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2 mai 1998 : profanation de la statue en hommage aux victimes de l’esclavage


Le 27 avril 1998 marque le 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage en France. Le 27 avril 1848, le décret Schœlcher est signé par le gouvernement de la IIe République. L’esclavage est aboli. Les personnes esclavisées obtiennent la citoyenneté pleine et entière, ce qui comprend le droit de vote pour les hommes. Les propriétaires d’esclaves sont quant à eux indemnisés par des compensations que l’État leur verse. Depuis lors, les mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions ont très peu été commémorées. En 1998, c’est la première fois que cet anniversaire est commémoré de manière massive à l’échelle nationale.

Un hommage national

Depuis 1983, quatre départements et une collectivité territoriale d’outre-mer disposent d’une date commémorative fériée : le 27 avril pour Mayotte, le 22 mai pour la Martinique, le 27 mai pour la Guadeloupe, le 10 juin en Guyane et le 20 décembre à La Réunion. Ces dates divergent selon les territoires en raison du temps que met la nouvelle de l’abolition de l’esclavage à leur parvenir. Le décret prévoit également que dans toutes les écoles de la République française une heure d’enseignement soit consacrée, autour du 27 avril, à l’esclavage et à son abolition. Mais aucune journée d’hommage n’est prévue sur le territoire métropolitain.

Ainsi, pour célébrer le 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage, Daniel Maximin (né en 1947), écrivain guadeloupéen, est chargé d’une commission interministérielle qui doit s’assurer de la cohérence des initiatives proposées par les pouvoirs institutionnels (Sénat, Assemblée nationale et présidence) sur le thème du métissage. C’est dans ce contexte qu’est organisée une journée de commémoration à Champagney, en présence de neuf ministres dont le Premier ministre, et d’élèves de la région et d’outre-mer.

À l’échelle locale, les initiatives sont nombreuses mais ne disposent pas d’une thématique commune. Certains mettent en avant les figures républicaines comme Victor Schœlcher (1804-1893), à l’initiative du décret abolissant l’esclavage, ou des héros de couleur tels que Toussaint Louverture (1743-1802), ancien esclavisé affranchi qui participe à la révolution haïtienne. Enfin, certains rendent hommage aux victimes de l’esclavage, comme avec la marche silencieuse qui se déroule le 23 mai 1998 à Paris, manifestation à laquelle participe une délégation de militants nantais.

Le processus de la mise à l’agenda nantais des commémorations

À Nantes, des initiatives sont menées par les associations. Depuis 1986, l’association Mémoire de l’Outre-Mer organise une cérémonie commémorative. Cette célébration se déroule chaque année, un samedi, autour du 27 avril. À l’appel des tambours, sur les bords de Loire, le public se réunit pour rendre hommage aux personnes esclavagisées. Ainsi, le président de l’association de l’époque, Octave Cestor, jette une gerbe de fleurs dans la Loire. Le fleuve représente l’élément naturel qui permet aux navires de développer la traite transatlantique. Il est aussi le lien avec l’océan, où reposent de nombreuses personnes déportées depuis l’Afrique.

Enfin, la Loire, par les hôtels particuliers qui bordent ses rives, témoigne de l’enrichissement de certains armateurs grâce au commerce d’êtres humains. Les personnes présentes lors de cet hommage sont ensuite invitées à respecter une minute de silence. Généralement, la cérémonie est suivie d’un verre de l’amitié. Dès 1986, Jean-Marc Ayrault, alors maire de Saint-Herblain, sensibilisé par Octave Cestor aux questions mémorielles autour de l’esclavage, assiste à la cérémonie. Pour le 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage, l’association Mémoire de l’Outre-Mer souhaite rendre cet événement mémorable. Ainsi, elle s’associe avec dix associations — la Ligue des Droits de l’Homme, la Fédération des Amicales Laïques de Loire-Atlantique, le MRAP, Nantes-Histoire, SOS-Racisme, le Festival d’été, l’Olympic, le CID, la LICRA et Amnesty International — pour former le collectif du 150e. Le collectif met donc en place un programme qui s’étale sur toute l’année 1998, avec en point d’orgue, la cérémonie commémorative du samedi 25 avril. Il sollicite la Ville dès l’automne 1997 pour obtenir son soutien. Ce n’est qu’en février 1998 que le collectif est invité par la collectivité à présenter son projet, comme nous le raconte Octave Cestor :

« Il [Jean-Marc Ayrault] a fait le tour de la table et il est arrivé à moi. Et c’est là qu’il dit, évidemment, la Ville ne peut pas être absente d’un tel projet. Mais avant, ce qu’il ne savait pas, c’est que nous, nous avions tout ficelé, le programme. Et on avait fait une brochure. Et dans la brochure, on avait mis le logo de la Ville de Nantes [...] sans demander l’autorisation. Et quand il a dit, mais oui, la Ville de Nantes ne peut pas être absente de ce projet. Je sors de ma poche la petite brochure et je lui ai dit que je partageais effectivement cette volonté, [...] et je lui ai donné la brochure. » - Octave Cestor, entretien du mardi 17 février 2026.

Ainsi, la Ville de Nantes accompagne le projet du collectif dans la majorité de ses propositions, ce qui se traduit par un soutien financier, technique et logistique. Mais la proposition du collectif du 150e, d’installer une plaque commémorative sur les bords de Loire, est quant à elle refusée. Selon les mots d’Octave Cestor :

« Ce n’est pas Nantes qui n’était pas prête [...] Ce sont les politiques qui n’étaient pas prêts. » - Octave Cestor, entretien du mardi 17 février 2026.

Les associations n’ont pas d’autres choix que d’accepter ce refus. Ainsi, Octave Cestor, peu après cette rencontre, en fait le récit aux adhérent·e·s de l’association Mémoire de l’Outre-Mer :

« On ouvrait toujours nos conseils d’administration, nos réunions, pour permettre à notre communauté de venir y assister. [...] Et puis, la chance pour nous, c’est qu’il y avait un petit jeune qui me dit, j’ai une copine [...] qui est étudiante [...] à l’école des Beaux-Arts, elle peut vous faire une proposition. Par contre, pour faire la chose, il faut payer. Du coup, on a dit banco. » - Octave Cestor, entretien du mardi 17 février 2026.

C’est ainsi que l’association Mémoire de l’Outre-Mer lance une campagne de souscription, pour financer une statue commémorative. La campagne est suffisamment prometteuse pour que le collectif du 150e puisse débuter le projet en parallèle.

La statue de l’abolition de l’esclavage pour le 150e anniversaire

Nicolas Chéri-Zécoté, vice-président en 1998, de l’association Mémoire de l’Outre-Mer, est frappé, dès sa première rencontre, avec l’artiste Liza Marcault-Derouard, de la justesse de sa proposition artistique. Malheureusement, malgré plusieurs tentatives, nous ne sommes pas parvenus à entrer en contact avec Liza Marcault-Derouard. Nous savons cependant, par d’autres acteurs, que c’est dans la plus grande discrétion que l’artiste commence à travailler sur la statue, dans un squat culturel, au sein des anciens locaux « Les Amis d’Aimés », rue Delrue, à Nantes. Liza Marcault-Derouard y travaillait le soir, les week-ends, dès qu’elle le pouvait. Nicolas Chéri-Zécoté se souvient qu’il y faisait « froid ». Les semaines passent et la sculpture prend forme. Octave Cestor et Nicolas Chéri-Zécoté, représentants à l’époque de l’association Mémoire de l’Outre-Mer, précisent ne pas avoir averti la Ville de ce projet.

La veille de la cérémonie, la statue est scellée en pleine nuit. Un adhérent de l’association Mémoire de l’Outre-Mer réalise le socle et le remplit de sable. Puis la statue est enrubannée. Le programme de cette journée, retrouvé dans la presse, fait mention du dévoilement de la statue provisoire, réalisée par Liza Marcault-Derouard. Ce qui ne corrobore pas les témoignages mentionnant que personne au sein de la municipalité n’avait connaissance de l’existence de la statue. La cérémonie se déroule ainsi le 25 avril, en présence du député-maire de Nantes, Jean-Marc Ayrault, du préfet des Pays de la Loire, Michel Blanjy et des représentants du collectif du 150e. Chacun de ces acteurs prend la parole au cours de la journée. Dans son numéro du 27 avril 1998, le journal Ouest-France présente ainsi la cérémonie :

« Un flot de danses et de musiques s’est élevé sur le bord de Loire entrecoupé de plages d’intense émotion. Lorsque les élèves de l’école Roger-Salengro de Rezé ont énuméré des extraits de l’effroyable Code noir de 1685 édicté par les Français considérant l’être humain comme une simple marchandise. Quand une gerbe de fleurs et 150 œillets blancs ont été jetés dans le fleuve, l’une des veines de l’abominable commerce. Et pour que la ville se souvienne à jamais, avant que ne s’ouvre un vrai musée de la traite, l’ébauche d’une sculpture a été dévoilée. Installé provisoirement quai de la Fosse, un corps meurtri dont les bras supportent des chaînes brisées fait face à l’ancien siège de la Compagnie des Indes... » - Ouest-France, « L’abolition de l’esclavage dignement célébrée samedi », 27 avril 1998.

Pour Octave Cestor, le dévoilement de la statue est le moment fort de la cérémonie :

« Lorsque Liza est montée sur l’échelle pour enlever toute cette toile. Mais ça a pris un certain temps. » - Octave Cestor, entretien du mardi 17 février 2026.

Ainsi, une fois dévoilée, c’est une statue en fer et en plâtre que découvrent les 5 000 Nantaises et Nantais présents selon les chiffres des organisateurs. Cette sculpture représente un ou une esclave se libérant de ses chaînes. L’œuvre a été inspirée par la statue de la Délivrance, réalisée par Camille Robida, architecte de la Ville et le sculpteur Émile Guillaume, qui rend hommage aux soldats nantais, s’étant battus durant la Première Guerre mondiale. Or la nudité de la femme qu’elle représente déplaît à la droite catholique et nationaliste. Dans la nuit du 10 au 11 novembre 1927, la statue de la Délivrance est mise à terre et mutilée à coups de hache, par des membres des Jeunesses Patriotes et d’Action Française, condamnés en février 1928. L’artiste Liza Marcault-Derouard, a sans doute contemplé cette sculpture, réimplantée en 1987, à proximité du nouvel Hôtel de région, ce qui lui a inspiré la statue de l’Abolition de l’esclavage. Malheureusement, ce n’est pas seulement sur le plan artistique que le destin de ces deux œuvres présente des similitudes.

La statue de l’abolition de l’esclavage profanée

Le 2 mai 1998 au matin, la statue de l’Abolition de l’esclavage réalisée par Liza Marcault-Derouard est découverte profanée. L’artiste réagit ainsi dans la revue Dom Tom Com :

« Je reste silencieuse face à un tel acte. Cela me consterne. J’espère que les vandales n’avaient pas conscience de ce qu’ils faisaient. Mais ils se sont tellement acharnés que j’ai du mal à croire en un acte gratuit. D’autant plus qu’ils ont entouré les chevilles avec des chaînes. Le symbole me paraît malheureusement très clair. » - Liza Marcault-Derouard, Dom Tom Com, n° 25, 2e trimestre 1998, p. 7.

Les chaînes sont le symbole de la servitude. Lors de leur déportation depuis l’Afrique, les personnes captives sont enchaînées par groupe. Puis, à bord des navires, les chevilles et les poignets des personnes déportées sont entravés. Juridiquement, dans son article 42, le Code noir — qui régit la vie des esclaves (mariage, châtiment) — autorise les maîtres à enchaîner leurs esclaves, ce qui est à l’opposé du message de délivrance transmis par la statue aux bras levés. Ce même article interdit aux maîtres de mutiler leurs esclaves. Mais l’article 38 mentionne qu’en cas de fuite, l’oreille pouvait être coupée, le jarret également à la deuxième tentative, et en cas de troisième récidive, le châtiment pouvait être la mort. Lors d’un entretien, Octave Cestor mentionne le fait qu’un bras et une jambe de la statue ont été coupés. En mutilant physiquement la statue d’un esclave qui se libère, les auteurs de cette profanation réactivent, consciemment ou non, les châtiments mentionnés dans ce texte colonial, comme pour punir l’acte d’émancipation représenté.

Cette profanation n’a pas laissé Nantes indifférente. La presse s’est emparée du sujet. Le 5 mai 1998, Ouest-France titrait : « Le saccage de la statue renforce la volonté des associations ». Lorsque nous interrogeons Dieudonné Boutrin, aujourd’hui président de la Coque Nomade Fraternité, sur cet événement, il tient à rendre hommage :

« À un jeune, Dario [...]. Je me rappelle de ça. Et il était costaud, fort, quand même. » - Dieudonné Boutrin, entretien du 23 février 2026.

Dario a en effet redressé la statue. Les personnes ayant profané cette œuvre n’ont pas été retrouvées. Si, dans un premier temps, le collectif du 150e souhaite laisser en place la statue profanée en attendant son remplacement par une statue définitive, face à l’émulation suscitée autour de l’œuvre de Liza Marcault-Derouard, le collectif en fait don à la Ville de Nantes dans une déclaration du 22 mai 1998. La statue de l’Abolition de l’esclavage est aujourd’hui conservée au sein du musée du Château des ducs de Bretagne, à Nantes.

Des répercussions politiques

Face à ces dégradations, les réactions politiques sont nombreuses. Les élu·e·s communistes et le Parti socialiste condamnent cet acte. Jean-Marc Ayrault, député-maire de Nantes, parle alors d’« un geste inqualifiable ». Lors du conseil municipal de juin 1998, les élu·e·s votent la mise en place d’un lieu mémoriel à Nantes. Pour Jean-Marc Ayrault, le vote d’un tel projet n’aurait probablement pas été possible quelques mois auparavant, sans la présence de cette statue. Ainsi, la Ville envisage dans un premier temps de mettre en place une statue commémorative à travers des souscriptions. Les dons ne couvrant pas la réalisation du projet, la Ville vote un budget pour la réalisation de ce lieu mémoriel.

En raison du coût important du projet, la Ville est contrainte de lancer un appel d’offres au début des années 2000. Le projet retenu en 2002 n’est pas celui d’une statue. Cependant, quatorze ans après l’accord du conseil municipal de juin 1998 pour la réalisation d’un lieu mémoriel, les Nantaises et Nantais découvriront, le 25 mars 2012, le mémorial de l’abolition de l’esclavage que nous connaissons aujourd’hui. Ainsi, par son existence et son histoire, la statue de l’Abolition de l’esclavage permet à Nantes de faire un pas vers la mise en place d’un lieu commémoratif de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions.

Marine Sauvager
Mémoire de l’Outre-Mer 
2026 

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Marine Sauvager

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