Anciens moulins de la chaussée de Barbin

Sur la chaussée de Barbin aujourd'hui disparue, il existait trois moulins à eau. Aux côtés des moulins du Port-Communeau et des Halles, ils ont joué un rôle essentiel dans l'approvisionnement de Nantes en farine jusqu'à leur destruction en 1824.

Anciens moulins de la chaussée de Barbin

Ce contenu a été rédigé par Jacques Puzenat

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Les moulins de l’Erdre

L’Erdre dans sa traversée de la ville, était coupée par plusieurs « chaussées ».

La plus célèbre était la chaussée de Barbin, construite dit-on au 6e siècle par l’évêque Félix. Trois moulins à eau y sont installés ; ils fournissent une grande partie de la farine consommée par les Nantais jusqu’à la fin du 18e siècle.

À son aval, la chaussée du Port-Communeau abrite deux moulins : le moulin Harnois et le moulin Coutant dit moulin Gillet. La chaussée des Halles en dispose elle de trois.

Les trois moulins de Barbin (Robinard, Chamaneau et le Grand Moulin) ont une longue et passionnante histoire, vécue parfois par des adjudicataires et des meuniers à fort caractère comme François Mellinet et Jean Raux, et parsemée de conflits incessants avec les riverains. Leur fonctionnement est souvent perturbé par des travaux comme ceux de la construction du canal de Nantes à Brest.

Plan de la chaussée de Barbin et ses trois moulins à eau
Plan de la chaussée de Barbin et ses trois moulins à eau – © Archives de Nantes

L’histoire des moulins de la chaussée de Barbin

À l’origine, les moulins de Barbin appartiennent à l’évêché de Nantes.

À partir de 1746, les trois moulins sont loués et exploités par Jean Raux et Marie Bourigaud contre une rente annuelle de 2 000 livres. Ce bail comprend également des droits de pêche. La famille Raux sera meunière pendant près de 20 ans.

Anecdote : Un couple de meuniers

Jean Raux et son épouse Marie Bourigaud ont été des acteurs importants dans la vie des moulins de Nantes. Ils sont meuniers, pêcheurs, propriétaires ou locataires de divers moulins. Outre ceux de Barbin qu'ils gèrent entre 1746 et 1762, ils sont propriétaires ou exploitants de plusieurs autres biens de ce type. Ainsi, en 1743, Jean Raux est propriétaire de deux moulins à vent de la paroisse Saint-Nicolas : ceux du petit Lahaye et de Bel-Air …

Anecdote : Un couple de meuniers

Jean Raux et son épouse Marie Bourigaud ont été des acteurs importants dans la vie des moulins de Nantes. Ils sont meuniers, pêcheurs, propriétaires ou locataires de divers moulins. Outre ceux de Barbin qu'ils gèrent entre 1746 et 1762, ils sont propriétaires ou exploitants de plusieurs autres biens de ce type. Ainsi, en 1743, Jean Raux est propriétaire de deux moulins à vent de la paroisse Saint-Nicolas : ceux du petit Lahaye et de Bel-Air au bois de la Touche. La même année, il devient fermier des deux moulins à eau des Halles encore en activité que son épouse Marie Bourigaud continue d'exploiter après 1756. En 1750, Jean Raux acquiert le moulin à vent du Courtiller (quartier Bastille, paroisse Saint-Similien).

En 1747, la municipalité accepte le projet proposé par l’ingénieur Abeille qui permet de rendre navigable l'Erdre de Nort-sur-Erdre à la Loire malgré la présence de la chaussée et des moulins de Barbin. Elle fait remarquer « qu’il est d’autant plus avantageux qu’en favorisant le commerce de la rivière d’Erdre, on conserve tous les moulins qui s’y trouvent ».

En 1747, la municipalité accepte le projet proposé par l’ingénieur Abeille qui permet de rendre navigable l’Erdre de Nort-sur-Erdre à la Loire malgré la présence de la chaussée et des moulins de Barbin. Elle fait remarquer « qu’il est d’autant plus avantageux qu’en favorisant le commerce de la rivière d’Erdre, on conserve tous les moulins qui s’y trouvent ».

Détail du projet pour continuer la navigation depuis Barbin jusqu'à la Loire de M. Abeille
Détail du projet pour continuer la navigation depuis Barbin jusqu’à la Loire de M. Abeille – © Archives de Nantes

En 1753, l’évêché de Nantes accepte, moyennant une rente annuelle de 1800 livres, de céder les moulins, logements et droits de pêcherie qu’il possède sur la chaussée à la ville de Nantes pour permettre l’exécution du projet. Ce ne dût pas être une mauvaise affaire pour l’évêché : une grande partie des revenus de la location des moulins passait en frais d’entretien des dits moulins, de la digue, des passerelles, etc. Il se trouve ainsi délivré des soucis d’une lourde gestion.

Compte tenu des travaux, les moulins sont arrêtés pendant des mois de 1753 à 1756 et les pêcheries endommagées.

La construction du canal de Nantes à Brest, aussi dénommé canal de Bretagne, dans sa traversée de la ville, sonne le glas des moulins de Barbin. En 1824, le conseil municipal accepte pour cette construction « de supprimer l’écluse de Barbin pour n’en faire qu’une dans le milieu de la ville de Nantes vers la rue des Halles ». Pour les remplacer, un nouveau moulin à vapeur, dit « moulin militaire », est bâti en 1840 à proximité des quais.

Aquarelle représentant le moulin et la chaussée de Barbin
Aquarelle représentant le moulin et la chaussée de Barbin – © Archives de Nantes

Caractéristiques des moulins de Barbin

Les moulins sont situés 100 mètres en aval de l’actuel pont de la Motte-Rouge. La ville de Nantes est très souvent en pénurie de farine, notamment du fait des conditions météorologiques qui suspendent ou ralentissent l’activité des moulins à vent et à eau.

En l’an 3 (1794/95), le Département de la Loire-Inférieure demande un devis estimatif des réparations à faire aux trois moulins de Barbin et des travaux nécessaires pour qu’ils puissent tourner en tout temps.

Les moulins ont été conçus avec un coursier (déversoir caréné de façon à ce que l’eau frappe les aubes de la roue hydraulique avec un rendement maximum) établi pour chaque moulin à une hauteur différente de celui de son voisin. Ce système permet d’avoir toujours un minimum d’activité, peu importe la hauteur d’eau de l’Erdre. Lorsque les eaux sont à la hauteur des repères, ils peuvent tourner tous les trois à la fois. Pendant la période des basses eaux en été ou des grandes eaux en hiver, au moins un moulin fonctionne. Si les trois coursiers avaient été de la même hauteur, ils auraient épuisé l’eau au point de nuire ou d’interrompre la navigation lorsque le niveau d’eau est au plus bas l’été, ou auraient tous été inondés l’hiver.

Ainsi, les moulins de Barbin n’ont a priori pas été construits pour tourner nécessairement toute l’année en même temps.

L’adjudication des moulins

La Ville de Nantes a donné à bail les moulins, les logements et les droits de pêche de Barbin par voie d’adjudication (vente à la bougie) à une quinzaine d’adjudicataires, recensés entre 1762 à 1825. Ces derniers avaient pour obligation d’employer ces moulins uniquement pour la production de farine destinée à la fabrication de pain. Ils devaient également moudre le grain apporté […] par les boulangers de la ville, en particulier lorsque les moulins à vent ne fonctionnaient plus faute de vent. Le montant de l’adjudication a évolué de 2 000 à 10 000 livres. Il est estimé que les pêcheries représentaient 1/3 du revenu total des moulins.

Parmi les adjudicataires figuraient entre autres un marchand de bois, un tanneur ou encore un boulanger. Ils confiaient l’exploitation du moulin à un meunier.

Le plus célèbre des adjudicataires fut sans conteste François Mellinet, grand-père du général nantais. C’est un homme d’affaires, député de la Loire-Inférieure à la Convention nationale. Il est habile, rusé voire fourbe et utilise ses relations politiques (notamment avec l’intendant de Bretagne) pour arriver à ses fins.

Portrait de François Mellinet (1738-1793)
Portrait de François Mellinet (1738-1793) – © Wikimedia Commons

Vers 1770, François Mellinet pose sa candidature pour devenir adjudicataire des moulins de Barbin. Son plan est ambitieux : détruire les vieux moulins vétustes, les remplacer par six nouveaux moulins modernes, assortis de vastes greniers à farine édifiés sur le quai. Il se heurte à un refus tenace de la municipalité. Sans l’accord de la commune et par l’intermédiaire d’un prête-nom, Mellinet devient en 1784 adjudicataire des moulins existants de Barbin jusqu’en 1791, sans pour autant pouvoir mettre en place son projet. Il décède en 1793, guillotiné selon les uns, victime d’une congestion cérébrale qui le fait échapper de justesse à l’échafaud selon son petit-fils Camille.

Conflits entre meuniers et riverains au sujet du niveau d’eau

Les riverains, en amont, se plaignent continuellement du meunier de Barbin, qu’ils accusent de maintenir la rivière à un niveau beaucoup trop élevé, inondant ainsi les propriétés, particulièrement les grands marais qui s’étendent en amont de Sucé. Une importante littérature fait état de ces querelles. Évoquons quelques exemples.

En 1642, le baron de la Muce proteste parce que les eaux de l’Erdre ont envahi jusqu’aux jardins du château de Pont-Hus et les abords de l’église de Saint-Mars. En 1789, Louis-François Charrette, marquis et baron de la Colinière, propriétaire des marais à Sucé et la Chapelle-sur-Erdre, précise que les fermiers desdits marais n’ont pas pu enlever le fourrage qui était submergé par l’eau que les meuniers de Barbin retiennent. 

Essayons de comprendre. En 1746, des organeaux (repères ou bornes) indiquant le niveau d’eau à ne pas dépasser, ont été placés aux moulins de Barbin, Gillet et des Halles. Il est constaté qu’à cette hauteur :

  • Les marais entre Nantes et Nort-sur-Erdre se trouvaient toujours découverts dès la fin avril, permettant de faire les foins. Les récoltes des terres riveraines ne sont pas détruites et le pacage d’une grande quantité de bestiaux est possible.
  • La navigation n’a jamais été interrompue.
  • Les trois moulins de Barbin tournent normalement.

Il apparait ensuite qu’en 1767, à la suite de travaux effectués sur la chaussée, la borne a été déplacée par le meunier et élevée de 2 pieds au-dessus du niveau de 1746. Trois raisons peuvent expliquer une telle malversation :

  • Accélérer la production de ses moulins et se procurer une mouture plus abondante.
  • Permettre d’avoir dans la rivière plus d’anguilles dont il tire un grand profit.
  • Les coursiers des moulins ont été conçus trop larges, ce qui entraîne un échappement d’eau et nécessite un approvisionnement en eau plus important.

Les conséquences d’un tel acte sont nombreuses en amont.

  • Les propriétaires de prairies et marais qui bordent la rivière perdent chaque année les 3/4 du revenu de leurs propriétés. Une disette de fourrage se fait sentir dans tout le département.
  • Le niveau d’eau important fait baisser l’hiver la température de plusieurs degrés, entraînant des gelées qui endommagent les vignes voisines du marais.
  • La salubrité de l’air, détériorée par la stagnation de l’eau, est « pernicieuse à la santé des citoyens ».

Il est alors décidé d’abaisser le niveau des organeaux. Mais cette baisse est jugée ultérieurement insuffisante, d’autant plus que le meunier de Barbin ne la respecte pas « sauf lorsqu’il se voit sérieusement menacé par des officiers publics […] mais qu’il n’a jamais manqué de refermer (les vannes) dès que l’ouverture de la nuit a pu permettre de cacher sa fraude. » La famille Raux est notamment responsables de ces débordements.

Les conflits existent aussi en aval entre les adjudicataires des différents moulins. Le différend porte sur l’eau et la retenue qui en est faite par les meuniers de Barbin, perturbant ainsi le fonctionnement des moulins des Halles situés en aval. En 1763, la ville de Nantes est condamnée à 150 livres de dommages et intérêts au profit des adjudicataires du moulin des Halles. En 1777, François Mellinet, adjudicataire de ces moulins, demande 360 livres d’indemnité.

Les litiges ont lieu enfin en aval avec les bateliers et les buandiers (ceux qui font la lessive) qui voient leurs activités entravées. L’eau ne leur sert plus comme jadis : leurs bateaux s’enlisent chaque jour dans la vase, les déchargements deviennent laborieux, et les bateliers doivent désormais armer deux embarcations là où une seule suffisait autrefois.

Ainsi, les moulins de Barbin ont fait face au fil du temps à plusieurs défis : 

  • Des travaux divers qui ont perturbé leur fonctionnement : réfections de la chaussée, embellissement des quais, canal de Nantes à Brest, etc.
  • Des litiges avec les riverains,
  • La vétusté.

En dépit de toutes ces difficultés ils ont, pendant des décennies avec les moulins du Port-Communeau et des Halles, joué un rôle essentiel dans l’approvisionnement en farine de la ville. 
 
Jacques Puzenat
2026

Anecdote : Julieux Leroux, un meunier de Barbin atypique dans la tourmente révolutionnaire

Né en 1733, Julien Leroux est issu d'une famille de tanneurs exerçant à Nantes depuis de nombreuses décennies. Lui-même tanneur sur les bords de l'Erdre et négociant en cuirs, il est adjudicataire des moulins de Barbin en 1769 mais cède immédiatement le bail. Il demande en 1772 à la municipalité nantaise d’établir un moulin à tan dans un des moulins de Barbin, ce qui lui est refusé. En 1789, il est l'un des principaux négociants nantais. Dan…

Anecdote : Julieux Leroux, un meunier de Barbin atypique dans la tourmente révolutionnaire

Né en 1733, Julien Leroux est issu d'une famille de tanneurs exerçant à Nantes depuis de nombreuses décennies. Lui-même tanneur sur les bords de l'Erdre et négociant en cuirs, il est adjudicataire des moulins de Barbin en 1769 mais cède immédiatement le bail. Il demande en 1772 à la municipalité nantaise d’établir un moulin à tan dans un des moulins de Barbin, ce qui lui est refusé. En 1789, il est l'un des principaux négociants nantais. Dans son ouvrage « Évocation du vieux Nantes », Henri de Berranger le présente ainsi : « Sa fabrique, d’où les souliers partaient à pleins barils vers Saint-Domingue, employait 400 ouvriers, dont 70 étaient nourris par le chef d’entreprise. Ce dernier se faisait remarquer, même à cette époque, par sa nombreuse famille — 17 enfants —, son faste — témoins les menus pantagruéliques de ses repas, toujours servis dans une vaisselle d’argent — et son caractère des plus irascibles. Chaque matin, avant d’aborder sa famille et son personnel, il avait la sagesse de prendre un bain froid pour modérer son humeur. La Révolution lui coûta ses biens et sa liberté, en dépit d’opinions libérales. Sa vie même courut autant de risques, car il fut des 132 Nantais envoyés à Paris pour comparaître devant le tribunal révolutionnaire. Sauvé par la journée du 9 thermidor, Le Roux parvint à rétablir sa fortune. Trois de ses filles épousèrent trois frères Crucy (dont Mathurin, le successeur de Ceineray), et lui donnèrent 49 ou 54 petits-enfants. » En l’an 2 il demande au conseil général de la commune de Nantes de reconnaître qu’il a fait des dons à la République, « chassé de chez lui son fils, prêtre réfractaire, aussitôt après la rétractation que celui-ci fit du serment qu’il avait d’abord prêté » et qu’il n’a jamais été un accapareur. La commune de Nantes partage peu les allégations de Leroux.

Source : De Berranger Henri, « Évocation du vieux Nantes », Paris, 1966, 298 pages

Sources

Ressources Archives de Nantes

BB 89 ; BB 93 : Délibérations de la Mairie de Nantes, 1745-1747, 1753-1754.

DD 38 ; DD 39 ; DD 41 : Moulins de la ville, 1590-1642, 1753, 1745-1791.

1D4 ; 1D10 : Conseil général de la commune, 12 février 1790-30 novembre 1791, 28 janvier-2 juin 1794.

Ressources Archives départementales de Loire-Atlantique

B 489 : Chambre des Comptes. Minutes des audiences (deuxième semestre 1754).

L 1704 : Administration du Département. Rivières navigables et non navigables. Renseignements généraux, moulins et usines (1790-an VII).

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