Chocolat
Bourse du travail

«La promenade, de ce côté, était fort courte : nous gagnions l’île Gloriette en face de l’usine Lefèvre-Utile, dont le bâtiment en demi-lune, la tour de brique et de pierre blanche et les initiales L.U. figuraient alors le vrai sigle industriel de Nantes comme l’enseigne lumineuse deMercedes au-dessus de Stuttgart rebâti.» À la recherche du temps de ses années de formation à Nantes, Julien Gracq ne retrouve pas dans les années 1980 la tour emblématique. La biscuiterie, en partie détruite en 1974, est en voie de quitter Nantes. Pourtant, en 1998, la tour LU est restaurée. Les initiales célèbres prennent alors un double sens : celui d’une butte témoin d’une histoire industrielle qui a façonné l’image de Nantes depuis le 19e siècle ; celui d’un Lieu Unique, symbole de la reconversion d’un site pour un projet culturel qui en fait le nouveau phare de la ville.

Monsieur Lefèvre et Mademoiselle Utile

Jean-Romain Lefèvre arrive à Nantes en 1846 pour travailler dans une pâtisserie au 5 de la rue Boileau. Ce jeune Lorrain de 27 ans découvre une ville portuaire où la pratique de la double cuisson est déjà utilisée pour la fabrication du biscuit de mer, ce pain de longue conservation destiné aux marins. Mais le jeune homme s’intéresse surtout aux biscuits de dessert sucrés, mis au point au début du siècle par les Anglais et qu’Honoré-Jean Olibet produit dans un autre grand port, Bordeaux. En 1850, Jean-Romain épouse dans son village natal, Varennes-en-Argonne, Pauline-Isabelle Utile. Le couple acquiert la pâtisserie de la rue Boileau, qui prend le nom de « Fabrique de biscuits de Reims et de bonbons secs ». Les débuts sont modestes mais, en 1854, un magasin est ouvert et en 1860 l’enseigne change : elle unit désormais les noms des deux familles Lefèvre et Utile. Dans ce cadre artisanal sont élaborés des produits de luxe. C’est aussi le lieu d’apprentissage pour Louis, l’un des trois enfants du couple. Ambitieux, il reprend l’affaire de ses parents en 1883 et fait le constat du goulet d’étranglement d’une production dont les matières premières sont pourtant disponibles dans la région : d’une part, la fabrication, essentiellement manuelle, est assurée par quatorze ouvriers pâtissiers, d’autre part l’espace de 100 mètres carrés est trop restreint au coeur de la ville. Il décide de vaincre cette double contrainte en achetant en 1885 une ancienne filature sur les terrains de la Madeleine, entre le quai Baco et la rue Crucy, en face du Château des ducs de Bretagne, près de la gare. Il fait le choix de la mécanisation et de la production de masse. Le temps de l’industrialisation est advenu.

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Le Petit LU

Louis Lefèvre-Utile dispose désormais de 2 000 mètres carrés, il fait installer d’emblée trois fours et une machine à vapeur. Cet investissement va de pair avec une nouvelle production qui devient l’emblème de la marque : le Petit-beurre. Louis a mis au point la recette en 1886 et déposé la composition et la forme du biscuit près du Tribunal de commerce de Nantes en 1888. Le Petit LU devient une référence. En 1899, la Revue des spécialités alimentaires le présente comme « un biscuit vraiment français, vraiment breton, avec un point de sucre, un nuage de lait, un doigt de ce beurre succulent qui a valu à nos départements armoricains une renommée universelle ». Le petit gâteau sec – 10,9 grammes et 52 festons, – vendu en France et dans les colonies, associe et promeut LU et Nantes.

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Le passage au stade industriel a des implications financières. En 1887, Louis Lefèvre s’associe avec son beau-frère Ernest et fonde la société Lefèvre-Utile. L’usine, en partie détruite par un incendie en 1888, est progressivement agrandie et occupe dix ans plus tard deux hectares. Tous les jours sont produites dix tonnes de Petits-beurre et cinq tonnes d’autres biscuits. En 1905, la Paille d’or est lancée et devient l’autre fleuron de la marque. Plus de 1 000 ouvriers, dont la moitié de femmes, sont alors employés. La chaleur des fours, le bruit, la cadence imposée rendent le travail pénible, mais les conditions semblent moins difficiles que dans les conserveries ou les raffineries de la ville. Les ouvriers sont souvent recrutés au sein des mêmes familles ; cette habitude donne une coloration paternaliste marquée par des avantages sociaux, comme la participation aux bénéfices, la caisse de secours, les soins médicaux gratuits, mais aussi par l’interdiction des syndicats. La Belle Époque correspond à l’âge d’or de LU. Après la Première Guerre mondiale, la consommation des biscuits se banalise : l’entreprise, habituée à fabriquer des produits de luxe, perd son dynamisme. Louis, qui meurt en 1940, freine une modernisation souhaitée par son fils Michel. Les relations sociales dans l’entreprise changent. Le 13 juin 1936, 900 ouvriers et ouvrières se mettent en grève et occupent l’usine pendant une semaine, un syndicat est créé à l’issue du conflit. Comme pour beaucoup d’entreprises nantaises, les années 1970 marquent la fin d’un cycle familial commencé au 19e siècle. En 1977, LU est intégrée dans le groupe Générale Biscuit, puis en 1986 dans BSN-Gervais-Danone. Une usine est construite à La Haye-Fouassière, où 480 ouvriers produisent 45 000 tonnes de biscuits par an. En 2007, LU est achetée par l’Américain Kraft Foods.

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L’art utile

« Pour susciter la gourmandise, rien de tel que de séduire l’oeil ». Cette maxime de Louis Lefèvre-Utile est un véritable programme qu’il met en oeuvre aussi bien sur les emballages et la « réclame » de ses biscuits que dans l’architecture et le décor de son usine. Cette politique pionnière de valorisation d’un produit par la qualité esthétique de son environnement construit un patrimoine dont la ville bénéficie aujourd’hui, tant par les objets divers déposés au Musée d’histoire que par les bâtiments préservés le long du canal Saint-Félix. Alors que ses parents utilisent des papiers d’emballage de facture convenue avec un bandeau déclinant la marque, Louis Lefèvre-Utile cherche à imposer un repère spécifique : c’est la Renommée, figure emblématique ailée embouchant une trompette due à Eugène Quinton, déposée en 1886 et utilisée jusqu’en 1957. Ce logotype est apposé sur les premières boîtes en fer blanc qui reproduisent la vue de l’usine dans son cadre urbain, symbole de modernité, de puissance, de qualité. Pour lancer le Petit-beurre, Louis Lefèvre-Utile charge le dessinateur Firmin Bouisset de concevoir une grande affiche : c’est le Petit écolier. Elle est placardée partout de 1897 à 1930 et devient un amer de la marque LU. 

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À côté de ces images réitérées, qui s’imposent comme des signes d’identification, le programme iconographique de LU est très varié. Des « rues de Nantes », dessinées par l’artiste nantais Alexis de Broca, des « scènes bretonnes », des « sujets militaires » illustrent au tournant du siècle les différents emballages des gâteaux. Soucieux d’innovation dans son domaine, Louis Lefèvre-Utile n’hésite pas à faire appel aux artistes de l’avant-garde. De 1898 à 1903, Alphonse Mucha, tenant de l’Art nouveau, réalise affiches et dessins pour LU. Les expositions sont aussi l’occasion d’exprimer ce rapprochement entre l’art et les biscuits. Pour l’Exposition universelle de Paris en 1900, le jeune architecte Auguste Bluysen conçoit un pavillon LU dominé par une tour-phare de 36 mètres surmontée d’une boîte à biscuits de six mètres de côté. En 1937, Michel Lefèvre-Utile fait bâtir pour l’Exposition universelle un pavillon Art déco. Ce souci de prendre en compte le mouvement artistique trouve des prolongements en 1957 par le recours au graphiste Raymond Loewy, auteur de la bouteille Coca-Cola, à Tomi Ungerer ou, en 1988, au photographe Marc Riboud.

Louis Lefèvre-Utile voit aussi dans l’architecture un moyen d’assurer la notoriété de la marque. L’ancienne filature du quai Baco est embellie. Ramenée à deux étages au lieu des cinq initiaux, la grande barre porte l’inscription «Manufacture Biscuits Lefèvre-Utile ». L’aile orientale de ce « château du biscuit » est achevée au début du 20e siècle, sur le quai Ferdinand Favre, par la construction d’un bâtiment en rotonde qui épouse les contours de la Loire. Le percement de l’avenue Carnot permet d’envisager la réalisation d’une porte monumentale dans la perspective des cours et du pont de la Rotonde. Le projet de Bluysen est retenu : deux tours sont achevées en 1910, portant les représentations sculptées de la Renommée et, au sommet du dôme, une lanterne, « le phare LU». Face au Château des ducs de Bretagne, et seulement séparée de lui par un bras de Loire, l’usine LU symbolise par sa monumentalité et son parement la réussite d’une dynastie familiale et, au-delà, celle d’une industrie nantaise conquérante. Les années 1920 mettent en cause la forme de la ville par les travaux de comblement des bras de la Loire et le détournement de l’Erdre. Louis Lefèvre-Utile s’oppose publiquement, mais en vain, à ces projets en mettant en avant des questions de salubrité ; il pense sans doute aussi à l’altération d’un site qu’il a contribué à mettre en valeur et à faire connaître bien au-delà de Nantes.

L’usine LU reste dans son apparence intacte jusqu’en 1943. Les bombardements de septembre détruisent une partie des bâtiments et une des tours. Dans les années 1950, un nouvel atelier est construit le long de l’avenue Carnot pour permettre la fabrication des biscuits en continu, de la découpe à la cuisson. En 1974, une partie de l’usine est incendiée. En 1985, la décision est prise : la biscuiterie va quitter la ville.

Le Lieu Unique

«Le P.-D.G. de la société LU m’a donc informé de son intention d’installer son usine ailleurs et de réduire vraisemblablement le nombre d’employés à 250 personnes […]. Il me propose à la place de faire un musée de la biscuiterie dans l’usine LU […]. Je n’ai rien dit, parce que je n’aime pas entendre ce genre de rigolade ! C’est vraiment une plaisanterie lamentable parce que, si nous faisons un musée de la biscuiterie dans l’usine LU, il faut faire tout de suite un musée de l’industrie sucrière chez Say, un musée des constructions navales aux Chantiers et puis un musée de la conserve chez Saupiquet […]. Pendant ce temps-là, nous aurons perdu tous nos emplois industriels et la ville sera une ville fantôme.» Cette déclaration du maire, Michel Chauty, le 16 septembre 1985, illustre bien la gravité et l’ampleur de la désindustrialisation nantaise au milieu des années 1980. Ce contexte rend très sensible la question de la réaffectation de l’espace laissé libre par LU au coeur de la ville. 

En 1988, l’agence publicitaire Leroy-Hamel réhabilite le bâtiment d’expédition et restaure son fronton. Mais l’essentiel du site reste une friche. La décision est prise de conserver les bâtiments qui subsistent pour en faire un centre culturel. En 1994, le Centre de recherche pour le développement culturel, créé par Jean Blaise, s’installe dans la friche et organise des manifestations éphémères : Les Allumées. La ville acquiert le site définitivement en 1996 et, à l’issue d’un concours, confie aux architectes Patrick Bouchain et Rémy Julienne sa réhabilitation, achevée fin 1999. Son choix principal est de remettre le bâtiment aux normes, de créer une grande salle, d’ouvrir sur le canal Saint-Félix pour adapter ce Lieu, désormais Unique, à son usage. Cette architecture du strict minimum conduit à préserver l’aspect industriel du bâtiment dédié à l’origine à la fabrication des Pailles d’or. L’innovation culturelle supplée et prolonge l’innovation culinaire dans un souci affiché de désacralisation. Le théâtre, reconnu comme scène nationale, porte le nom de «Grand atelier ». La « cour couverte » accueille oeuvres d’art contemporain et installations. L’éclectisme des pratiques proposées, de la danse à l’oenologie ou à la philosophie, cherche à mettre en cause la hiérarchie des genres, source de « distinction sociale ». Restaurant, café, librairie, crèche, hammam sont conçus pour en faire un lieu de vie et attirer un public parfois rétif à la fréquentation des lieux culturels institutionnels.

À l’image de ses murs volontairement inachevés, le Lieu Unique est confronté au défi permanent du renouvellement comme l’ont été les fondateurs de l’entreprise Lefèvre-Utile.

Extrait du Dictionnaire de Nantes
2018
(droits d'auteur réservés)

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Anecdote : La marque LU

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Anecdote : Lu et approuvé

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LU à travers la publicité

En savoir plus

Bibliographie

Guillet, Bertrand, LU : une aventure nantaise, 2e éd. revue et augm., Éd. du Château des ducs de Bretagne, 2017 (coll. Les Indispensables)

Kerouanton, Jean-Louis, LU, une usine à Nantes, Inventaire général, Paris, 1989 (coll. Images du patrimoine)

Les biscuiteries de Nantes du XIXe siècle à nos jours (catalogue d’exposition), Musée du Château des ducs de Bretagne, Nantes, 1987

Rochcongar, Yves, « Lefèvre-Utile, Joseph Victor Romain Louis », dans Capitaines d’industrie à Nantes au 19e siècle, MeMo, Nantes, 2003, pp. 235-237

Thibault, Patrick, La belle histoire de LU : Nantes, CMD, Montreuil-Bellay, 1998 (coll. Mémoire d'une ville)

Webographie

Site du Lieu Unique

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Sucre

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Rédaction d'article :

Didier Guyvarc’h

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