 2000, p. 32-43

Emery, Marc, « Noir et Rouge » ; Fromonot, Françoise, « Une architecture réglée au millimètre », Architecture intérieure CREE, n°296, p. 82-93

Lamarre, François, «Pavé noir dans la Loire», L’acier pour construire, n°68, décembre 2000, p. 10-15

«Le palais de justice, Nantes », dans Boucher, Christophe (dir.), Kerouanton, Jean-Louis (dir.), Architectures et patrimoines du XXe siècle en Loire-Atlantique, Coiffard, Nantes, 2007, p. 206-209

Vermeil, Jean, « Nantes, un style accusé… » ; Eladari, René, «C’est l’un des projets les plus intéressants de notre programme», D'A : d'architectures : le magazine professionnel de la création architecturale, n°107, décembre 2000, p. 12-15

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