Ancien dépôt de tramways de la Morrhonnière
Le dépôt de tramway inauguré le 15 novembre 1913 est le témoin de l’histoire urbaine de Nantes. Conçu par l’architecte Étienne Coutan, il a alors pour destination d’accueillir les rames et les motrices du tout nouveau tramway électrique. Son architecture unique emprunte à la fois aux courants régionaliste mais aussi rationaliste en vogue au début du 20e siècle. Véritable repère visuel, il constitue encore aujourd’hui un patrimoine industriel majeur à l’échelle du quartier et de la ville.
Un édifice témoin de l’histoire urbaine
En 1911, la Ville de Nantes souhaite se doter d’un tramway modernisé à l’image d’autres villes de France. Elle a, par le passé, été précurseur en lançant le premier tramway à air comprimé en 1879 mais en 1911, son réseau est obsolète. La question de l’électrification des moyens de productions et de transports est un enjeu majeur pour ce port industriel comme le rappelle le maire lors de la présentation du projet en Conseil municipal le 5 mai 1911 : « L’agglomération de Nantes et la banlieue nantaise compte quatre cents usines occupant une population ouvrière d’environ cinquante mille personnes. Là est notre fortune, notre avenir. Nantes doit voir son fleuve transformer en une rue d’usines et d’ateliers. La première condition d’une pareille évolution, c’est d’obtenir l’énergie, la force motrice à bon marché et à quantité illimitée. »
La première pierre à cet effort de modernisation consiste à augmenter les capacités de production électrique en réalisant une nouvelle centrale génératrice sur le Bas Chantenay. La Société Nantaise d’Eclairage et de Force par l’électricité (SNEF), société privée concessionnaire, fait construire cette usine (la troisième génération de centrale à Nantes) capable de répondre aux besoins croissants des entreprises et des particuliers.
En parallèle, la SNEF est invitée par la municipalité à engager un projet pour l’électrification du tramway en association avec la Compagnie de tramway. « Ce qui caractérise la présentation de cette concession sous une nouvelle forme, c’est sa connexité avec la transformation des tramways. Votre commission a bien pris soin de suivre simultanément les deux questions, de manière que les avantages que la Ville accorde à l’une des Sociétés, tel que le monopole de l’éclairage soit compensé par de sérieuses satisfactions données à la Ville sur d’autres points importants. » Ainsi, se réorganise la Compagnie de Tramways à qui est confiée la concession du nouveau réseau pour 40 ans. La Compagnie s’engage à prolonger des lignes existantes et à construire quatre lignes supplémentaires.
Entrée de l’usine des tramways du boulevard Ernest Dalby
Date du document : 20e siècle
Afin de pouvoir accueillir le nouveau matériel roulant, il est nécessaire de construire un nouveau dépôt, en remplacement de celui situé boulevard de la Liberté à Doulon. La Morrhonnière est choisie car en terminus d’une des lignes nouvelles, et en périphérie de ville dans un quartier qui allie espaces verts et de loisirs et espaces à bâtir. La ligne circulant a ses débuts les jeudis, samedis et dimanches, dessert prioritairement l’hippodrome, lieu de promenade prisé des Nantais. Mais la municipalité projette une urbanisation future au-delà de la Morrhonnière, jusqu’à la Jonelière où est déjà implantée une industrie.
Le chantier de construction débute en 1912 et le dépôt est inauguré en 1913, en même temps que deux lignes nouvelles électrifiées : Rennes-Pont-Rousseau et Morrhonnière-Gare État.
Entrée du dépôt de tramways de la Morrhonnière
Date du document : 20e siècle
Une architecture rationaliste aux formes singulières
L’architecture du dépôt de la Morrhonnière s’inspire d’exemples allemands et français de stations électriques du tournant du 20e siècle. À cette époque, différentes compagnies électriques commandent de nouveaux bâtiments à la mesure du développement de leur technologie. L’électricité est alors considérée comme une innovation majeure capable de transformer les modes de production industrielle.
Au début du 20e siècle, les architectes appliquent les principes de l’architecture rationaliste qui privilégie une écriture sobre où les fonctions différenciées d’un bâtiment sont clairement lisibles de l’extérieur, à travers la composition et le traitement des ouvertures. Il en est ainsi de la centrale et des sous-stations électriques du métropolitain construites à Paris au même moment par Paul Friésé.
À Nantes, les trois fonctions principales du bâtiment bureaux/dépôt-garage/ateliers-magasin se distinguent clairement par une écriture différenciée des façades et des toitures.
Sur la pointe sud, le bâtiment de direction frappe par sa monumentalité : sa longue façade, le long de la ligne de tramway, propose une composition horizontale soignée où chaque niveau se distingue par un dessin spécifique des baies et ouvertures. Placée à l’angle sud, l’entrée principale qui était surmontée originellement d’un toiture en ardoises, conserve le bandeau gravé au nom de l’établissement et les armoiries de la Ville.
Vue sur la tour de la rotonde du dépôt de tramways de la Morrhonnière
Date du document : 17/02/2025
Faisant transition entre le bâtiment de direction et les espaces techniques, la rotonde abrite à l’origine l’entrée du personnel, une salle de contrôle et des espaces de stockage ainsi que la citerne d’eau à son sommet. De l’extérieur, cet élément phare du dépôt est souligné par la présence d’une tour circulaire dont la silhouette évoque celle d’un château fort.
Au nord, le dépôt et le garage occupent l’essentiel de la grande halle industrielle dont la forme est signifiée par la succession des sheds soutenus par une charpente de type Eiffel. L’accès des tramways s’effectue alors depuis la place de la Morrhonnière par une entrée monumentale formée de deux baies de cinq mètres de largeur chacune.
Murs pignons et toits en sheds le long du chemin de la Dame de Nage
Date du document : 06/10/2017
Initialement, au centre de la halle, une fosse de 40 mètres de largeur sur 45 mètres de longueur accessible par seize escaliers permettait aux mécaniciens d’intervenir en contrebas. Elle est aujourd’hui comblée. Elle pouvait recevoir jusqu’à cinquante tramways pour vérification de l’état des voitures et des remorques. Au fond de l’atelier, se trouve une seconde fosse, plus petite, mais qui pouvait accueillir trente voitures pour la réparation.
Intérieur du dépôt de tramways de la Morrhonnière
Date du document : 20e siècle
Enfin, situés le long du chemin de la Houssinière, les ateliers de menuiserie, de bobinage et autres magasins, se présentent sous la forme d’une succession de petits bâtiments à deux travées surmontés de toitures en ardoises à quatre pans et initialement dotés de lanterneaux. Dans le prolongement de cet ensemble, une autre série de petits ateliers à toits de tuiles, plus modestes, servent aussi d’entrée technique secondaire.
Ateliers donnant sur la rue de la Houssinière
Date du document : 16/12/2022
L’unité esthétique du bâtiment est assurée par l’emploi du schiste local associé au granit et à la pierre calcaire en façade, alors que la structure est réalisée en béton armé. Ce recours à des matériaux locaux avec un souci du détail s’inspire du mouvement « Arts and Crafts », en vogue dans les pays anglo-saxons et qui préconise un retour à une architecture régionale.
En 1913, l’architecture du dépôt tranche dans le paysage : dans un espace encore peu urbanisé, sa forme tout à fait singulière se démarque. Il s’agit de donner à la Compagnie de Tramway une visibilité dans la ville, en proposant un projet architectural audacieux. Et pour Etienne Coutan, c’est l’occasion de mettre en œuvre à Nantes un édifice s’inspirant des réflexions conceptuelles et des expérimentations en cours en Europe, en concevant un « bâtiment manifeste ».
L’histoire du dépôt après 1913
Au 20e siècle, l’histoire du dépôt suit celle de l’évolution des transports en commun nantais.
Entre 1913 et 1914, la quasi totalité du réseau existant est électrifié. Le réseau des tramways poursuit son extension dans l’entre-deux-guerres avec l’ouverture de nouvelles lignes ou leur prolongement, conformément aux engagements pris dans le cadre de la concession de 40 ans de l’exploitation des lignes par la Compagnie des tramways.
Lors de la Seconde Guerre mondiale, le réseau des tramways est très endommagé, ce qui nécessite d’organiser des lignes de bus de remplacement dès 1947. Le bus de ville devient un moyen de transport concurrentiel. Le nombre de ses lignes, plus faciles à mettre en œuvre que celles du tramway, s’accroît rapidement.
En 1958, après la suppression du tramway, la Morrhonnière devient le dépôt des bus de la compagnie nantaise de transport en commun, mais face à ses besoins croissants, cette dernière choisit en 1966 de construire un nouveau dépôt plus vaste à Saint-Herblain. En 1975, la compagnie de transports nantais, arrivée au terme de sa concession, remet les locaux au Syndicat Intercommunal de l’Agglomération nantaise (SIMAN).
Dépôt des bus de la Morrhonnière
Date du document : 20e siècle
Dix ans plus tard, le Syndicat Intercommunal, l’Agence d’Études Urbaines de l’Agglomération Nantaise (AURAN) et la propreté publique s’y installent. Puis c’est au tour de l’Université d’investir la partie sud de la Morrhonnière qui, après travaux en 1990, voit l’arrivée des services administratifs de l’Université.
En 2013, les services de recherches archéologiques de Nantes Métropole y sont transférés afin de profiter de vastes espaces de stockage et de bureaux pour le traitement des leurs collections.
Entre 2023 et 2025, les derniers services métropolitains à occuper la grande halle technique, ont quitté les lieux pour d’autres sites plus adaptés. Cet espace fait actuellement l’objet d’études en vue de sa reconversion et de son ouverture sur le quartier.
Irène Gillardot
Direction du Patrimoine et de l'Archéologie, Ville de Nantes/Nantes Métropole
2026
En savoir plus
Bibliographie
Bienvenu, Gilles, « Etienne Coutan (1875-1963), architecte, directeur des bâtiments communaux, des plantations et jardins de la Ville de Nantes », Bulletin de la société archéologique et historique de Nantes et de Loire-Atlantique, n°152, 2017.
Dabreteau, Jacques, note historique et technique, L’ancien dépôt de tramways de la Morrhonnière, Direction du Patrimoine et de l’Archéologie, 2011.
Fiblec, Hugues, « Un pionnier de l’architecture de l’électricité, Paul Friesé », Bulletin d'histoire de l'électricité, n°17, juin 1991. Art et électricité. pp. 53-64.
Ressources Archives de Nantes
4 BA 40, p.194 : Délibération du 5 mai 1911.
1 O 2099 : Permis de construire, 1913.
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Irène Gillardot
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