Foyer Sonacotra

À partir de 1947, la France connaît un courant important d'immigration des « Français musulmans d'Algérie » (FMA) soit 185 000 entre 1947 et 1953. Bien que Nantes soit restée à l'écart de cette vague, le mouvement est néanmoins suffisamment important pour que s'ouvre en 1952 un premier foyer-logement de dépannage quai Ernest-Renaud, première réalisation de l'Association d'entraide aux Nord-Africains (AENA), tout juste créée, d’obédience catholique.

Foyer Sonacotra

Ce contenu a été rédigé par Nathalie Barré

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L’accueil des travailleurs algériens

En novembre 1954, selon les Renseignements généraux, 210 Algériens sont présents dans la cité. Certains logent dans des hôtels-meublés ou des garnis dans le quartier insalubre du Marchix. Mais face au refus habituel de logeurs de louer à des travailleurs algériens, beaucoup d’entre eux trouvent refuge dans les trois baraques installées par l’AENA. Ces dernières deviennent vites insuffisantes et sont doublées par des « gourbis » constituant un véritable bidonville, fréquemment objet de rafles policières comme en novembre 1957. Cette même année, ils sont sur Nantes un peu plus de 530 Algériens pour atteindre 650 environ en août 1958.

Baraquements du foyer pour travailleurs immigrés du quai Ernest-Renaud
Baraquements du foyer pour travailleurs immigrés du quai Ernest-Renaud – © Centre d’histoire du travail

La particularité nantaise de ce mouvement migratoire est également l’origine géographique de ces travailleurs en règle générale peu qualifiées, OS ou manœuvres, embauchés dans les secteurs du BTP, de la métallurgie et de la chimie : la majorité d’entre eux sont Kabyles et non Arabes, notamment originaires des trois douars de la région de Taher, près de Djidjelli. En 1958, un deuxième foyer dit « des Alouettes » a été créé pour les héberger au Plessis-Cellier dans le quartier Chantenay non sans réactions parfois virulentes et racistes du voisinage. Sur un terrain acquis par la Ville au 70, rue des Alouettes, l’AENA installe initialement quatre bungalows qui permettent l’accueil de 136 personnes puis trois autres pour un total de 220 lits. Cette capacité est néanmoins insuffisante, d’autant plus que les baraques du quai Ernest-Renaud sont simultanément détruites, le bidonville persistant cependant quelque temps. Le foyer des Alouettes est donc rapidement en sureffectif et loge jusqu’à 450 personnes, certains résidents en travail posté se succédant parfois sur le même lit ! On peut remarquer que le logement collectif des Algériens sur Nantes n’aura donc reposé jusqu’en 1969 que principalement sur le secteur associatif, avec le seul concours de la municipalité. Ni l’État ni les entreprises n’auront pris d’initiatives en ce sens dans la métropole régionale.

Baraquement du foyer des Alouettes au Plessis-Cellier
Baraquement du foyer des Alouettes au Plessis-Cellier – © Centre d’histoire du travail

L’ouverture du premier foyer Sonacotra

Cependant, l’État se préoccupe d’un hébergement décent sur l’ensemble du territoire français en créant par la loi du 4 août 1956 (art. 116) la Société nationale de construction de logements pour les travailleurs algériens (Sonacotral). La création de cette société d’économie mixte et de ces logements doit aussi permettre de renforcer le contrôle et la surveillance de ces travailleurs algériens. Après l’accession à l’indépendance de l’Algérie, l’opérateur devient la Société nationale de construction de logements pour les travailleurs (Sonacotra) en 1963 et ouvre ses logements à tous les travailleurs immigrés, quel que soit leur pays d’origine. C’est après ce changement d’orientation que cette société d’économie mixte ouvre en 1969 son premier foyer à Nantes, boulevard des Martyrs-Nantais-de-la-Résistance, après avoir acquis en 1966 un terrain entre les deux usines métallurgiques Sudry et la Nantaise de Fonderies.

Foyer Sonacotra sur l’île Beaulieu
Foyer Sonacotra sur l’île Beaulieu – © Archives de Nantes

L’Association pour la promotion des travailleurs immigrés (Asprom) est créée en avril 1969. Ces fondateurs, issus du Secours catholique, souhaitent élargir les questions posées par l’immigration à l’ensemble des travailleurs étrangers et non plus seulement aux travailleurs nord-africains. Après une fusion avec l’ANEA, l’association devient en 1972, le Gasprom-Asti (Groupement Accueil Service Promotion – Association de Solidarité avec les Travailleurs Immigrés) et joue un rôle essentiel de représentation des travailleurs immigrés auprès des collectivités publiques et celui de véritable école associative pour ses membres.

En 1971, 500 hommes vivent dans les deux foyers pour travailleurs étrangers : 340 au Plessis-Cellier et 160 dans le foyer Sonacotra. L’année suivante, le foyer des Alouettes ferme ses portes et ses résidents sont dirigés vers le deuxième foyer Sonacotra ouvert rue Félix-Ménétrier. On peut rappeler que, dans les années 1970, les foyers de la Sonacotra vont faire l’objet d’une grève massive des loyers, près de 30 000 résidents dénonçant alors des « foyers-prisons ».

Une nouvelle résidence Adoma

À partir des années 1980, les missions de ces foyers s’adaptent aux évolutions de la société et du monde du travail. Ils sont progressivement intégrés dans la politique de lutte contre l’exclusion et d’accueil des demandeurs d’asile. Un effort est également porté à la prise en compte du vieillissement des travailleurs immigrés arrivés dans les années 1960 et qui sont restés vivre dans les foyers. Cette évolution se traduit en 2007 par un changement de nom : la Sonacotra devient Adoma. À Nantes, le foyer Beaulieu, vétuste et inadapté aux nouveaux publics confrontés aux difficultés de logement en dépit d’une réhabilitation en 1993, fait l’objet d’une opération de déconstruction-reconstruction dans le cadre du projet urbain Île de Nantes. En mars 2016, une nouvelle résidence sociale de 179 logements, rebaptisée Résidence Adoma Fonderies, ouvre ses portes au 25, rue Louis-Joxe.

Certains travailleurs maghrébins isolés, une fois retraités – les Chibanis – sont restés en France métropolitaine, devenant des résidents permanents des foyers puis des résidences sociales, des « migrants oubliés »…

Nathalie Barré (Archives de Nantes), Yvon Gourhand (chercheur indépendant)
2022 (mis à jour en 2023)

Témoignage (1/2) : « Les ouvriers étaient logés dans des baraques établies directement sur le chantier »

J’ai longtemps été militant associatif au Nid, au Mrap dans les années 1970, et au sein de l’association Asprom qui était animée par un groupe de chrétiens lors de sa création. C’est ensuite devenu le Gasprom Asti, une association de solidarité et de promotion avec les travailleurs immigrés de Nantes. Nous allions sur les chantiers en construction à Bellevue voir nos amis algériens, tunisiens. Nous les aidions à remplir les feuilles de Sécur…

Jean-Claude Valomet

Témoignage (1/2) : « Les ouvriers étaient logés dans des baraques établies directement sur le chantier »

J’ai longtemps été militant associatif au Nid, au Mrap dans les années 1970, et au sein de l’association Asprom qui était animée par un groupe de chrétiens lors de sa création. C’est ensuite devenu le Gasprom Asti, une association de solidarité et de promotion avec les travailleurs immigrés de Nantes. Nous allions sur les chantiers en construction à Bellevue voir nos amis algériens, tunisiens. Nous les aidions à remplir les feuilles de Sécurité sociale et nous intervenions auprès des entreprises qui « oubliaient » de payer les heures supplémentaires. Les ouvriers étaient logés dans des baraques établies directement sur le chantier. J’étais militant syndical à la CFDT, et dans ce cadre, nous avions créé une commission migration, qui nous permettait d’intervenir auprès des employeurs en cas de litiges. À la fin des années 60, le foyer de la Sonacotra a ouvert boulevard des Martyrs-Nantais-de-la-Résistance. Les travailleurs migrants payaient un loyer et une cotisation de solidarité. J’y ai retrouvé des amis algériens. Pour aller les voir, il fallait demander au gardien un droit de visite pour prendre le café dans la salle commune attenant aux chambres. C’était un emploi réservé aux militaires ou aux gendarmes à la retraite. Lorsqu’il faisait sa ronde, il était accompagné d’un chien berger et il entrait dans les chambres sans frapper. Une immigration tolérée mais sous haute surveillance… Je me sentais mal à l’aise pour eux. Par la suite, la Sonacotra a ouvert ses portes vers l’extérieur, et sous l’impulsion de l’assistante sociale, des liens ont été créés avec les associations de quartier comme l’Accoord, l’Orpan, la maison de retraite. Ensemble nous avons organisé des rencontres amicales et culturelles. La construction des logements sociaux et le regroupement familial ont, par la suite, facilité l’intégration de la population issue de l’immigration.

Jean-Claude Valomet

Source : Propos recueillis par les Archives de Nantes et le groupe mémoire du quartier des Ponts en 2019 dans le cadre de la collection « Quartiers, à vos mémoires »

Témoignage (2/2) : « La population hébergée a cette particularité d’être originaire de la même commune algérienne, Taher en petite Kabylie »

De 1953 à 1957, Paul Bouyer assure des permanences bénévoles au foyer « nord-africain » du quai Ernest Renaud, en assurant l’accueil, un peu de discipline tout en rédigeant et en lisant des courriers aux (et des) familles et en assurant l’envoi des mandats au bled. Il va réaliser des photographies du foyer et de ses occupants tout en rédigeant ensuite un journal de souvenirs : « [Le foyer du quai Ernest-Renaud] est implanté sur un large terr…

Paul Bouyer

Témoignage (2/2) : « La population hébergée a cette particularité d’être originaire de la même commune algérienne, Taher en petite Kabylie »

De 1953 à 1957, Paul Bouyer assure des permanences bénévoles au foyer « nord-africain » du quai Ernest Renaud, en assurant l’accueil, un peu de discipline tout en rédigeant et en lisant des courriers aux (et des) familles et en assurant l’envoi des mandats au bled. Il va réaliser des photographies du foyer et de ses occupants tout en rédigeant ensuite un journal de souvenirs : « [Le foyer du quai Ernest-Renaud] est implanté sur un large terrain vague et constitué de trois vieux baraquements, ex-logements en bois alloués précédemment à des familles de sinistrés d’après-guerre ; la fatigue des planchers illustre la vétusté d’usage de ces habitats. À l’entrée une petite pièce fait modestement office de bureau d’accueil, laquelle entrée débouche sur une longue pièce garnie d’un alignement d’une quinzaine de châlits et d’un poêle. […] Parallèlement à cette baraque une autre, entièrement dédiée en dortoir avec une vingtaine de châlits, une grande table et son poêle bois. Ce poêle dans la chambrée a son importance car il permet aux hébergés d’y préparer leur dîner et gamelle du lendemain. [Une troisième baraque sert de dépannage et pour d’éventuelles activités]. […] La vie au Foyer se révèle complexe, avec la reconduction des rapports sociaux de leurs villages. […] Si d’aventure un Algérien étranger à leur petit terroir est admis par nous à l’hébergement, le rejet viendra promptement […] Le foyer constitue une véritable communauté aux multiples réseaux familiaux que nous n’appréhendons d’ailleurs que très superficiellement. »

Paul Bouyer

Source : Extraits de son journal de souvenirs : « Le Foyer nord-africain », p. 511-512, communiqués par l’auteur lors d’une rencontre avec Yvon Gourhand, début 2018

Sources

Archives de Nantes, Le quartier des Ponts, coll. Quartiers, à vos mémoires, Nantes, 2021

Gourhand Yvon, Routhiau Henri, « Les communautés algériennes en Loire-Atlantique (1954-1962) : étude démographique et sociale », Le mouvement ouvrier et la guerre d’Algérie. Le cas de la Loire-Atlantique, n. p., 2022, p. 91-98, ouvrage en ligne disponible ici Nouvelle fenêtre

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