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Tour (de) Bretagne Ancienne hostellerie des Jacobins

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Ouvrières et ouvriers de la biscuiterie LU


À partir de 1886, l'industrialisation de la biscuiterie Lefèvre-Utile s’appuie sur une rationalisation et une mécanisation du travail ainsi qu’une main-d'œuvre largement féminisée et peu qualifiée. Dans ce contexte, l'idéal de « grande famille » prôné par la direction de l’usine se confronte aux réalités vécues par le personnel, entre pénibilité du travail et luttes sociales.

D’une biscuiterie artisanale à l’usine « modèle » du quai Baco

En 1846, Romain Lefèvre et Pauline-Isabelle Utile installent une biscuiterie artisanale dans la rue Boileau. En 1885, le couple emploie 14 ouvriers. Le personnel féminin est quant à lui présent dans la boutique, gérée par Pauline-Isabelle.

Ouvriers de la Maison Lefèvre-Utile en 1885

Ouvriers de la Maison Lefèvre-Utile en 1885

Date du document : 1885

Face au succès de ses produits, la biscuiterie Lefèvre-Utile ne parvient pas à répondre à la demande croissante. Lorsque Louis Lefèvre-Utile, le fils de Romain et Pauline-Isabelle, prend la direction de l’entreprise familiale en 1882, il rachète l’ancienne filature de Jean Picot et Michel Bruneau du quai Baco pour la transformer en biscuiterie industrielle moderne. Les effectifs de la société LU, créée en 1887, explosent avec l’industrialisation du processus de production et le succès des affaires : entre 1889 et 1913, le nombre de salariés passent de 130 à 1200 et la production de biscuits de 2 à 15 tonnes. L’atelier de 150 mètres carrés de la rue Boileau laisse place à une usine de 40 000 mètres carrés.

Personnel de LU

Personnel de LU

Date du document : 1900

Inspiré de ces séjours en Angleterre, Louis Lefèvre-Utile cherche à améliorer les processus de fabrication de sa biscuiterie pour accroître la productivité. L’usine s’organise autour de chaînes de production réparties par spécialités : les Petit-Beurre, les biscuits secs et pâtisseries sont conçus le long du quai Baco tandis que les Pailles d’or et gaufrettes le sont dans l’annexe Ferdinand-Favre.

Une répartition des tâches genrée

Préfigurant le taylorisme, cette rationalisation du mode de production définit les conditions de travail des ouvriers : celui-ci s’organise par poste avec un contrôle renforcé de l’activité du personnel. Au sein de la biscuiterie, la répartition des tâches est avant tout marquée par le genre. La mécanisation favorise le recrutement d’une main d’œuvre féminine non-qualifiée touchant un salaire deux fois inférieur à leurs homologues masculins. Ainsi, en 1906, le nombre de femmes employées chez LU (407) est égal à celui des hommes (408).

Les postes à responsabilités, nécessitant une grande force physique ou des qualifications techniques sont confiées aux hommes. Les femmes occupent des postes subalternes. D’après le sociologue Julian Mischi, « l’adresse et la vitesse, mais aussi la résistance à la monotonie du travail, sont socialement construites comme des qualités féminines ajustées aux postes en série nécessitant des séquences de travail brèves et répétées ». Ainsi, le personnel féminin est avant tout présent au conditionnement des produits.

L’apparition de machines à plus hauts rendements favorise toutefois la promotion de certaines ouvrières à des postes d’encadrement. Leur nombre reste cependant limité : en 1936, LU compte 6 femmes et 32 hommes parmi ses contre-maîtres. En 1968, les femmes restent très peu présentes parmi les cadres, les représentants et les encadrants. Elles sont majoritaires parmi les employés administratifs et commerciaux et représentent la moitié de la main d’œuvre ouvrière.

Des conditions de travail difficiles

Dans l’industrie agroalimentaire, le travail est difficile : mouvements répétitifs, port de charges lourdes, risques de brûlures, environnement de travail particulièrement bruyant et surchauffés par les fours, risques de mutilation liées à la mécanisation, risques de chutes liés à la manutention et aux déplacements. Une enquête socio-historique menée en 1984 auprès du personnel de LU et BN cite l’exemple des ouvrières emboîteuses qui restent debout pendant de longues heures ; les tabourets fournis, trop bas, ne permettent pas de travailler vite alors que le salaire dépend de la quantité de travail effectué (salaire « aux pièces »). Elle évoque également les grilles de biscuits qui, à la sortie du four, sont saisies à la main avec pour seule protection des chiffons. L'inadaptation du matériel aux risques et aux cadences élevées peut être aggravée par l’état des locaux. En 1943 et 1965, les représentants du personnel signalent des défauts d'aération provoquant des pics de chaleur excessifs dans les ateliers durant l'été.

Grande salle des découpeuses, atelier de fabrication du Petit Beurre de l’usine LU, années 1910

Grande salle des découpeuses, atelier de fabrication du Petit Beurre de l’usine LU, années 1910

Date du document : Années 1910

À ces difficultés s’ajoutent des salaires jugés trop bas qui ne correspondent pas toujours à la pénibilité de certains postes. Des disparités perdurent également en fonction du genre : si les écarts de salaire se sont réduits entre les ouvrières et leurs homologues masculins, ils perdurent à la fin des années 1960.

LU parvient tout de même à recruter en raison de la bonne réputation de la Maison : il y a peu de licenciements et, contrairement à d’autres secteurs de l’agroalimentaire comme les conserveries ou les raffineries, le travail est considéré comme « propre sur un produit agréable ».

Une gestion paternaliste du personnel

La biscuiterie LU cherche à se donner l’image d’une grande famille où règne la concorde entre patrons et ouvriers. Salués simplement par leur prénom, « Messieurs » Louis, Michel et Patrick Lefèvre-Utile rendent visites au personnel dans les ateliers. Louis consigne des détails personnels sur ses employés dans un carnet, tandis que d’anciens ouvriers parlent de Patrick comme d’un « bon père de famille, très humain ». Une proximité que le personnel n’entretient pas avec les Lefièvre et les Binet, associés des Lefèvre-Utile.

Afin de soigner cet esprit familial, la direction organise des fêtes en l’honneur du personnel, comme le traditionnel arbre de Noël aux Salons Mauduit. En 1896, pour célébrer le cinquantenaire de la Maison, Louis Lefèvre-Utile offre à chaque salarié un porte-monnaie en cuir gaufré en forme de Petit-Beurre contenant un louis d'or.

Des avantages sociaux sont également mis en place afin d’attirer et garantir la stabilité du personnel, recruté principalement par recommandation parmi les parents des ouvrières et ouvriers. Vers 1912, une brochure promotionnelle vente les soins médicaux donnés gratuitement, la mise en place d’une caisse de secours assurant un revenu au personnel mis au chômage forcé ou en arrêt maladie, ou encore une participation aux bénéfices. C’est également un moyen pour la société LU d’entretenir son image de marque. D’après le sociologue Julian Mischi : « Les biscuits, produits de luxe, doivent être fabriqués dans un environnement somptueux par un personnel supposé heureux. »

De la répression à l’acceptation du syndicalisme

Malgré « l’union et la concorde » entre patrons et salariés prônée par Louis Lefèvre-Utile, le personnel de son usine prend part aux luttes sociales qui mobilisent la classe ouvrière. Il participe à plusieurs mouvements de grève et tente à plusieurs reprises de créer un syndicat propre à leur usine ou à rejoindre des organisations inter-usines. Mais la direction de la biscuiterie se montre très hostile au mouvement ouvrier. En mai 1893, l’intégralité des manœuvres de l’usine se met en grève ; ils demandent des augmentations et la fin du salaire aux pièces, ou encore une pause déjeuner de 30 minutes dans l’après-midi. Ils renoncent toutefois à se constituer en syndicat par crainte des représailles.

En février 1906, les ouvriers s’associent « dans le seul but de discuter de leurs intérêts et, par la suite, d’affirmer leur droit à l’existence ». Cette initiative est suivie du licenciement de 50 des leurs, une décision que la direction justifie par une baisse de la production. 200 ouvriers, pour qui le renvoi de leurs collègues est lié à cette mobilisation syndicale, manifestent dans les rues nantaises pour dénoncer les actions de la direction. Dans une lettre adressée à Louis Lefèvre-Utile, ils fustigent les atteintes faites à leurs libertés syndicales, 20 ans après le vote de la loi Waldeck-Rousseau du 21 mars 1884 autorisant la création de syndicats de patrons et de salariés. De son côté, la direction tente de stopper la mobilisation en soutenant la création d’un syndicat jaune, c’est-à-dire un syndicat qui réunit des ouvriers refusant la grève comme moyen d’action, privilégiant l’union entre ouvriers et patrons.

En juin 1936, les ouvrières et ouvriers de LU occupent l’usine pendant une semaine lors du mouvement national de grève qui suit la victoire du Front Populaire aux élections législatives. Suite à cette mobilisation est créé le 25 juin 1936 le Syndicat indépendant des employés des établissements Lefèvre-Utile, avec pour la première fois le soutien de la direction.

Grève du personnel de LU en 1936

Grève du personnel de LU en 1936

Date du document : 1936

Le personnel face aux évolutions des biscuiteries industrielles dans la France des Trente Glorieuses

À partir des années 1950, la société LU connaît des bouleversements importants dans son organisation et ses modes de production. Afin de rester compétitive face à une concurrence toujours plus forte et au développement de la grande distribution, elle automatise ses processus de fabrication, entraînant la suppression de postes non-qualifiés. En 1951, un nouvel atelier accueille une première ligne de fabrication en continu pour le Petit Beurre.

Ligne de fabrication de la pâte dure, usine LU, vers 1955

Ligne de fabrication de la pâte dure, usine LU, vers 1955

Date du document : 1955

Au début des années 1960, les ventes de LU sont au plus bas ; les périodes de chômage technique liées à la baisse d’activité sont rallongées et touchent un plus grand nombre d’ouvrières et d’ouvriers. En 1968, la société fusionne avec cinq autres biscuiteries pour créer le groupe LU-Brun & Associés afin de mieux se positionner sur le marché international. Les salariés de LU craignent une remise en cause de leurs acquis sociaux, alors que la direction du groupe souhaitent harmoniser les statuts des salariés des différentes usines.

En 1974, LU rejoint le groupe Céréaliment, puis Générale Biscuits qui implante une toute nouvelle usine à la Haye-Fouassière en 1986. L’usine du quai Baco est fermée, de nouveaux licenciements sont programmés. Ce déménagement est vécu comme un « déchirement » par les salariés, notamment les plus anciens.

En janvier 2025, 320 salariés travaillent toujours dans l’usine LU de la Haye-Fouassière.

Noémie Boulay
Direction du patrimoine et de l’archéologie, Ville de Nantes/Nantes Métropole
2026

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En savoir plus

Bibliographie

Couvrand Laurence, « Les petits mains de l’usine LU », Nantes au quotidien, n°151, Janvier 2005

Fruneau-Maigret Olivier, LU. Une marque à l'avant-garde, Musée du Château des ducs de Bretagne, 2020

Le Maguet Jocelyne, Périssère Michèle, Pot Marie-Dominique, Musée du Château des ducs de Bretagne, Enquête socio-historique sur les biscuiteries de Nantes, 1984

Mischi Julian, « Le travail des ouvrières et sa rationalisation dans les biscuiteries industrielles en France avant 1940 », Produire les aliments. Les industries agroalimentaires en France (XIXe-XXIe siècle), Le Mouvement social, SciencesPO Les Presses, n°289, Octobre-décembre 2024

Thibault Patrick, La belle histoire de LU, Éditions C.M.D., 1998

Vallée Pascaline, L’usine LU, des Lefèvre-Utile au Lieu unique, Éditions 303, 2021, 96 pages

Ressources Archives départementales de Loire-Atlantique

118 J et 202 J : Fonds de la famille et de la biscuiterie Lefèvre-Utile

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Dossier : la biscuiterie LU

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Ouvrier Agroalimentaire Activité industrielle

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Rédaction d'article :

Noémie Boulay

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