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Rue Henri Cochard Élisa Mercoeur (1809 - 1835)

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LU et les artistes


« Pour susciter la gourmandise, rien de tel que de séduire l’œil » : cette devise de Louis Lefèvre-Utile a participé au succès de l’entreprise LU créée en 1846 et qui a, pendant plus d’un siècle, travaillé avec des artistes de renom.

Peintres et décorateurs de la Belle Époque

En 1883, Louis Lefèvre-Utile reprend la tête de l’entreprise familiale. Seulement trois années plus tard, il commande au sculpteur rennais Eugène Quinton un dessin pour fixer les traits de la Renommée. Ce motif était déjà utilisé par ses prédécesseurs, mais il prend alors la forme définitive qui restera symbolique de la marque jusqu’en 1957.

« La Renommée », Eugène Quinton (1886)

« La Renommée », Eugène Quinton (1886)

Date du document : 1886

Dès 1885, Louis Lefèvre-Utile s’engage dans une démarche picturale ambitieuse et clairement stratégique. Jusqu’en 1920, l’entreprise sollicite les plus grands peintres et illustrateurs de son époque, pour créer panonceaux publicitaires, affiches, boîtes de biscuits ou éléments décoratifs pour les bâtiments de l’entreprise. Chaque année, l’œuvre spécifique d’un artiste est retenue pour être déclinée sur différents supports de communication tels que les affiches et les calendriers, dans ce qui est appelé la « série annuelle ».

S’il collabore avec des artistes nantais reconnus, comme Alexandre-Jacques Chantron, Paul Chabas ou Hippolyte Berteaux, Louis Lefèvre-Utile fait preuve d’audace en sollicitant Alfons Mucha dès 1896, par l’intermédiaire de son imprimeur Champenois. L’artiste, alors peu connu, propose une composition destinée à orner les calendriers de l’année 1897. Louis Lefèvre-Utile est enthousiasmé par la modernité des traits et la rupture que l’œuvre opère avec les sujets et formes traditionnellement utilisés par l’entreprise. La proposition de Mucha n’est cependant pas du goût de tout le monde. Elle est reçue avec réticence par la clientèle non parisienne, peu familière encore des courbes voluptueuses de l’Art nouveau. Louis Lefèvre-Utile ne recule cependant pas, et le nom de Mucha reste attaché à la marque jusqu’en 1903, dans une collaboration fructueuse et devenue aujourd’hui iconique. D’autres grands peintres et illustrateurs du tournant du 20e siècle, parmi lesquels Eugène Martial Simas, Vincent Bocchino, Firmin Bouisset ou Luigi Loir, participent, en travaillant pour l’entreprise LU, à cette association inédite de l’art et de la gourmandise.

Maquette d’étude pour le calendrier LU de l’année 1897, Alfons Mucha (vers 1896)

Maquette d’étude pour le calendrier LU de l’année 1897, Alfons Mucha (vers 1896)

Date du document : Vers 1896

L’hommage aux artistes contemporains célèbres du début du 20e siècle

Entre 1901 et 1912, Louis Lefèvre-Utile conçoit une luxueuse série de 89 cartes autographes appelée Les Célébrités contemporaines. Ces images de petites dimensions (environ 17 centimètres de haut pour 9 centimètres de large), conçues pour être distribuées dans les boîtes à biscuits LU, relèvent d’une véritable prouesse technique. Elles sont composées d’une photographie de la personnalité, d’une illustration en rapport avec son activité et d’un texte autographe en chromolithographie, le tout embelli par de l’estampage. Il s’agit d’un projet précoce et original associant publicité et monde littéraire et artistique. Si la plupart de ces grands noms de la Belle Époque sont aujourd’hui tombés dans l’oubli, d’autres résonnent encore dans l’imaginaire collectif, comme celui de Sarah Bernhardt.

L’ensemble des illustrations est par ailleurs réalisé par des artistes de renom, avec lesquels Louis Lefèvre-Utile a parfois déjà collaboré. Certains de ces artistes (Benjamin Rabier, Francisque Poulbot ou Luigi Loir par exemple) illustrent eux-mêmes leurs propres cartes autographes.

Ces cartes pouvaient être collectionnées et rassemblées dans un album spécialement conçu par LU. En 1904, Louis Lefèvre-Utile réunit 27 de ces signatures dans un ouvrage intitulé Les Contemporains célèbres, illustré de portraits humoristiques réalisés par Leonetto Cappiello.

Carte autographe « Mme Sarah Bernhardt » (entre 1901-1912)

Carte autographe « Mme Sarah Bernhardt » (entre 1901-1912)

Date du document : Entre 1901-1912

L’architecte Auguste Bluysen à l’œuvre : de l’Art nouveau à l’Art déco

En 1900, l’entreprise participe à l’Exposition universelle de Paris. Louis Lefèvre-Utile fait appel à l’architecte Auguste Bluysen pour concevoir le pavillon LU occupant les bords de Seine, face à la tour Eiffel. Bluysen imagine une tour-phare de 36 mètres de haut sur la cime de laquelle se dresse une gigantesque boîte de biscuits LU de 6 mètres de côté. Pour décorer son pavillon, Louis Lefèvre-Utile s’entoure à nouveau d’artistes d’avant-garde, qui conçoivent une œuvre d’art totale, dans un pur style Art nouveau.

Quelques années plus tard, entre 1905 et 1909, le même architecte imagine cette fois deux tours majestueuses pour marquer l’entrée de l’usine LU à Nantes. Elles sont ornées de La Renommée et supplantées de lanternes en forme de boîtes de biscuits. Un nouveau bâtiment d’expédition est par la suite construit à l’angle des rues Crucy et Fouré à Nantes, sur des plans également fournis par Bluysen en 1922. L’entrée est couronnée d’un fronton demi-circulaire agrémenté d’un Petit-Beurre, et flanqué de deux tours en haut desquelles trônent, toujours, des boîtes de biscuits. 

À son tour, Michel Lefèvre-Utile favorise la création artistique et saisit l’occasion de l’Exposition universelle de 1937 pour affirmer la modernité de la marque. C’est à nouveau à Bluysen qu’est confiée la réalisation du pavillon, cette fois pensé dans un goût strictement Art déco. Un Petit-Beurre de grande taille orne le fronton de l’entrée principale et les murs latéraux sont ornés de reliefs composés du logotype LU de l’époque. Sur un document faisant la promotion de ce pavillon, les deux architectures de 1900 et 1937 sont mises en regard et accompagnées de la phrase suivante : « L’Art et la Technique évoluent, la qualité des biscuits LU demeure ».

« LU 1900, Le Phare », Auguste Bluysen (1900)

« LU 1900, Le Phare », Auguste Bluysen (1900)

Date du document : 1900

Au milieu du 20e siècle : la marque centenaire se renouvelle toujours

Avec Michel Lefèvre-Utile, la marque s’imprègne du mouvement Art déco et une part importante de la création gravite autour de l’usage des deux lettres initiales LU. 

Les années 1950 sont celles d’une rénovation de l’image de la marque, sous l’impulsion de Patrick Lefèvre-Utile, fils de Michel. Il fait en 1945 un voyage outre-Atlantique pendant lequel il s’imprègne du modèle américain et fait notamment la connaissance de Raymond Loewy, auteur du logo Coca-Cola. En 1954, Patrick Lefèvre-Utile confie au créateur André Maurus la conception d’un nouveau logo. Celui-ci, résolument moderne, est composé de lettres bâton dans un contraste de rouge et de blanc qui caractérisera dorénavant LU. Il imagine également l’utilisation de photographies couleurs pour orner les paquets. LU devient ainsi la première marque française à employer ce medium moderne pour son packaging ! En 1957, Patrick Lefèvre-Utile fait appel à Loewy, rentré en France pour fonder à Paris la Compagnie d’esthétique industrielle. Ce dernier doit repenser le logo LU. Il travaille dans le sillage de Maurus, en réduisant et épaississant légèrement les lettres du logo blanc inscrit dans un bandeau rouge, déplacé alors sur la droite des paquets de biscuits. 

Cette transformation des paquets de Petit-Beurre entreprise au milieu des années 1950 est accompagnée d’une campagne publicitaire pensée par le dessinateur Tomi Ungerer. Il s’agit alors d’une nouvelle rupture. Ungerer amène humour, liberté et simplicité dans ses créations qui associent un fin dessin au trait noir à la photographie en noir et blanc d’éclats de Petit-Beurre.

Publicité « Le Pélican », Tomi Ungerer (27 juin 1957)

Publicité « Le Pélican », Tomi Ungerer (27 juin 1957)

Date du document : 27/06/1957

À la même époque, LU entame une collaboration avec l’illustrateur de mode René Gruau, qui travaille pour les grands couturiers parisiens tels que Dior. Il conçoit pour LU des affiches d’une grande élégance, révélant cette capacité permanente de l’entreprise de s’adapter au goût de son époque.

Affiche LU par le dessinateur de mode René Gruau

Affiche LU par le dessinateur de mode René Gruau

Date du document : 1986

Les collaborations artistiques restent ainsi nombreuses dans la seconde moitié du 20e siècle, empêchant tout vieillissement de cette marque déjà centenaire.

Et de nos jours, 180 ans après la création de l’entreprise, les bâtiments de l’ancienne usine LU sur le territoire nantais sont occupés par le Lieu Unique et les bureaux du Voyages à Nantes, deux structures perpétuant, d’une certaine manière, cette attention particulière portée aux artistes en œuvrant pour la diffusion et la valorisation de la création contemporaine.

Alice de Dinechin
Château des ducs de Bretagne – Musée d'histoire de Nantes
2026

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En savoir plus

Bibliographie

Guillet Bertrand, LU, une aventure nantaise, Les Éditions Château des ducs de Bretagne, Nantes, 2017

Kerouanton Jean-Louis, LU, une usine à Nantes, Association pour le développement de l'inventaire général des Pays de la Loire, 1989 (Images du patrimoine n°59)

Kerouanton Jean-Louis, LU, une usine à Nantes, Association pour le développement de l'inventaire général des Pays de la Loire, 1999 (Images du patrimoine n°188)

Thibault Patrick, Nantes : la belle histoire de LU, C.M.D, 1998

Fruneau-Maigret Olivier, LU : une marque à l'avant-garde, [catalogue d’exposition, Nantes, Château des ducs de Bretagne - musée d'histoire de Nantes, 27 juin 2020 - 03 janvier 2021], PUR, Les Éditions Château des ducs de Bretagne, Nantes, 2020

Desbois Coralie, Guillet Bertrand, Jouzeau Marie-Hélène, Lefèvre-Utile Patrick, Lefèvre-Utile : L’industriel et les artistes à Nantes [catalogue d’exposition, Nantes, Château des ducs de Bretagne, 9 avril - 31 août 1999], Château des Ducs de Bretagne, Nantes, 1999

Webographie

« Lu et les artistes », parcours du portail des collections du Château des ducs de Bretagne – Musée d’histoire de Nantes Lien s'ouvrant dans une nouvelle fenêtre

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Dossier : la biscuiterie LU

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Alice de Dinechin

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