Agence d’architecture Vié (1904-1989)
Peu connue aujourd’hui, la famille Vié fut pourtant à Nantes l’une des plus importantes familles d’architectes du 20e siècle, dont nombre de bâtiments marquent toujours le paysage urbain.
Une dynastie locale d’architectes
L’agence Vié est une agence familiale composée de trois générations : Henri Donatien Ernest Vié (1867-1935) le père, fondateur de l’agence en 1904, Henri Maxime Vié (1897-1988) le fils et Henri Pierre Léon Vié (1925-2012) et Pierre André Henri Vié (1928-2017) les petits-fils.
Portrait des trois générations d’architectes de l’agence Vié
Date du document : 20e siècle
Né dans une famille populaire nantaise avec un père contremaître à la Manufacture des Tabacs, Henri Vié I grandit rue Clemenceau. Le contexte favorable de la fin des années 1870 avec la démocratisation de l’accès à l’enseignement primaire, permet aux classes populaires d’espérer, par l’instruction, que leurs enfants puissent s’élever socialement. Ainsi ses parents l’inscrivent dès son plus jeune âge à l’école municipale du boulevard Stalingrad. Il poursuit ses études jusqu’à obtenir son diplôme de l’École municipale professionnelle.
Henri Vié I se met ensuite au service de l’architecte George Lafont (1847-1924) qui depuis 1879 travaille pour le comte Jules Joseph Hennecart (1832-1884) au nouveau lotissement balnéaire de La Baule. Il exerce au sein de l’agence la fonction de commis, se forme sur le tas au métier d’architecte et gravit progressivement les échelons.
Après 18 ans à ses côtés, Henri décide de se mettre à son compte et fonde en 1904 sa propre agence. En 1917, dans le but de développer son agence, il envoie son fils Henri Vié II se former à la prestigieuse École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris (ENSBA) qui revient ensuite à Nantes travailler avec lui. Dans les années 1950, Henri Vié III et Pierre Vié suivent les pas de leur père en se formant eux aussi à l’ENSBA de Paris et reviennent à Nantes travailler au sein de l’agence familiale.
Les débuts de l’agence (1904-1923)
Dans la deuxième moitié du 19e siècle, Nantes, comme le reste des grandes villes de France, est en pleine mutation urbaine. Une nouvelle ceinture de boulevards est créée en périphérie et de nouveaux quartiers émergent. Aussi la municipalité nantaise, alors dirigée par des industriels, est en quête d’un plus grand Nantes pour en faire une ville plus compétitive. Ce dessein se concrétise par l’annexion des communes industrielles de Chantenay à l’ouest et de Doulon à l’est en 1908. De nombreux lotissements sont mis en vente et les architectes profitent de cette expansion en travaillant pour cette nouvelle clientèle.
Henri Vié I n’y déroge pas. À ses débuts, son petit cabinet reçoit une clientèle populaire qui s’installe à l’est dans l’ancienne commune de Doulon et sur les nouveaux boulevards. Celle-ci se fait construire par le biais de sociétés d’habitations à bon marché (HBM) (sortes d’ancêtres des sociétés d’habitations à loyer modéré ou HLM) de petites maisons économiques dans un style pittoresque. On peut citer parmi elles Le Bien-Être du Travailleur, fondée en 1904, et pour qui l’architecte conçoit des modèles-types d’habitations.
Modèles de maisonnettes pour la société d’habitations à bon marché
Date du document : Vers 1904
Henri Vié I fait partie des architectes ayant eu l’une des plus importantes productions de ce type de maison à Nantes avec en tête de file Victor Le Jallé (1875-inconnu). Progressivement sa réputation grandit et des clients de plus en plus aisés font appel à lui, notamment dans les beaux quartiers de l’ouest de la ville. Les influences de l’architecture balnéaire, régionaliste et néo-gothique caractérisent ses réalisations. Elles traduisent également l’héritage de son maitre Georges Lafont et ses villas bauloises mais dans un style assagit, contraint par les règles d’urbanisme plus strictes de la ville. Après 1915, Henri Vié I est un architecte reconnu. Sa plus belle réalisation est sans doute l’immeuble 7 rue Contrescarpe, construit dans le goût des immeubles parisiens, qui lui vaut un article dans la revue La Construction Moderne.
Immeuble de la rue Contrescarpe
Date du document : 06/05/1911
Vers une prestigieuse agence Art Déco (1923-1939)
Quand son fils Henri Vié II revient de Paris en 1923, la petite agence désormais installée 12 place du Pilori prend un tournant, celui de la modernité. Sur le plan stylistique, elle est parmi les premières à rapporter à Nantes l’Art déco, le nouveau style qui s’affirme à Paris. Les pavillons de l’Exposition nationale de Nantes de 1924 que le fils est chargé de concevoir en sont de bons exemples.
Vue générale de l’Exposition nationale de 1924 à Nantes
Date du document : 1924
L’année suivante, l’Exposition nationale des arts décoratifs et industriels de 1925 scelle définitivement ce nouveau style qui séduit le monde et l’agence. L’Art déco est pour Henri Vié II une révélation. La toute première conception de ce style de l’agence est l’immeuble Peignon 51 boulevard Dalby, un immeuble de rapport.
Immeuble Peignon, 51 boulevard Ernest Dalby
Date du document : 2024
Durant l’entre-deux-guerres, les immeubles sont le terrain de prédilection pour exprimer les idées du fils. Tous issus de commanditaires aisés et favorables à la nouvelle mode, l’agence a alors les moyens de développer le style Art déco qui la séduit tant et qui devient progressivement son identité. L’immeuble-agence qu’Henri Vié II se construit plus tard en 1931 place Sainte-Croix en est un bon exemple et apparait comme une vitrine de leur savoir-faire. Les maisons, faute de budgets aussi conséquents, n’ont souvent pas de façades aussi caractéristiques. L’esprit Art déco, plus sage, se retrouve sur les ferronneries et est associé à des modèles de maisons aux matériaux traditionnels.
Mais ce qui scelle l’agence Vié comme l’une des meilleures agences Art déco de la ville c’est véritablement lorsqu’elle obtient les faveurs des riches compagnies d’assurance et caisses d’épargnes locales. En 1928, les Vié sont chargés par la Prévoyance de l’Ouest du remaniement de son immeuble 4 rue Racine. Les façades et la cage d’escaliers sont retravaillées dans un goût mêlant tradition classique et style Art déco que l’on retrouve dans un remarquable travail de ferronneries et un fronton caractéristique. Enfin, au début des années 1930, l’agence Vié construit pour la Caisse générale des Accidents un majestueux immeuble au 14, 16 et 18 rue Racine abritant son siège, des locaux de commerce au rez-de-chaussée et des appartements de rapport aux étages. Il s’agit selon Gilles Bienvenu du plus grand programme privé à Nantes durant l’entre-deux-guerres. Il peut être considéré comme le manifeste du style Art Déco de Henri Vié II que l’on reconnait par une recherche de verticalité, un goût pour les portails imposants et un souci du travail de la ferronnerie.
Immeuble de la Caisse générale des Accidents, rue Racine
Date du document : 1933
La transition vers la commande publique (1945-1989)
Après la Seconde Guerre mondiale, une période d’intense reconstruction du pays est à l’œuvre. Comme d’autres confrères, c’est la commande publique que l’agence Vié tente de conquérir. Si celle-ci avait été faible jusqu’à l’entre-deux-guerres avec notamment la conception du marché de Talensac en 1937 avec Georges Défontaine (1895-1955), elle devient alors une cible de choix pour les Vié. Henri Vié II obtient différentes charges, notamment celle d’architecte régional des postes, architectes des bâtiments nationaux (pour la construction scolaire), et dans le privé, architecte de la Caisse d’Épargne de Nantes, ce qui apporte à l’agence, et notamment ses fils, un flux continu de chantiers à Nantes et dans toute la région.
Cette dernière génération est également intéressante puisqu’elle montre une partie occultée de l’agence. La période des Trente Glorieuses est pourtant la mieux documentée et très florissante. La famille profite des opportunités de la Reconstruction, de l’explosion démographique du Baby-Boom, des nouveaux matériaux et procédés de construction. Il s’agit certes de la période mal-aimée des grands-ensembles. Pourtant, Pierre et son frère Henri III tentent malgré tout de développer dans leurs réalisations une identité architecturale. Comme pour beaucoup d’autres architectes de leur génération, l’influence de Le Corbusier se ressent. La construction de la Maison Radieuse de Rezé entre 1953 et 1955 a sûrement participé à séduire les deux frères. Durant toute leur carrière, ils tentent avec difficulté de proposer des programmes modernes alliant végétation, patio, et claustras à des commanditaires publics surtout désireux de construire à l’économie.
Vue des façades nord et est de l’E.S.C.A.N.
Date du document : Vers 1970
L’ancien bâtiment de l’École supérieure de commerce et d’administration de Nantes (ESCAN) aujourd’hui Audencia, pouvait être considéré comme le plus marquant de leur vision architecturale. Il n’a malheureusement pas échappé à la destruction.
Victor Hervy
2026
Album « Sélection de réalisations architecturales de l'agence Vié »
En savoir plus
Bibliographie
Bienvenu Gilles, Robin-Auffret Jacqueline, Architectes et urbanistes à Nantes (1892-1947), Centre de recherches méthodologiques d’architecture (C.E.R.M.A.), rapport de recherche n°45, 1985
Bréon Emmanuel (dir.), Rivoirard Philippe (dir.), 1925 quand l’Art déco séduit le monde, catalogue d’exposition (Paris, Cité de l’architecture et du patrimoine : 16 octobre 2013 – 17 février 2014), Paris, Norma, 2013
Croix Alain (dir.), Dictionnaire de Nantes, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2013
Debarre Anne, Eleb Monique, L’invention de l’habitation moderne. Paris 1880-1914, Paris, Hazan, Bruxelles Archives d'architecture moderne, 1995
Hervy Victor, La famille Vié, une dynastie d’architectes nantais (1904-1989), Mémoire de master 2 en histoire de l’art sous la direction de Thomas Renard, Université de Nantes, 2025
Monnier Gérard (dir.), L’architecture moderne en France. Du chaos à la croissance, 1940-1966, Paris, Picard, 1999
Monnier Gérard (dir.), L’architecture moderne en France. De la croissance à la compétition, 1967-1999, Paris, Picard, 2000
Webographie
INA, « L'École supérieure de commerce de Nantes », ORTF, TV Pays de la Loire, 9 janvier 1971
Pages liées
Tags
Contributeurs
Rédaction d'article :
Victor Hervy
Vous aimerez aussi
Jules Verne est sans doute la personnalité qui a donné son nom au plus grand nombre de lieux et édifices publics à Nantes. Malgré cette très grande visibilité et son universelle renommée,...
Contributeur(s) :Agnès Marcetteau-Paul
Date de publication : 03/03/2020
9131
Ancien jubé ou façade du chœur de la cathédrale de Nantes
Architecture et urbanismeLa monumentale « façade du chœur » de la cathédrale construite dans les premières années du 17e siècle, détruite en 1876 lors de la construction du chœur néo-gothique, est connue par...
Contributeur(s) :Hélène Rousteau-Chambon
Date de publication : 10/09/2025
820
Nantes la bien chantée : Les trois navires chargés de blé
Société et cultureTrois navires chargés de blé accostent au port de Nantes. Trois dames viennent négocier l’achat de la cargaison mais la transaction tourne au rapt de la plus jeune. La belle se plaint...
Contributeur(s) :Hugo Aribart
Date de publication : 27/05/2019
4114