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Nantes la bien chantée : La Jeanne-Cordonnier

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Un marin exprime ses regrets d’avoir embarqué à bord d’un navire commandé par des officiers tyranniques. Le voyage vers La Nouvelle-Calédonie décrit l’âpreté de la vie des marins.

Le répertoire dit de « chants de marins » est représentatif de la plupart des « genres » attestés dans le répertoire traditionnel : chants à danser, complaintes, chants de travail, etc. Quelque soit le ton et le rythme adoptés, nombre de ces textes s’attardent sur la vie des marins à bord. La Jeanne-Cordonnier nous est parvenue sous la forme d’un chant de travail, plus précisément d’un chant « à virer ».

 

Nantes, dans le texte

Le récit commence avant le départ du navire, amarré au port de Nantes, mais plusieurs détails présents dans le premier couplet fournissent des informations précises qui démontrent que la ville de Nantes et son port ne constituent pas seulement un lieu de stationnement pour la Jeanne-Cordonnier.
Le texte porte uniquement l’âpre existence des marins à bord des longs courriers. Cette vision très sombre est  assumée dès le premier couplet qui évoque aussi la précarité de ce métier et le bon vouloir de ceux qu’on appelait les marchands d’hommes. Bouvron était au rang de ses exploiteurs de misère. Son entreprise siégeait au N° 39 du Quai de la Fosse et portait l’enseigne « A La Ville de Rouen », telle que mentionnée au 1er couplet. La Jeanne-Cordonnier était un trois-mâts-barque armé au Havre par la Société des Voiliers Français et fut lancée en 1901. Le capitaine Porcher, cité dans ce même couplet, commandait à bord lors des deux premières campagnes. La carrière du navire fut relativement courte puisqu’elle sombra en 1917.
Ces éléments permettent de dater approximativement la chanson : entre 1901 et 1903.

 

Périlleux voyage

Le voyage en Nouvelle Calédonie n’est pas une simple création littéraire puisque les archives montrent que la Jeanne-Cordonnier a effectivement fait plusieurs voyages pour ramener du nickel en métropole.
Le refrain vient faire contrepoids avec les couplets qui énumèrent les difficultés, brimades et dangers du voyage. L’obtention d’une avance sur salaire incitait souvent les marins à en dépenser une grande partie avant d’embarquer et, bien sûr, de s’exposer à de terribles dangers. On peut concevoir le besoin impérieux de se livrer à une bordée de tous les diables avant de partir car tous avaient parfaitement conscience qu’il y avait une probabilité non négligeable de ne pas revenir, voire de ne jamais arriver… Il convient de préciser toutefois que les marins embarquaient en connaissance de cause et acceptaient les risques de la navigation en haute mer. En termes triviaux, nous dirions que ça faisait partie du boulot. Par contre, on peut comprendre qu’ils acceptaient mal que cette vie de bagnards navigateurs étaient compliquée par l’attitude exagérément autoritaire des officiers. En fin de récit, sans aller jusqu’à la mutinerie - phénomène très rare, semble-t-il -, nombre de marins promettent toutefois de profiter de l’escale en Nouvelle Calédonie pour quitter « ce maudit ponton ».

 

Eléments de langage

Le texte contient quelques termes techniques qu’il ne semble pas inutile de commenter ici :
Guindeau (3ème c.) : appareil (axe horizontal) servant le plus souvent à mouiller et à relever les ancres
Haussières (2ème c.) : gros cordage, employé notamment pour l’amarrage
Volants (2ème c.) : éléments du gréement pouvant être déplacée ou installée provisoirement

 

Une chanson rarement recueillie

Une autre version, également lacunaire, recueillie par Michel Colleu permet de compléter le texte transmis par René Lozivit, ancien capitaine au long cours, né en 1905. La version interprétée ici par le groupe Jad’Hisse n’est pas entièrement fidèle au texte transmis oralement par René Lozivit, qui n’était d’ailleurs pas complète elle-même. Le 5e couplet de la version Jad’Hisse est empruntée au groupe Marée de Paradis (cf. discographie).

 

Dastum 44
2018

En passant par Nantes, voulant naviguer
Bouvron me demande si je veux m’embarquer
A La Ville de Rouen, le capitaine Porcher
Prit le command’ment de la Jeanne Cordonnier

refrain
Allons-nous-en puisque l’on nous s’y engage
Allons carrément sur ce bâtiment
Allons au bureau toucher trois mois d’avance
Et sans plus tarder commençons par nous amuser

Le lendemain matin, le second l’hôtelier
Il fait larguer les voiles, commande à manœuvrer
Hissons les haussières, bordons les volants
Et dans quelques instants on va doubler Ouessant

En quittant Hobart, pour Honolulu
Le tafia du matin nous l’avions déjà bu
On se casse les reins à coups de guindeau
Le soir y’a pas d’femmes pour nous gratter le dos

Paraît qu’les officiers veulent déclarer la guerre
L’cap’taine commande le feu, le s’cond pousse par derrière
Et les officiers, une bande de cons !
Nous emmerderont jusqu’en Calédonie

Nous voilà arrivés, mes fils, à La Nouvelle
Les chalands des Canaques nous chargent le nickel
Jusqu’au bateau en rade en tirant l’aviron
Mais nous on va s’tirer de ce maudit ponton.

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